La machine, muse et musicienne

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
L’intelligence artificielle a changé la façon dont Pablo Samuel Castro improvise.
Photo: John-Finnigan Lin L’intelligence artificielle a changé la façon dont Pablo Samuel Castro improvise.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Durant sa présentation lors du dernier congrès de l’Acfas, Pablo Samuel Castro a lancé une pièce musicale depuis son ordinateur. Les notes s’enchaînaient et on pouvait facilement s’imaginer des doigts glisser sur les touches d’un piano. Or, la mélodie avait été créée par une intelligence artificielle.

Bien qu’il soit pianiste, Pablo Samuel Castro travaille pour Google Brain. Il a entraîné un réseau de neurones artificiels profonds à partir de prestations de jeunes virtuoses enregistrées sur des claviers lors d’un concours. Quelques fausses notes émaillaient la ligne mélodique produite à partir de ces données par l’ordinateur. Mais le développeur ne semblait pas s’en formaliser.

« Pour moi, l’intérêt c’est d’utiliser ça comme point de départ pour faire de nouvelles compositions », a-t-il précisé dans le cadre d’un colloque sur l’IA, qui se déroulait à l’Université du Québec en Outaouais le 29 mai dernier.

En entrevue quelques jours plus tard avec Le Devoir, il explique qu’il ne cherche pas avec l’IA à produire des pièces achevées. « J’aime la musique et la composition, donc pour moi, c’est plus intéressant d’utiliser ces modèles comme outils. »

Il a aussi entraîné un réseau de neurones récurrents à partir de paroles de chansons à succès s’étant retrouvées dans les palmarès au cours des 60 dernières années. L’objectif est d’engendrer des nouveaux morceaux en utilisant d’autres mots. La machine crée ainsi des enchaînements de phrases avec des rimes différentes mais le même nombre de syllabes. Il a notamment collaboré avec l’artiste David Usher, qui s’est servi de cette IA pour s’inspirer et réécrire sa pièce SparkleandShine.

Insatisfait de la diversité des paroles proposées, Pablo Samuel Castro a continué à peaufiner le modèle. Il a depuis recours à une architecture similaire à celle utilisée par l’outil Google traduction pour entraîner l’IA à la fois avec des paroles de chansons et des textes de romans de fiction afin d’enrichir le vocabulaire dans les rimes générées.

Délaisser les automatismes

« Je suis toujours en train de l’améliorer », assure-t-il, alors qu’il vise le lancement d’une application Web d’ici la fin de l’été. Il espère que ces outils permettront de démocratiser encore davantage la création musicale, un peu comme les logiciels de montages sonores ont permis dans les dernières décennies d’effectuer des enregistrements de qualité sans le recours à d’onéreux studios.

Mais comme musicien, Pablo Samuel Castro utilise surtout l’IA pour se dépasser sur scène. « Je suis en train de monter un spectacle solo avec différents modèles d’apprentissage automatique, où chaque chanson sera écrite pour utiliser une idée avec une IA », annonce-t-il.

Avec son trio de jazz, il improvise parfois avec un réseau de neurones récurrents. Celui-ci lance par exemple une ligne de basse selon les notes et les rythmes précédents. « Cela a changé la manière dont j’improvise, souligne-t-il. Je suis forcé de donner à chaque note un moment de mon cerveau. »

Il assure que, dans de telles situations, il ne peut plus s’appuyer sur des phrasés ou des lignes mélodiques éprouvés qu’il avait le réflexe jouer. « Cela m’a ouvert à une nouvelle relation avec chaque note à laquelle je n’avais pas pensé avant. »

L’automatisation pourrait donc pousser les musiciens à délaisser leurs automatismes !