Les experts émettent des doutes sur le vaccin russe

Les experts interrogés par «Le Devoir» doutent que le vaccin développé en Russie puisse être utilisé dès septembre.
Photo: Alexander Zemlianichenko Jr Russian Direct Investment Fund via Associated Press Les experts interrogés par «Le Devoir» doutent que le vaccin développé en Russie puisse être utilisé dès septembre.

Le président russe a annoncé mardi en grande pompe que la Russie lancera la production du premier vaccin contre la COVID-19 dès septembre prochain et que le personnel médical et enseignant russe sera vacciné sous peu. Selon les experts interrogés par Le Devoir, un tel échéancier semble tout à fait irréaliste, d’autant que la phase 3 d’évaluation clinique du vaccin dénommé Spoutnik V n’a pas encore débuté.

« On ne peut pas affirmer que l’équipe russe a escamoté des étapes, mais aucune donnée scientifique n’a été publiée à ce jour sur ce vaccin. Nous n’avons accès à aucune donnée intermédiaire des phases 1 et 2 des essais cliniques qui sont censés avoir été complétées. […] La Chine est plus transparente que la Russie de ces temps-ci ! » s’indigne Nathalie Grandvaux, directrice du Laboratoire de recherche sur la réponse de l’hôte aux infections virales au Centre de recherche du CHUM.

« Je n’ai vu nulle part leurs données scientifiques et elles ne sont pas disponibles dans la littérature scientifique, donc c’est sûr qu’on peut se poser des questions », ajoute André Darveau, spécialiste en immunologie et vice-recteur de l’Université Laval.

Selon la Dre Cécile Tremblay, microbiologiste infectiologue au CHUM, cette annonce est « très prématurée, voire « risquée ». « On ne dispose d’aucune donnée scientifique sur l’efficacité de ce vaccin, d’aucune donnée des phases 1 et 2, et la phase 3 n’a pas encore commencé. Or, si on veut bien juger de l’efficacité de ce vaccin avant de l’approuver, il faut absolument compléter une phase 3 », déclare-t-elle.

Une phase test incontournable

La phase 3 vise à éprouver l’efficacité du vaccin chez un grand nombre de personnes. Pour ce faire, « on compare le taux d’infections chez les personnes qui auront reçu le vaccin à celui d’une cohorte de personnes n’ayant pas été vaccinées. On peut aussi analyser les données biologiques, comme la réponse en anticorps et la réponse en lymphocytes T. Mais tant qu’on ne dispose pas de telles données, ce sera difficile de juger de la qualité du vaccin », précise M. Darveau.

Normalement, durant la phase 3, des volontaires acceptent de se faire vacciner et on surveille s’ils deviendront infectés. On compte sur le fait qu’ils rencontreront le virus naturellement. « Si l’essai se déroulait au Québec, ça n’irait pas vite, car on dépiste seulement environ une centaine de cas par jour. Ce serait préférable de mener ces essais cliniques dans des pays comme le Mexique ou le Brésil, où l’épidémie fait rage et où il y a plus de risques d’être exposé au virus, mais cela soulève aussi des questions éthiques », fait remarquer Mme Grandvaux.

Innoculer la COVID-19 ?

« L’autre manière de procéder consiste à inoculer le coronavirus aux volontaires qui ont été vaccinés. Mais il y a des normes éthiques internationales à respecter : on doit protéger les gens contre les décisions qu’ils pourraient prendre sans être complètement conscients de tous les risques que comporte une telle procédure. Il faudrait les informer de toutes les conséquences à long terme possibles de la COVID-19, comme une fatigue chronique et une dialyse pour certaines personnes ayant subi des soins intensifs qui auraient endommagé leurs reins. Les gens doivent savoir tout ça avant d’accepter de se soumettre à cette expérience. Or, on imagine que ça diminuera probablement le nombre de volontaires », explique Mme Grandvaux, qui n’est pas favorable à cette façon de procéder.

La chercheuse affirme aussi qu’une phase 3 effectuée de façon sérieuse devra inclure des personnes âgées dont le système immunitaire est affaibli. « Il faut souvent avoir recours à des doses de vaccin plus élevées, mais ces personnes sont plus vulnérables aux effets secondaires. Il faudrait vérifier tout ça dans une phase 3 », souligne-t-elle.

Selon M. Darveau, le vaccin russe peut fort bien s’avérer efficace. « Il s’agit d’un vaccin à base d’adénovirus, un peu à l’image de [ce que font] plusieurs développeurs de vaccins dont les essais de phase 1 et 2 ont semblé prometteurs. […] On a pris la capside d’un adénovirus dans laquelle on a inséré des portions du SRAS-CoV-2. Il y a des recherches qui se font sur cette technologie depuis une trentaine d’années. Ce genre de virus n’a pas besoin d’adjuvant. Normalement, il est capable d’induire une réponse immunitaire plus facilement. Il présente certains avantages, mais tant qu’on n’a pas obtenu de résultats sur un plus grand nombre de personnes, c’est toujours délicat. Si on a déjà été exposés à des adénovirus, cela diminuera peut-être la réponse immunitaire. Il se pourrait que ces vaccins fonctionnent moins bien chez une partie de la population », explique M. Darveau, avant d’ajouter qu’à sa connaissance, il n’y a pas de vaccins à adénovirus qui sont utilisés chez l’humain. Le seul vaccin à adénovirus qui est commercialisé est un vaccin destiné à immuniser les animaux contre le virus de la rage.

Selon les experts, beaucoup d’incertitudes planent autour de ce fameux premier vaccin russe dont se targue le président Poutine. À tel point que la chercheuse Nathalie Grandvaux n’irait pas se faire immuniser à l’aide de ce vaccin, et ce, « même si [elle] est fortement en faveur de la vaccination » !  

Un nouveau Spoutnik

Le président russe a annoncé mardi que la Russie avait développé le « premier vaccin » contre le coronavirus, une affirmation qui, selon l’OMS, doit encore être vérifiée indépendamment et scientifiquement.

En baptisant le vaccin « Spoutnik V », la Russie témoigne de son ambition en la matière, faisant référence à la victoire politico-scientifique qu’était la mise en orbite du satellite du même nom en pleine guerre froide. Vladimir Poutine s’est félicité de cette réussite tout en précisant qu’une de ses filles se l’était fait administrer.

Le vaccin, dont le président russe avait fait une priorité, a été mis au point par le Centre de recherche en épidémiologie et microbiologie Nikolaï Gamaleïa, en collaboration avec le ministère russe de la Défense.

« Plus d’un milliard de doses » ont été précommandées par 20 pays étrangers, a affirmé Kirill Dmitriev, patron du fonds souverain RDIF engagé dans le développement du vaccin, citant « l’intérêt des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite, de l’Indonésie, des Philippines, du Brésil et de l’Inde ».

Selon RDIF, la Russie est prête à produire 500 millions de doses par an dans cinq pays et le début de la production est prévu en septembre.

La phase 3 des essais cliniques qui doit commencer mercredi se déroulera en Russie et à l’étranger, notamment aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite et aux Philippines.

Agence France-Presse


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3 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 12 août 2020 06 h 51

    Qui a besoin d'une phase 3?

    Si les phases 1 et 2 (petit nombre de volontaires) sont censées être terminées, en attendant une publication transparente des données, pourquoi attendre la phase 3 (le vrai test)?
    Ça ne peut être un canular russe, cette fois. Comme Obama le notait: Si Trump pense que plus de tests créent plus de cas de covid, il concluera que le moins de test possible s'impose. Après tout, c'est lui qui a rapidement besoin d'un vaccin, si tant est qu'un vaccin contre la sociopathie existe.
    Aux USA, hier seulement, il y avait 1,504 décès et 17,300 cas critiques (worldometer). On oublie que la covid laisse des séquelles chez plusieurs. C'est loin d'être terminé. Poutine aide son pote.

  • Pierre Fortin - Abonné 12 août 2020 09 h 34

    La santé de l'humanité doit être au-dessus de la politique

    On se méfie du vaccin russe parce qu'on prétend ne rien en savoir. Pourtant, ceux qui sont le moindrement curieux savent que ce vaccin provient du prestigieux Centre Gamaleïa qui a aussi à son actif un vaccin contre Ebola et un autre pour le MERS-CoV.

    L'histoire de ce vaccin Sputnick-V est révélatrice des rapports Est-Ouest. Il faut rappeler que la Chine a révélé le génome complet du SARS-Cov-2 le 12 janvier et que la recherche a débuté à ce moment. Les étapes de son élaboration ont été formellement annoncées, comme ce fut le cas le 13 juillet dernier lorsqu'on a annoncé la fin des phases cliniques et l'homologation du vaccin pour la mi-août puis sa production massive. Faut-il s'étonner que, trois jours plus tard, les médias occidentaux ont prétendu que les Russes auraient piraté les secrets du vaccin : « Les services de renseignement britanniques, canadiens et américains ont accusé ce 16 juillet les services de renseignement russes d’avoir tenté de pirater plusieurs centres de recherche » – Le Monde.

    La technique utilisée est une innovation russe. Elle repose sur l'utilisation, non pas d'un seul, mais de deux vecteurs adénoviraux humains (Ad5 et Ad26), ce qui constitue une amélioration immunologique par rapport aux technologies utilisées ailleurs, et ne peut donc pas avoir été le fruit d'un piratage des labos occidentaux. Le vaccin qui ne nécessite pas d'adjuvant a déjà démontré son innocuité et son immunité élevées avec pour seule conséquence une hausse passagère de la température corporelle de ± 1°C.

    Lorsqu'on considère le potentiel commercial d'un vaccin, il y aurait lieu de questionner le Canada qui, sentant venir l'annonce russe, s'est engagé la semaine dernière envers Pfizer pour un éventuel vaccin, dans un an, alors que le vaccin russe est déjà là. Quel serait l'avis des Canadiens si on leur demandait d'attendre que Bigpharma produise, peut-être, un vaccin efficace ?

    La santé humaine doit être au-dessus de toute autre considération.

  • Gaëtan Royer - Inscrit 13 août 2020 08 h 47

    Le monde

    7 milliards d'individus sur la planète... et ça continue de croître! De quelles façons la nature parviendrat-elle à s'équilibrer? Car on le sait, cette dernière a horreur du déséquilibre.