5G et cancer: l’état des connaissances

Illustration: Cédric Gagnon

L'arrivée de la technologie cellulaire 5G au Canada, c'est pour bientôt. Dans certaines villes des États-Unis, c'est même déjà une réalité. Sur les réseaux sociaux, la méfiance règne et on l'accuse déjà de bien des maux. Et si nous étions en train de sacrifier notre santé pour avoir un meilleur accès à internet sur nos téléphones ?, se demandent certains.

Pour démêler le vrai du faux, le Polygraphe du Devoir s'est penché sur la question.

Son verdict ? Au meilleur des connaissances actuelles, non, la 5G ne pose pas de danger pour la santé humaine. Et dès qu'on regarde au-delà des déclarations alarmistes, les faits sont beaucoup plus nuancés.

Photomontage: Cédric Gagnon L'arrivée de la technologie cellulaire 5G suscite beaucoup de méfiance sur les réseaux sociaux.
   
 

L’état des faits

 

Les téléphones et les tours cellulaires émettent des ondes électromagnétiques.

Qu’est-ce qu’une onde électromagnétique ? De manière très simple, on peut dire qu’il s’agit de vagues d’énergie. Des vagues créées par le mouvement de l’électricité — dans un circuit, une antenne, une ampoule —, un peu comme les remous à la surface d’une flaque d’eau quand on y lance un caillou.

On peut décliner les ondes électromagnétiques en plusieurs catégories : ondes radio, rayons infrarouges, rayons lumineux, ultraviolets, rayons X, rayons gamma... « Le point central du spectre électromagnétique, pour nous les humains, c’est la lumière visible », résume Thomas Gervais, professeur en génie physique et biomédical à Polytechnique Montréal, contacté par le Polygraphe pour éclairer la question.

Qu’est-ce qui différencie ces différents types d’ondes ? Leur fréquence, ou autrement dit, le nombre de vagues qu’on compte dans une période de temps donnée.

Illustration: Cédric Gagnon

Selon la fréquence des ondes, les conséquences sur l’être humain diffèrent : la lumière visible ne pose aucun danger, mais la plupart d’entre nous connaissent bien les conséquences de s’exposer aux rayons UV sans protection, surtout en plein été...

Pourquoi des conséquences si différentes ? Parce que les rayonnements électromagnétiques se divisent en deux grandes catégories : les rayonnements ionisants et non ionisants.

Aux grandes fréquences du rayonnement ionisant (les rayons UV, X et gamma), l’énergie transportée par chaque onde est suffisante pour endommager les molécules de notre ADN, explique le professeur Gervais. C’est pourquoi ces ondes sont considérées comme étant dangereuses pour la santé.

« Le rayonnement ionisant crée des dommages qui s’accumulent au fil du temps en brisant des molécules dans notre corps », résume celui qui est aussi chercheur à l’Institut du cancer de Montréal. Le corps humain a un système de réparation, mais il n’est pas parfait. Et quand il ne suffit plus à la tâche, c’est le cancer qui apparaît.

Le rayonnement non ionisant (la lumière visible, l’infrarouge et les ondes radio), de son côté, a une nature différente pour une raison plutôt simple : chaque onde n’est pas assez forte pour briser des molécules. Elle leur transmet plutôt son énergie ; en d’autres mots, elle les réchauffe. Une propriété qui est d’ailleurs utilisée dans nos fours à micro-ondes (qui utilisent en fait des ondes radio).

C’est dans ce groupe que se situe le rayonnement émis par les téléphones et antennes cellulaires.

La plus grande partie des radiofréquences auxquelles est exposée une personne provient de son propre téléphone cellulaire.

Avec la multiplication des appareils sans fil et des antennes, on pourrait croire que notre corps sera bombardé d’une quantité toujours plus grande d’ondes. Mais la réalité est plus complexe.

Dans la vie de tous les jours, la quantité de radiofréquences que l’on reçoit dépend de deux facteurs : la puissance de l’émetteur et sa proximité avec notre corps. Les téléphones cellulaires sont donc bien souvent la principale source d’exposition de notre corps aux radiofréquences, puisqu’ils sont dans nos poches... ou à nos oreilles.

Le cellulaire en main et à l’oreille, c’est la seule source qui mérite d’être considérée, parce que l’exposition issue d’autres sources est négligeable.

 

Mathieu Gauthier, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), est du même avis : « Le moindrement qu’on utilise notre cellulaire, il devient notre principale source d’exposition aux radiofréquences, pas les antennes environnantes ou les téléphones de nos voisins. »

« Le seul moment » où l'on se rapproche de l'exposition maximale autorisée par Santé Canada, « c’est quand notre appareil transfère des données dans de mauvaises conditions », explique M. Gauthier. Et il s’agit ici d’un cas extrême — un téléphone cellulaire du Bas-Saint-Laurent qui se connecte avec difficulté à une antenne de Tadoussac, de l’autre côté du fleuve, par exemple —, car les appareils modernes baissent leur puissance quand c’est possible pour rallonger la durée de vie de leur batterie.

D’ailleurs, de la même manière, l’utilisation d’un étui à cellulaire anti-radiofréquences fait souvent augmenter les émissions du téléphone, fait remarquer M. Gauthier.

Pour mieux comprendre: les seuils maximaux d'exposition autorisés dans différents pays

Le déploiement de la 5G multipliera le nombre de tours de téléphonie cellulaire.

Une des choses qui distingue la 5G des technologies cellulaires précédentes est qu’elle utilisera aussi des fréquences radio plus élevées (20 à 100 GHz), plus proche de celles utilisées par les satellites et les radars, pour transmettre plus de données.

Mais le grand problème de ces ondes, c’est qu’elles sont facilement bloquées (comme celles de votre routeur WiFi à la maison) par le béton, le métal, le bois, les feuilles des arbres... ou même l’eau de pluie. L’être humain est également très difficile à traverser pour ces ondes : elles peuvent à peine pénétrer la peau.

Pour contrer ce problème, un nombre plus élevé de tours cellulaires devra donc être érigé. Mais plutôt que d’utiliser de grandes antennes couvrant des quartiers entiers, la technologie 5G mise plutôt sur une multitude de petites antennes moins puissantes — qui pourront être accrochées à des lampadaires ou des abribus, par exemple — et plus rapprochées pour créer une multitude de petites cellules pour faire le travail effectué par une seule antenne plus puissante.

Cette multiplication du nombre d'antennes augmentera-t-elle l’exposition du public aux ondes électromagnétiques ? Pas à en croire des tests effectués en France en 2017 et 2018 par l’Agence nationale des radiofréquences (ANFR). À vrai dire, elles semblent même la faire baisser, selon le rapport de l’organe gouvernemental français. Puisque le signal était de meilleure qualité, la puissance des ondes émises par les téléphones était parfois divisée par 10, peut-on même lire dans le document.

Avec l’ajout de plusieurs petites antennes, oui, on risque d’être exposé à un peu plus de radiofréquences... si on n’a pas de téléphone cellulaire. Si on a un téléphone cellulaire, c’est le contraire qui risque de se produire, puisqu’un meilleur signal réduit de beaucoup les émissions de notre appareil.

 
 

Pourquoi pourriez-vous croire que la 5G cause le cancer ?  

 

Depuis 2011, les champs de radiofréquences sont considérés comme « peut-être cancérigènes » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) considère depuis 2011 que les radiofréquences sont « peut-être cancérigènes ». Une affirmation qui donne froid dans le dos à première vue : après tout, elles sont partout autour de nous. Mais c’est aussi une désignation reçue par des choses moins mystérieuses pour le commun des mortels... comme les légumes marinés asiatiques, l’aloe vera, les boules à mites et l’exercice du métier de charpentier.

Illustration: Cédric Gagnon Les radiofréquences sont loin d'être les seules choses qui sont considérées «peut-être cancérigènes» par le CIRC.

L’organisation classe près d’un millier de substances et de comportements dans cinq catégories.

  • Classe 1 : cancérigène. Le lien de ce qui s'y trouve avec le développement de cancers est clair : l’amiante, l’alcool, le tabac, la lumière du soleil (à cause de ses rayons UV) et... la consommation de charcuteries.
  • Classe 2A : probablement cancérigène. On a de sérieuses raisons de croire que ces éléments causent des cancers, mais on n'écarte pas d’autres explications : la consommation de viande rouge, les dérivés du plomb, les stéroïdes anabolisants, etc.
  • Classe 2B : peut-être cancérigène. C’est ici que se retrouvent les radiofréquences de nos cellulaires. La catégorie signale que certaines études (souvent chez les rongeurs) soulèvent des doutes. Bref, d’autres informations sont nécessaires pour trancher. Le café était d’ailleurs dans cette catégorie, de 1991 à 2016, avant d’être rétrogradé en classe 3.  
  • Classe 3 : inclassable. La plupart des substances et comportements étudiés atterrissent ici : rien ne prouve qu’ils ne soient cancérigènes.  
  • Classe 4 : probablement pas cancérigène. Il n’y a rien dans cette catégorie. La raison ? C’est quasi impossible de prouver scientifiquement l’absence complète d’une chose.  
 

Le classement du CIRC est « très rigoureux, mais très technique », et « il porte strictement sur les risques de cancer, rien d’autre », précise Mathieu Gauthier, conseiller scientifique à l’INSPQ. Ce qui le rend peu intuitif pour Monsieur et Madame Tout-le-Monde. « Ça ne dit rien non plus sur la nature de l'exposition et la dose. »

Quelques études ont observé une augmentation du nombre de certains cancers chez des rongeurs exposés à des radiofréquences.

Les études menées jusqu’à maintenant sur l’exposition aux radiofréquences ne décèlent pas de danger pour l’être humain, mais certaines expériences faites sur des animaux soulèvent des questions.

Dans tous les cas, leur interprétation reste difficile. Que penser, par exemple, du fait que des rats exposés à de grandes doses d’ondes radio ont vécu plus longtemps que ceux qui n’ont pas été exposés, même s’ils ont parfois développé un cancer ? C’est entre autres ce qu’ont constaté les chercheurs du Programme national de toxicologie des États-Unis (National Toxicology Program, NTP).

Dès 1999, l’organisme gouvernemental a exposé des rats et des souris à d'importantes doses de radiofréquences, 9 heures par jour, tout au long de leur vie. Indice de la complexité de ces études : ce n’est qu’en octobre 2018, presque 20 ans plus tard, que le rapport final du NTP a été publié.

Le résultat ? On a vu chez les rats mâles — et seulement chez les rats mâles — des « liens clairs » entre leur exposition aux radiofréquences et le développement de schwannomes cardiaques, un cancer très rare des nerfs du cœur. Mais rien de tel n’a été observé ni chez les rats femelles ni chez les souris soumises aux mêmes conditions.

Malgré leur grande qualité, ces études ne sont pas parfaites. John Bucher, chercheur senior au NTP, a d’ailleurs lancé un avertissement lors de leur publication: « Les taux et temps d’exposition utilisés dans ces études ne peuvent pas être comparés à ce qu’un être humain vit quand il utilise un cellulaire. »

En parallèle, dès 2005, l’Institut Ramazzini, un célèbre organisme indépendant de recherche sur le cancer, s’est aussi intéressé aux radiofréquences. Les scientifiques italiens ont exposé plus de 2000 rongeurs, 19 heures par jour, à des doses plus faibles pour simuler la présence d’une tour cellulaire à proximité. Ils ont obtenu des résultats en apparence similaires.

Mais Mathieu Gauthier, conseiller scientifique à l’INSPQ, invite les gens à interpréter ces études avec prudence. À l’équivalent d’un cellulaire à pleine puissance, les expériences du NTP n’ont rien détecté; à des doses 10 fois plus basses, celles de l’Institut Ramazzini ont vu le contraire. « Au final, elles se contredisent là-dessus. »

D’autant plus que les êtres humains ne sont pas des rats, rappelle l’expert en santé publique.

La science peut difficilement prouver hors de tout doute qu’une chose n’existe pas.

Expliquée bien simplement, la démarche scientifique commence par une question ou une observation. Suit ensuite l’hypothèse, qui tente d’y répondre d’après les connaissances actuelles. C’est alors l’heure de l’expérimentation, où l’on tente de faire mentir l’hypothèse. On en tire ensuite des conclusions, qui serviront de base à d’autres observations. Et ainsi de suite, forçant les chercheurs à se remettre constamment en question.

La science découvre en observant. C’est donc difficile de prouver l’absence de quelque chose hors de tout doute.

Mais cette proximité avec le doute n’est pas de tout repos. France Vachon, documentaliste à la Fondation québécoise du cancer, en sait quelque chose. « Les gens ont tendance à voir les études en petits morceaux séparés, mais il faut les voir comme un tout », affirme celle qui aide plusieurs Québécois atteints de cancer dans leur recherche de connaissances.

« Il n’y a pas de réponse “noir ou blanc” », résume-t-elle. Un fait qui est parfois difficile à accepter, admet-elle, surtout quand les émotions s’y mettent. « C’est difficile et culpabilisant d’avoir un cancer, vous savez… »

Si des questions restent pour l’instant sans réponse, faut-il pour autant écarter le consensus scientifique ? Ce serait une erreur, plaide Thomas Gervais, professeur en génie physique et biomédical à Polytechnique. La démarche scientifique n’est pas une question de vérité et de fausseté ; elle a plutôt pour objectif de réduire l’incertitude, résume-t-il.

Vous avez déjà aperçu une panthère rose en Amazonie ? Non. Personne n’en a vu, mais ça ne veut pas dire que ça n’existe pas. C’est impossible à prouver. Au mieux, on peut conclure qu’après avoir examiné 99 % du territoire, aucune n’a été découverte. C’est ça la science.


 

Au meilleur des connaissances actuelles, la technologie cellulaire — 5G ou non — ne cause pas le cancer.

Les experts consultés par le Polygraphe sont on ne peut plus catégoriques : il n’existe aucune preuve claire et répétable que les radiofréquences sont liées au cancer chez l’homme. « Et il n’y a pas de piste d’explication d’un mécanisme » qui pourrait le causer, ajoute le professeur Thomas Gervais.

Mais la science ne peut pas prouver hors de tout doute l’absence de danger, parce qu’elle évolue, tout comme la technologie.

Qu’est-ce que le Polygraphe?

C’est la nouvelle opération de lutte contre la désinformation du Devoir. Son but? Débusquer les fausses nouvelles avant qu’elles ne s’étendent et les désamorcer en examinant les faits, mais aussi vous aider à comprendre pourquoi on peut y croire.

 

Besoin d'aide pour démêler le vrai du faux? Contactez-nous au polygraphe@ledevoir.com.