D’où vient l’image emblématique du nouveau coronavirus?

La première représentation 3D de ce coronavirus, réalisée par les illustrateurs médicaux Alissa Eckert et Dan Higgins.
Photo: La Presse canadienne La première représentation 3D de ce coronavirus, réalisée par les illustrateurs médicaux Alissa Eckert et Dan Higgins.

Vu d’un microscope électronique, le SRAS-CoV-2 ne ressemble à rien de plus qu’une tache. Un rond grisâtre couronné de minuscules « particules ultrastructurales », caractéristiques des virus. Son diamètre oscille entre 60 et 140 nanomètres, ce qui fait tout de même une bonne taille dans la «minus» famille virale. Sur les images 2D, on voit aussi parfois des rendus groupés colorés par de savants artistes, sortes de «trombinoscopes» viraux évoquant des tranches de maki ou des feuilles de nénuphar, pourquoi pas.

L’image 3D maintenant mondialement connue du nouveau coronavirus le rend autrement plus attrayant. La boule granuleuse grise se hérisse de pointes colorées de différentes tailles. Elle ressemble à une balle de massage pour les pieds ou à une décoration de Noël très tendance, grise, rouge, avec des touches jaunes et orangées. Cet agent pathogène responsable de la mort de centaines de milliers de personnes dans le monde a un look franchement enviable. Voilà bien la Vénus des vilains virus.

Cette première et toujours principale identité visuelle, très design, lui a été fournie à la mi-janvier par deux illustrateurs médicaux, Alissa Eckert et Dan Higgins. Ils ont œuvré à la demande des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), qui forment la principale agence américaine de santé publique. Les pros ont vite réalisé ce que, dans le jargon du métier, on appelle « a beauty shot ». L’image flatteuse, en gros plan, exposant les détails, a fait le tour du monde comme une pandémie visuelle.

Comme tous les virus à couronne, celui-là est recouvert de protéines qui lui confèrent son caractère et ses traits. Il y a des protéines de pointe (S), représentées par les grappes rouges dans l’image, qui permettent au virus de se fixer aux cellules humaines. Les protéines E, les miettes jaunes de l’image, l’aident à pénétrer dans ces cellules. Les protéines membranaires (M), représentées en orangé, donnent sa forme sphérique à cet agent infectieux, qui n’est même pas un être vivant selon certaines classifications.

La belle et la bête

« C’est une image emblématique », souligne Jodie Jenkinson, professeure et directrice du programme de maîtrise en communications biomédicales de l’Institut des sciences médicales de l’Université de Toronto (UT).

« Je ne saurais pas dire à quel point cette image du virus aide à le comprendre. Mais c’est une image emblématique, il n’y a pas de doute. C’est aussi la première en trois dimensions que nous avons vue, et elle a donc marqué les esprits. Il faut savoir que beaucoup de modèles en circulation dérivent des premières images produites du virus SRAS. Ces présentations changeront au fur et à mesure des informations découvertes sur la grande famille des coronavirus. »

Comme toutes les « beauty shots », celle-là ne révèle rien de l’intérieur de la structure. De plus récentes modélisations percent la surface du SRAS-CoV-2 pour montrer et faire comprendre ce qui se trouve à l’intérieur et ce qui rend cet agent aussi terriblement efficace.

C’est le cas de la très impressionnante animation 3D de Nicholas Woolridge, collègue de Mme Jenkinson de l’institut de l’UT. Son virus imagé présente des pointes dorées sur une sphère bleutée à l’extérieur. L’animation ouvre cette structure sphérique pour révéler des protéines et l’acide ribonucléique (ARN), représenté en filaments rougeâtres.

Illustration: Nicholas Woolridge Cette image donne une idée de l’intérieur du SRAS-CoV-2, créée par Nicholas Woolridge, de l’institut des sciences médicales de l’Université de Toronto.

« L’image des collègues des CDC montre l’extérieur du virus, et je me suis donc davantage intéressé à ce qu’on trouve à l’intérieur, au matériel génétique qui cause finalement tant de problèmes, dit M. Woolridge. Quand le virus pénètre une de nos cellules, l’ARN déclenche l’infection. Il existait peu d’images en coupe du genre. J’ai réalisé la mienne un peu par curiosité. »

Son interprétation s’appuie sur les informations disponibles à la fin mars tout en proposant des choix esthétiques pour la coloration, même si chacune des couleurs se justifie, par exemple le jaune pour la couche interne de la sphère lipide. Comme d’autres images produites par les pros de l’UT ou d’autres institutions dans le monde, celle-là est généreusement libre de droits et peut donc être reproduite à volonté.

De drôles de bibittes

Il faut être doublement doué et être une drôle de bibitte soi-même en fait pour arriver à produire des images semblables. Il faut un talent artistique doublé de solides connaissances scientifiques. « Notre étudiant typique étudie en science, mais trimbale un calepin de croquis, résume Jodie Jenkinson. Il doit aussi éprouver un très fort désir de communiquer ce qu’il apprend en science. »

Le professeur Woolridge a d’abord étudié en arts, avec un intérêt marqué pour la peinture et la photographie. « Je m’intéressais aussi aux sciences, mais je ne savais pas que je pourrais unir ces deux passions, raconte-t-il. Je vivais à Toronto, et une tante de Terre-Neuve, d’où je suis originaire, m’a envoyé des informations sur le programme en communications biomédicales. Je ne savais même pas que ce genre d’études existait. »

Le dessin aide à mieux apprendre, c’est prouvé. Notre formation sert à prendre du recul en se demandant à qui s’adresse l’image à produire, à quoi elle va servir.

 

Il a rajouté des cours de science à sa formation artistique et a finalement été admis à son second essai dans le programme qu’il a fini par diriger lui-même jusqu’en juillet dernier. Le parcours plus typique maintenant mène plutôt, à l’inverse, des sciences aux arts scientifiques.

L’Association of Medical Illustrators reconnaît cinq formations semblables en Amérique du Nord, quatre aux États-Unis (dans des universités situées à Dallas, à Baltimore, à Chicago et en Géorgie) et celle de Toronto, donc, unique au pays. Les diplômés travaillent dans les universités, les centres de recherche, pour des éditeurs spécialisés, mais aussi pour les agences de santé et dans le privé.

« Nos étudiants ont souvent déjà rempli leurs notes de cours de croquis, explique M. Woolridge. Le dessin aide à mieux apprendre, c’est prouvé. Notre formation sert à prendre du recul en se demandant à qui s’adresse l’image à produire, à quoi elle va servir.  »

Elle demande aussi évidemment une habileté particulière à synthétiser et même à simplifier des informations tout en restant dans le vrai. « Les illustrations doivent souvent retirer des éléments pour rendre l’image lisible, dit encore le professeur artiste. Les chirurgiens préfèrent apprendre à partir de dessins parce que les photos donnent trop d’informations qui embrouillent la lecture, en montrant trop de sang par exemple. »

Léonard de Vinci et la 3D

La tradition de l’illustration scientifique est aussi vieille que la science. La discipline a produit des chefs-d’œuvre, dont les études anatomiques de Léonard de Vinci et d’autres artistes de la Renaissance. Le programme de Toronto a été lancé en 1945, il y a donc 75 ans, pour former des illustrateurs capables d’accompagner les dissections.

Mme Jenkinson explique que le Musée Grant de son université conserve des planches anatomiques dessinées à la main de cette époque. Ses étudiants continuent de pratiquer l’art anatomique en observant et en pratiquant des dissections.

Le numérique a enrichi ce champ de l’illustration comme tous les autres. La formation inclut maintenant l’animation 3D. Les outils changent, la matière scientifique se complexifie sans cesse, mais il reste qu’au bout du compte, ce travail laisse encore beaucoup de place à l’imagination artistique, au style même.

« L’image produite doit servir à fournir des informations vérifiées, mais, à l’intérieur de ce cadre, il y a moyen de s’amuser, de créer, dit le professeur Woolridge. L’esthétique est fondamentale dans cette démarche de communication scientifique. »

Lui-même peut reconnaître la touche de ses collègues au premier regard, comme un connaisseur peut distinguer un Braque d’un Picasso de la période cubiste. Il n’a d’ailleurs que de bons mots pour l’image signée par ses collègues Eckert et Higgins maintenant mondialement célèbre.

« Je pense que cette image est devenue emblématique parce qu’elle nous montre beaucoup de détails du virus, dit-il. Ces informations permettent de comprendre et, en même temps, l’image demeure très simple et très forte avec ses pics rouges de protéines. C’est par ce moyen que le virus entre dans nos cellules et c’est probablement par là que les vaccins en développement agiront. »

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