Les navettes autonomes font-elles partie de la solution?

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
À terme, la navette autonome se promènera dans les rues du centre-ville de Montréal.
Local Motors À terme, la navette autonome se promènera dans les rues du centre-ville de Montréal.

Ce texte fait partie du cahier spécial Intelligence artificielle

« Entre le moment où nous avons lancé ce projet et aujourd’hui, la planète a changé », lance Damien Silès, directeur général du Quartier de l’innovation, à l’origine de ce programme.

L’idée initiale ? Implanter une navette autonome guidée par des outils d’intelligence artificielle dans le quartier la Petite-Bourgogne à Montréal afin de rendre plus accessible la seule grande surface du quartier, située à 1,5 km des principales rues résidentielles. L’équipe, composée de membres du Quartier de l’innovation, mais aussi du Département d’études urbaines et touristiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), a ainsi travaillé sur un parcours social permettant aux habitants de « sécuriser » leur alimentation.

« Il s’agit de faciliter l’accès à l’épicerie, mais aussi de permettre un accès au soutien social, culturel et matériel des structures communautaires, explique Benjamin Docquière, étudiant à la maîtrise en études urbaines à l’UQAM. Ainsi, le consommateur va pouvoir comprendre quels sont les apports nutritionnels des aliments, la manière de les conserver et de les préparer. Certains organismes présents dans le quartier œuvrent par ailleurs à la connaissance des produits, à la production d’agriculture urbaine, à la distribution gratuite de repas et de denrées ou encore à la tenue d’une épicerie solidaire. C’est l’ensemble de ces services que l’on souhaite relier par la navette. »

Prouesse technologique

Le quartier compte environ 10 000 habitants et 67 groupes ethniques différents. La population est majoritairement allophone et 43 % de ses membres vivent sous le seuil de revenu minimal. Elle est fortement dépendante des transports en commun. Outre la grande surface, les commerces les plus proches se trouvent dans Griffintown, un quartier beaucoup plus aisé que la Petite-Bourgogne. Une boucle de 5 kilomètres a donc été tracée afin de s’adapter à la situation socio-économique du quartier.

« Techniquement, c’est toute une prouesse, souligne Damien Silès. Certes, ce n’est pas la première navette autonome, mais celle-ci va se promener au centre-ville, dans la circulation. Elle va tourner également, alors même qu’aujourd’hui les navettes que nous trouvons tout autour de la planète se déplacent en ligne droite. »

Le projet pilote devait être lancé ce printemps et pour une durée de trois mois, durant lesquels les laboratoires de recherche et autres start-ups en intelligence artificielle étaient invités à tester leurs prototypes.

« Nous leur offrons un terrain de jeu grandeur nature, s’enthousiasme le directeur général du Quartier de l’innovation. Nous allons sélectionner les projets afin qu’ils demeurent dans les limites de l’éthique et de la sécurité, mais le but, c’est que cette navette, durant sa phase d’essai, devienne un véritable laboratoire mobile. »

Revoir les plans

Reconnaissance vocale et faciale, capteurs et radars capables de détecter les obstacles et la signalisation et de vérifier tout mouvement extérieur, conduite assistée, réseau de transmission de données, etc., les applications sont multiples… Mais la pandémie qui sévit à l’échelle de la planète a poussé l’équipe à revoir tous ses plans. Pour commencer, on ne parle plus d’un lancement au printemps, mais, au mieux, à l’automne.

« Ce type de navettes, susceptibles d’accueillir cinq à six personnes, ne sont pas ce qu’on fait de mieux en matière de distanciation sociale, fait remarquer Ugo Lachapelle, directeur du Centre de recherche sur la ville de l’UQAM. L’habitacle est petit et confiné. Sans compter qu’au moins en ce qui concerne le projet pilote, il y aura un opérateur à l’intérieur pour superviser la machine. Celui-ci serait à risque. »

Raison pour laquelle l’équipe s’est vite remise à plancher sur le concept afin que cette navette puisse faire partie de la solution en cas de nouvelle pandémie.

« La situation actuelle nous pousse à générer de nouvelles idées, indique Benjamin Docquière, à nous demander comment améliorer le système. Le tracé passe devant les organismes communautaires et sociaux, devant un supermarché, des pharmacies, une résidence pour personnes âgées, un foyer de travailleurs, des habitations à loyers modérés. On peut ainsi imaginer une épicerie roulante, une navette cargo pour livrer les paniers des banques alimentaires, on pourrait la transformer en camion de rue pour les itinérants, etc. »

Et puisqu’elle passe devant une pharmacie, pourquoi ne pourrait-elle pas livrer des médicaments à domicile ? Les outils d’intelligence artificielle permettraient tout à fait de gérer les nouvelles applications envisagées. Mais cette navette générera également une masse de données susceptible de nourrir ces mêmes outils, et qui, une fois analysée, permettra d’améliorer l’offre de services.

« Nous sommes en train de nous revirer complètement de bord, conclut Damien Silès. Nous vivons dans un monde en constante évolution et seule notre capacité à innover technologiquement et socialement nous permet de nous adapter. C’est très excitant ! »