Des jambes québécoises sur la Lune avant le pied américain

Buzz Aldrin est descendu le long d’une patte du module lunaire, le 21 juillet 1969, pour fouler le sol de la Lune.
Photo: Neil Armstrong NASA via Associated Press Buzz Aldrin est descendu le long d’une patte du module lunaire, le 21 juillet 1969, pour fouler le sol de la Lune.

Essentiellement perçue, aux États-Unis, comme une question de fierté nationale et de réaffirmation de leur supériorité sur le rival soviétique, la course américaine à la Lune a tout de même compté, ici et là, sur l’aide de son voisin du Nord.

Les Québécois aiment bien, depuis 50 ans, raconter l’anecdote aux Américains et voir la tête qu’ils font. On la résume habituellement en disant qu’avant que l’astronaute Neil Armstrong ait pu poser son pied sur la Lune, le 20 juillet 1969, le Québec y avait déjà les jambes bien plantées.

Les jambes en question sont évidemment celles du train d’atterrissage du module lunaire d’Apollo 11 fabriqué à Longueuil par la petite compagnie Héroux Machine Parts Limited devenue, depuis, Héroux-Devtek, le troisième plus grand fabricant de trains d’atterrissage au monde.

 
Photo: Longueuil Photo Les machinistes de Héroux Machine Parts Limited, petite compagnie à l’époque, ont mis leur expertise à profit pour parvenir à façonner les pattes du module lunaire dans un alliage spécial d’aluminium.

La petite histoire veut que, terriblement en retard dans ses échéanciers et incapable de trouver une compagnie américaine en mesure de fabriquer les pattes de ses drôles d’oiseaux tout en angles, la compagnie Grumman, chargée de la fabrication des modules lunaires, s’est soudainement souvenue de son fournisseur de la région de Montréal.

La tâche consistait principalement à vider l’intérieur de longs cylindres fait d’un alliage spécial d’aluminium de manière à rendre leurs parois les plus minces possible afin de réduire le poids, mais sans compromettre leur résistance. Le problème, raconte Éric Therrien, ingénieur pour l’entreprise depuis 30 ans, est que dans l’opération les morceaux avaient tendance à se déformer et devenaient inutilisables.

« Ils n’étaient qu’une toute petite équipe à travailler sur ce projet dans un coin isolé de l’usine. On ne disposait pas de moyens très sophistiqués à l’époque. On a dû se débrouiller avec les moyens du bord pour rencontrer les spécifications extrêmement précises exigées. »

Une fusée à pédales

L’une des solutions trouvées par le surintendant de l’outillage et de la machinerie chez Héroux à l’époque, Fernand Michon, a été d’ajouter à une machine un engrenage de bicyclette pour mieux en contrôler la vitesse et éviter ainsi que le métal des pattes surchauffe et se déforme, raconte son fils, Jacques Michon.

« À ceux qui lui demandaient s’il était ingénieur, mon père aimait répondre qu’il était plutôt ingénieux », se souvient-il. La compagnie québécoise allait finalement réussir à livrer, de 1966 à 1967, une soixantaine de pattes destinées à une quinzaine de modules lunaires pour la modique somme de 340 000 $.

Cette contribution d’une entreprise québécoise au programme spatial américain était quelque chose d’exceptionnel, explique Gilles Leclerc, directeur général de l’exploration spatiale de l’Agence spatiale canadienne.

« La course à la Lune était vraiment une course entre les deux grandes puissances rivales de l’époque : les États-Unis et l’Union soviétique. Contrairement aux programmes spatiaux aujourd’hui, les Américains ne voyaient pas cela comme un projet qui pouvait se mener en partenariat avec d’autres pays, mais comme un effort national visant à réaffirmer leur suprématie. Et puis, on n’avait pas le temps de négocier des partenariats. »

De l’Arrow à Apollo

Les ingénieux travailleurs de Longueuil n’ont pas été les seuls Canadiens à avoir participé à la conquête de la Lune. Parmi les quelque 400 000 personnes qui ont travaillé au programme lunaire américain, au moins quelques dizaines venaient du Canada, dont une trentaine du défunt projet d’intercepteur Arrow de la compagnie canadienne Avro.

Souvent perçue, par les Canadiens, comme une terrible occasion ratée, la mort du projet de chasseur supersonique en 1959 aura eu le mérite de rendre disponibles certains des esprits les plus brillants dans le domaine à une époque où l’expertise aérospatiale était encore rare, observe l’historien Chris Gainor.

Parmi les noms que l’histoire a retenus, on retrouve ceux de James Chamberlin et d’Owen Maynard à qui Postes Canada vient de dédier un timbre commémoratif.

Le premier a notamment joué un rôle déterminant dans le choix d’envoyer vers la Lune non pas un seul vaisseau, mais deux, soit un module principal de commande et un module lunaire. Et c’est notamment à Owen Maynard qu’est revenue la tâche de la conception de ce module lunaire.

Ceux qu’on appelait « les Canadiens de la NASA » se sont aussi occupés des plans de vol des missions Apollo, de leurs ordinateurs de bord ou encore du vaste réseau de détection et de communication de la NASA autour du globe, raconte Chris Gainor.

Le médecin de Vancouver, William Carpentier, sera, quant à lui, l’un des deux hommes enfermés avec les trois astronautes d’Apollo 11 pendant 18 jours dans une roulotte spécialement conçue tout de suite après leur retour sur Terre. La quarantaine, qui visait à prévenir la propagation de maladies extraterrestres, le verra développer une allergie bien particulière à la poussière lunaire.

Des échantillons de roches rapportés de la Lune seront aussi analysés par des laboratoires au Canada. Les spécimens ramassés par l’équipage d’Apollo 11 dans la mer de la Tranquillité permettront la découverte d’un nouveau minéral qu’on appellera « tranquillityite » et qui se révélera très similaire à ce qu’on peut trouver, au Québec, aux abords de l’immense cratère de météorite du réservoir Manicouagan.

Un père dans la Lune

« L’équipe de la NASA était pour nous l’équivalent de ce que peut être une équipe sportive professionnelle », se souvient le fils d’Owen Maynard, Ross, dont l’enfance et l’adolescence à Houston, au Texas, ont été bercées par le programme lunaire. « C’était excitant de suivre leurs difficultés et leurs exploits au jour le jour. » De retour au Canada depuis sa retraite, il se souvient cependant que cela avait un prix.

« On voyait très peu mon père. Souvent, nous trouvions un bol de céréales vide sur la table de la cuisine quand on se levait le matin, et nous étions endormis quand il rentrait le soir à la maison. »

Six mois après son retour sur Terre, l’équipage d’Apollo 11 a effectué une grande tournée mondiale qui l’a amené à Montréal. Moins réservée que son mari, la mère de Jacques Michon, Florette, s’était bien promis d’obtenir l’autographe des trois astronautes et de leur rappeler la contribution des travailleurs d’Héroux à leur succès.

Narquois, Buzz Aldrin ajoutera à sa signature un petit mot pouvant aussi bien servir de remerciement au mari que d’hommage à son épouse : « Merci pour vos belles jambes » (Thanks for your beautiful legs).

AVERTISSEMENT : La suite pourrait venir gâcher cette belle conclusion. Vous pouvez arrêter votre lecture ici.

Héroux-Devtek ne se prive jamais de raconter l’histoire de ses pattes lunaires, surtout quand vient le temps de convaincre des clients américains, raconte son ingénieur, Éric Therrien. Ce qu’on ne leur dit pas toutefois, c’est que sous ces pattes, il y avait de larges coupoles faisant office de pieds. Que ces pieds, eux, étaient bel et bien fabriqués aux États-Unis. Et qu’en réalité, ce sont donc eux, et non pas les pattes québécoises, qui touchaient le sol lunaire.