Le retour de David Saint-Jacques sur Terre en 8 questions

Le corps humain subit de multiples changements sous l’effet de l’apesanteur et le retour sur Terre s’accompagne d’une longue période de réadaptation.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Le corps humain subit de multiples changements sous l’effet de l’apesanteur et le retour sur Terre s’accompagne d’une longue période de réadaptation.

L’astronaute québécois David Saint-Jacques rentrera lundi sur Terre au terme d’un séjour de six mois à bord de la Station spatiale internationale.

Le corps humain subit de multiples changements sous l’effet de l’apesanteur et le retour sur Terre s’accompagne d’une longue période de réadaptation.

La Presse canadienne s’est entretenue avec le docteur Raffi Kuyumjian, le médecin de vol à l’Agence spatiale canadienne et le médecin de David Saint-Jacques.

Comment se sentira David Saint-Jacques lors de son retour sur Terre ?

Docteur Raffi Kuyumjian : Un séjour d’une durée d’environ six mois (dans l’espace), c’est un peu comme avoir passé six mois au lit presque sans bouger. Son corps va devoir se réhabituer à la gravité. Il va avoir besoin d’aide pour sortir de la capsule. Il faut s’attendre évidemment à ce qu’il ait de la difficulté à la démarche, un certain déséquilibre, il risque de se sentir étourdi parce que le système cardiovasculaire n’est plus habitué à combattre la gravité. Et typiquement aussi ils ont des douleurs un peu partout. Dès la position assise ils vont sentir de la douleur au niveau du dos, des muscles de la posture parce que ces muscles n’ont pas travaillé pendant six mois.

Quels changements aura subis son organisme ?

DRK : La perte musculaire est difficile à quantifier, c’est très variable. La perte osseuse, on parle en moyenne de 1 pour cent de densité osseuse par mois qui est perdu, mais ça peut varier. Ça dépend de plusieurs facteurs, combien d’exercice ils ont fait, de leur génétique, de leur forme physique avant de partir, etc. Même si la densité osseuse perdue est faible ou inexistante ou récupérable après un certain temps, il est fort possible que l’architecture osseuse ne soit pas récupérable du tout. L’architecture osseuse, c’est simplement la forme à l’intérieur des os. Ça se peut qu’elle soit perdue à jamais. Est-ce que ça a des impacts au niveau pratique ou au niveau clinique ? On ne le sait pas encore parce que nous n’avons pas assez de recul.

Qu’est-ce qui attend David Saint-Jacques après son retour sur Terre ?

DRK : Pendant les premières semaines, il y a une série d’examens médicaux qu’on fait pour être certains qu’il est en santé, mais en plus de ces tests médicaux il y a différents tests qui sont reliés plus à de la recherche. Un certain nombre de chercheurs qui font de la recherche sur différents paramètres physiologiques ont fait des prises de sang, ont fait certains tests avant le vol, ils ont fait des tests pendant le vol, ils voudront voir des résultats sur le comportement de la physiologie de David après le vol. Le troisième volet pour les semaines à venir c’est strictement la réadaptation. Une spécialiste de l’exercice va s’occuper de l’amener au gymnase environ deux heures par jour et de lui faire faire différents exercices de musculation, des exercices cardiovasculaires, pour qu’il retrouve cette endurance, cette coordination musculaire, la flexibilité de son corps, l’endurance en général, toutes ces choses qui ont été un peu perdues. Cette partie-là dure environ trois semaines, c’est la phase aiguë de la réadaptation, et après on s’attend à ce que les astronautes qui reviennent après six mois soient relativement autonomes pour poursuivre par eux-mêmes un plan d’exercices qu’ils font à leur rythme à eux.

Combien de temps faut-il pour que l’astronaute revienne essentiellement à la normale ?

DRK : Il faut environ un jour pour un jour. Donc c’est au bout de quelques mois qu’on dira que David a vraiment récupéré le même niveau de santé physique qu’il avait avant le vol. À l’exception de la perte de densité osseuse, dépendant de la perte qu’il a subie, ça peut prendre jusqu’à un an. Mais pour ce qui est de l’équilibre et de la coordination, ça prend en moyenne trois semaines. Donc au bout de trois semaines il va se sentir relativement près de la normale. Somme toute, les astronautes disent qu’au bout de quelques mois ils se sentent comme s’ils n’étaient jamais allés dans l’espace.

Donc un séjour dans l’espace est extrêmement dur pour le corps humain.

DRK : Absolument. En fait, le temps qu’on passe en apesanteur dans l’espace est souvent comparé à un vieillissement accéléré. David s’est adapté à l’apesanteur, ça lui a pris quelques semaines à s’adapter quand il était sur la Station spatiale, et au bout de quelque temps il se sentait parfaitement adapté à l’espace. Maintenant, quand il va revenir, ça va être à peu près la même période de temps et de réadaptation qui sera nécessaire pour qu’il se réadapte au sol et à la gravité. C’est un peu comme une cure de rajeunissement qui fait un peu mal, parce que c’est difficile de se réadapter au début. À part les troubles d’équilibre et le manque de force et de coordination, on s’attend à ce qu’il y ait des symptômes de « mal de Terre », si on veut, donc les symptômes de nausées qui accompagnent typiquement l’arrivée des astronautes dans l’espace, il y a l’équivalent quand ils reviennent sur Terre.

Donc l’astronaute paye le prix aux deux bouts : en arrivant dans l’espace et en revenant sur Terre.

DRK : Voilà, exactement. Il y a une période après laquelle on s’adapte au milieu où on est. Ce vieillissement accéléré dans l’espace a permis aux chercheurs de poursuivre leurs recherches pour évaluer différents facteurs physiologiques qui changent en apesanteur et qu’on peut étudier chez quelqu’un qui est autrement en parfaite santé, en éliminant tous les autres facteurs, toutes les autres maladies potentielles qui pourraient confondre la recherche, et la même chose au retour. On apprend comment quelqu’un qui a été exposé à cet environnement-là pourra récupérer.

Quelles sont les applications pratiques, ici sur Terre, de ce qu’on apprend au sujet du corps humain dans l’espace ?

DRK : Ces changements physiologiques qui s’apparentent énormément aux changements physiologiques qui arrivent quand on vieillit permettent aux chercheurs d’essayer de trouver des solutions qui s’appliquent aux astronautes, mais qui pourraient potentiellement s’appliquer à la population vieillissante. David a démontré deux technologies sur lui-même : le biomoniteur, cette veste qui mesure différents paramètres de signes vitaux et qui envoie les données sur Terre, et un appareil très portatif qui permettra un jour de faire des prises de sang, donc au lieu d’avoir recours à un laboratoire pour analyser la formule sanguine on peut imaginer qu’un jour on ira chez le médecin faire des prises de sang et presque instantanément avoir les résultats.

Qu’est-ce qui pousse quelqu’un comme David Saint-Jacques à essentiellement servir de cobaye de cette manière ?

DRK : Tous les astronautes ont un point commun : ce sont des explorateurs qui se posent des questions et qui veulent en apprendre plus, non seulement sur le corps humain, mais d’où on vient, comment est-ce qu’on peut aller plus loin, qu’est-ce qu’il y a derrière la prochaine montagne ou au-delà de la Lune. La plupart des astronautes ont toujours rêvé d’aller dans l’espace et d’explorer, de comprendre plus loin, c’est le point commun de tous ces gens-là, donc c’est un peu naturel aussi pour ces gens-là d’avoir cette soif d’apprendre et de servir de cobayes pour la recherche.

Les propos du docteur Kuyumjian ont été abrégés à des fins de concision et de clarté.