Ville intelligente, ville durable?

Catherine Couturier Collaboration spéciale
Une ville intelligente pourrait se baser sur des modèles pour prédire les conséquences d’un changement, comme l’ajout d’une piste cyclable.
Adil Boukind Le Devoir Une ville intelligente pourrait se baser sur des modèles pour prédire les conséquences d’un changement, comme l’ajout d’une piste cyclable.

Ce texte fait partie du cahier spécial Intelligence artificielle

Le concept de ville intelligente évoque une ville connectée, technologique et branchée. Mais pour une ville véritablement intelligente et, surtout, durable, il faut inclure dans l’équation l’intelligence humaine et sociale.

Le concept de ville intelligente émane de la Silicon Valley : « Pour les compagnies de technologie ou d’infrastructures, comme Sisco ou IBM, on parle d’implanter un grand nombre de capteurs afin d’obtenir une large quantité de données pour améliorer l’efficience d’une ville, par exemple pour le contrôle du trafic ou des feux de circulation », résume Ursula Eicker, professeure à l’Université Concordia.

La titulaire de la Chaire du Canada sur les collectivités et les villes intelligentes, durables et résilientes croit toutefois que le concept de ville intelligente doit être abordé globalement, afin que les personnes y soient incluses : « C’est une discussion beaucoup plus large qu’une question de capteurs. » « La ville intelligente, c’est l’intégration de tous ces systèmes — transport, traitement des eaux, production de l’énergie, voitures autonomes —, mais les humainsen sont une partie intégrante », ajoute Kash Khorasani, chercheur au Département de génie électrique et informatique de la Faculté de génie et d’informatique Gina-Cody de l’Université Concordia.

Ville durable

Pour la professeure Eicker, ville intelligente et durable sont nécessairement liées : « De mon point de vue, une ville intelligente doit être durable », insiste-t-elle. Une ville durable ne devrait pas consommer plus que ce qu’elle génère : consommation d’énergie renouvelable, minimisation de l’utilisation des ressources et des émissions de CO2, conservation de la biodiversité et de la nature environnante, amélioration de la production agricole locale, etc.

Dans un sens, les apports de l’intelligence artificielle (IA) contribuent, en favorisant l’efficacité des systèmes, à rendre la ville plus durable. L’apprentissage machine permet ainsi de dégager des tendances (patterns). La ville intelligente pourrait mieux intégrer son réseau de transports, par exemple. En offrant un meilleur réseau de transport public, adapté à la demande, on réduirait l’utilisation des véhicules personnels et la consommation d’énergie. Une ville intelligente pourra se baser sur des modèles pour prédire les conséquences d’un changement, comme la piétonnisation d’une rue ou l’ajout d’une piste cyclable. Une ville peut même se créer un jumeau numérique 3D pour tester d’hypothétiques projets.

Du point de vue de la consommation de l’énergie, l’intelligence artificielle peut dégager des tendances pour prédire le climat et adapter la consommation d’énergie. L’énergie solaire et éolienne, par exemple, sont beaucoup moins prévisibles que l’énergie fossile ou hydroélectrique. L’IA permet de comprendre la fluctuation de ces sources d’énergie, de même que le comportement des consommateurs, et elle améliore la gestion d’un système d’énergie complètement renouvelable.

L’IA peut donc rendre la vie plus confortable et, grâce à sa capacité de prédiction, permettre de gérer plus efficacement une ville. « Ça, c’est le côté positif. Le côté négatif de l’IA concerne l’utilisation des données personnelles, et tout le côté d’imagerie et de surveillance », souligne toutefois Mme Eicker. L’IA n’est pas non plus la solution à tout problème, précise M. Khorasani. « L’IA nous aide à développer des solutions simples et rapides, mais on doit l’utiliser en combinaison avec d’autres solutions. Ce n’est pas l’un ou l’autre, mais un mélange entre les deux », poursuit-il.

Ville résiliente

Une ville intelligente doit également être résiliente, c’est-à-dire savoir s’adapter aux changements brusques (comme la pandémie) ou à long terme (comme les changements climatiques) en étant flexible. On l’a bien vu cet été, quand Montréal a augmenté l’espace réservé aux piétons et aux vélos en réponse à la pandémie. Les villes ne devraient pas non plus se fier uniquement à une seule source d’énergie, afin qu’en cas de panne, une deuxième source puisse alimenter les fonctions de base.

La ville intelligente résiliente doit par ailleurs se prémunir contre les possibilités d’attaque informatique et de vol d’information. « Il est possible que des pirates informatiques tirent profit d’une faiblesse, et causent des dommages — même physiques — dans toute sorte de domaines : traitement des eaux, véhicules autonomes, etc. », précise M. Khorasani. Il faut donc s’assurer de développer des technologies qui soient résilientes aux attaques.

Mais même la technologie la plus avancée n’est pas la réponse à tous les problèmes. Un changement de mentalité est nécessaire ; un peu comme les voitures électriques ou autonomes ne sont pas la réponse à la diminution de l’utilisation de la voiture individuelle ni à l’étalement urbain. « Si l’infrastructure n’est pas “intelligente”, si les bâtiments sont vieux et de mauvaise qualité ou si les voitures sont anciennes par exemple, vous pouvez avoir les meilleurs capteurs d’information, vous gaspillerez quand même de l’énergie. Si vous n’impliquez pas les gens, ce n’est pas non plus ce que j’appellerais intelligent », conclut Mme Eicker.