La peste n’est pas morte, mais n’a plus le même visage

À La Nouvelle-Orléans, en 1914, trois scientifiques dissèquent des rats. La peste a proliféré aux États-Unis en raison de différents petits animaux. Si la maladie est encore présente au sud de la frontière, elle est rarissime au Canada, où le dernier cas recensé date de 1939.
Photo: Wiki Commons À La Nouvelle-Orléans, en 1914, trois scientifiques dissèquent des rats. La peste a proliféré aux États-Unis en raison de différents petits animaux. Si la maladie est encore présente au sud de la frontière, elle est rarissime au Canada, où le dernier cas recensé date de 1939.
La peste, cette maladie qui a fauché près de la moitié de la population européenne au Moyen Âge, n’est pas une maladie du passé. Elle sévit toujours et même tout près de chez nous. Comme à cette époque lointaine, les humains contractent le plus souvent la maladie lors d’une piqûre de puce infectée. Mais il n’en aurait pas toujours été ainsi, selon une nouvelle étude de paléogénomique. Chose certaine, on peut aujourd’hui réchapper de cette maladie si des antibiotiques sont administrés rapidement, ce qui en fait une maladie moins redoutée que jadis.​
 

Au début du mois de septembre dernier, un cas de peste bubonique a été détecté non loin du Canada, dans l’État du Michigan, aux États-Unis. La victime, une résidente de la ville de Marquette, sur les rives du lac Michigan, aurait été infectée au Colorado, où elle venait d’assister à un festival de musique. Au cours de l’été, deux touristes, un homme et un enfant, ont souffert de cette maladie reconnue comme une des plus meurtrières de l’histoire, après avoir visité le parc Yosemite, en Californie. La semaine dernière, les Centers for Diseases Control and Prevention (CDC) confirmaient avoir dénombré jusqu’à maintenant en 2015, sur le territoire américain, 15 cas de peste, dont quatre ont entraîné la mort (des patients âgés de 16 à 79 ans).

Il s’agit d’un record puisqu’en moyenne sept cas de peste humaine sont signalés chaque année dans ce pays, principalement dans les régions rurales et péri-urbaines du Colorado, de l’Arizona et du Nouveau-Mexique. Ce sont des rats infectés voyageant à bord de navires commerciaux en provenance d’Asie qui auraient introduit la maladie aux États-Unis, plus précisément à San Francisco, en 1900. Véhiculée par les rats et autres petits animaux, la maladie s’est alors répandue dans le sud-ouest du pays, où elle est toujours présente.

Au Canada, la maladie est rarissime : c’est en 1939 que le dernier cas y a été recensé.

En 2013, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a enregistré 783 cas de peste dans le monde, dont 126 se sont soldés par un décès. Depuis les années 1990, les pays les plus touchés sont Madagascar, la République démocratique du Congo et le Pérou. En 2014 et 2015, Madagascar a connu une flambée de peste avec plus de 335 cas, dont 79 ont été mortels. Dans ce pays africain, la maladie se propage rapidement en raison de la densité de population, de la précarité du système de soins et de la forte résistance des puces à la deltaméthrine, un insecticide utilisé pour éliminer ces petits insectes qui sont les principaux vecteurs de la maladie.

Puces et petits rongeurs

En fait, dans ces différentes régions du monde, la bactérie responsable de la peste continue de circuler dans les puces et les petits rongeurs (rats, souris, écureuils, tamias, chiens de prairie, campagnols ou lapins) sur lesquels elles vivent. Et quand, à l’occasion, ces puces infectent beaucoup plus de rongeurs qu’à l’habitude, ces derniers sont alors plus nombreux à mourir, et leurs puces affamées sont dans ce cas plus agressives dans leur recherche d’autres sources de sang, comme les humains et les animaux domestiques qui rôdent dans leur environnement. Une fois contaminés, les chats sont habituellement très malades et peuvent infecter directement les humains par les gouttelettes infectieuses qu’ils projettent dans l’air quand ils toussent. Les chiens résistent quant à eux un peu mieux, mais ils peuvent apporter des puces infectées dans la maison. Les humains peuvent aussi contracter la maladie en manipulant la peau et la chair d’animaux contaminés.

Transmission

L’humain contracte donc la peste principalement (dans 80 à 85 % des cas) après avoir été piqué par des puces contenant le bacille. Ce mode de transmission induit généralement la forme bubonique de la maladie, qui se caractérise par un gonflement des ganglions lymphatiques de l’aine, des aisselles ou du cou. Aux stades avancés de la maladie, les ganglions enflammés (nommés bubons) finissent par s’ulcérer et suppurer, et le bacille se propage dans le sang. Les mains, les pieds, le nez et les lèvres peuvent alors devenir gangreneux et noirs, d’où le nom de peste noire donnée à la pandémie ayant sévi au Moyen Âge en Europe.

Des liquides infectieux qui entrent en contact avec des lésions sur la peau, et parfois une piqûre de puce infectée, provoquent la forme septicémique de la peste, où l’infection se répand directement dans la circulation sanguine. La peste septicémique représente 10 % des cas.

La peste pneumonique peut quant à elle se déclarer chez une personne qui inhale des gouttelettes infectieuses générées par la toux d’un animal ou d’un autre humain atteint de cette forme de la maladie. Il s’agit de la forme la moins courante, avec 3 % des cas, mais la plus dangereuse, car elle peut entraîner la mort dans les 24 heures suivant l’infection.

Grandes pandémies

Des études paléogénomiques ayant consisté à analyser l’ADN de la bactérie responsable de la peste retrouvée sur des squelettes d’humains ayant vécu à des époques lointaines avaient permis de confirmer que la même bactérie qui sévit aujourd’hui, Yersinia pestis, était à l’origine des trois grandes pandémies de peste bubonique qui ont marqué l’histoire de l’humanité : la peste de Justinien, qui a débuté entre 541 et 544 et s’est poursuivie de façon intermittente jusqu’en 750, et qui participa probablement au déclin de l’Empire byzantin ; la peste noire, qui est apparue en 1347 et provoqua 50 millions de morts en Europe, en Afrique du Nord et en Asie, éliminant ainsi entre 30 et 50 % de la population européenne ; et la troisième pandémie, qui émergea en Chine en 1850 et explosa en 1894, année où le chercheur franco-suisse Alexandre Yersin identifia le bacille sur des bubons de victimes de cette pandémie.

Âge de bronze

Une nouvelle étude de paléogénomique réalisée cette fois sur l’ADN des dents de 101 individus de l’âge de bronze — entre 3000 et 1000 ans avant Jésus-Christ — et exhumés dans différentes régions d’Asie et d’Europe a permis de retrouver la présence de Yersinia pestis sur sept de ces individus, dont le plus ancien a vécu entre 2909 et 2679 av. J.-C. (soit il y a environ 5000 ans) dans le sud-est de la Russie actuelle, et le plus récent entre 1048 et 885 av. J.-C. (soit il y a environ 2800 ans, au début de l’âge de fer) dans une région aujourd’hui occupée par l’Arménie.

Mais en y regardant de plus près, l’équipe de chercheurs de l’Université de Copenhague, de l’Université technique du Danemark et de l’Université Cambridge au Royaume-Uni a remarqué que contrairement à la bactérie du spécimen le plus récent, qui était en tout point identique à celle ayant provoqué les trois grandes pandémies, l’ADN des bactéries présentes sur les six autres spécimens plus anciens était dépourvu du gène « ymt » (pour Yersinia murine toxine), qui produit une enzyme permettant à la bactérie de survivre dans les intestins des puces, voire de les coloniser, et ainsi d’utiliser ces petits insectes comme vecteur de la maladie. De plus, seule la bactérie du spécimen le plus récent était porteuse d’une mutation dans le gène pla (pour plasminogen activation gene), qui a permis à la bactérie de s’attaquer non seulement aux poumons, mais aussi aux ganglions lymphatiques, conduisant ainsi au développement de la forme bubonique de la maladie.

Dans l’article qu’ils ont publié la semaine dernière dans la revue Cell, ces chercheurs expliquent que, vraisemblablement, les souches les plus anciennes de Yersinia pestis examinées n’étaient pas en mesure d’induire la peste bubonique. Les populations de l’âge de bronze n’étaient donc victimes que de la forme pneumonique de la peste, qui ne se transmet que par voie aérienne d’un individu infecté à un autre, ou de la forme septicémique, qui se transmet par le sang, deux formes de peste dont les modes de transmission sont beaucoup moins efficaces que les puces, ce qui a donc limité la propagation de la maladie à l’intérieur des communautés ou des villages. La maladie n’en était toutefois pas moins pathogène. « Un seul chasseur ou berger atteint pouvait dévaster une communauté entière en l’espace de deux à trois jours », affirme la coauteure Martha Mirazon Lahr, du Département d’archéologie et d’anthropologie de l’Université Cambridge.

Apparition de la peste bubonique

Le fait que la mutation du gène pla et le gène ymt sont présents dans l’ADN du bacille trouvé sur l’individu le plus récent ayant vécu vers 950 av. J.-C., mais sont absents dans le second plus récent échantillon datant de 1686 av. J.-C. suggère que la souche de peste bubonique transmise par des puces est probablement apparue durant cet intervalle. Mais « compte tenu de la grande distance géographique séparant les deux individus, il est probable que la souche arménienne contenant le gène ymt et la mutation du gène pla aient une plus longue histoire au Moyen-Orient et que les mouvements migratoires ayant eu lieu durant le premier millénaire av. J.-C. aient contribué à la répandre ailleurs. La peste était peut-être même un facteur ayant provoqué ces migrations », avance Simon Rasmussen, premier auteur de l’article et chercheur à l’Université technique du Danemark. « Les livres de Samuel dans la Bible décrivent justement une flambée de peste provoquant le gonflement de l’aine parmi les Philistins en 1320 av. J.-C., ce qui suggère que la souche de la peste bubonique serait apparue au Moyen-Orient », ajoute Martha Mirazon Lahr.

Applications

« Découvrir les mécanismes qui ont facilité l’évolution de Yersinia pestis peut nous aider à comprendre comment de futurs pathogènes pourraient émerger et évoluer », fait valoir l’auteur principal de l’étude, Eske Willerslev, de l’Université de Copenhague et l’Université Cambridge.

« On peut ainsi imaginer que certaines maladies, comme l’Ebola par exemple, pourraient acquérir un nouveau gène ou une section d’ADN qui lui permettrait de se disséminer dans l’air plutôt que par les liquides corporels. Nous aurions alors un problème beaucoup plus important entre les mains », fait remarquer Wyndham Lathem, microbiologiste à la Feinberg School of Medicine, à Chicago.

Les connaissances fondamentales que cette étude apporte sur l’émergence de la grande virulence de la maladie pourront également aider à identifier de nouvelles cibles diagnostiques, thérapeutiques et vaccinales permettant de mieux combattre ce terrifiant pathogène. Car la peste n’est peut-être plus une menace aussi redoutée que jadis pour la santé publique, mais elle figure néanmoins parmi les agents potentiellement les plus dangereux en matière de bioterrorisme. La forme pneumonique en particulier pourrait s’avérer une arme très efficace étant donné qu’elle n’est souvent pas diagnostiquée rapidement et qu’elle est très souvent mortelle. Le bioterrorisme serait probablement la seule façon par laquelle une nouvelle pandémie de peste pourrait survenir.

Comment traiter la peste?

Un traitement antibiotique permet généralement la guérison, mais son niveau d’efficacité dépend de la rapidité avec laquelle il est administré. Selon les CDC, le taux de mortalité atteint néanmoins 16 % parmi les patients qui ont été traités, tandis qu’il varie entre 66 % et 93 % parmi ceux qui n’ont pas été traités du tout. Il est donc très important de diagnostiquer le plus tôt possible la maladie, qui peut souvent être confondue avec la grippe étant donné qu’elle induit des symptômes similaires, tels qu’une fièvre soudaine, des maux de tête, des douleurs corporelles, un état de faiblesse, des nausées et des vomissements. Ces symptômes, de même que le gonflement des ganglions lymphatiques dans le cas de la peste bubonique, apparaissent généralement de trois à sept jours après l’exposition à la bactérie. Le diagnostic peut être fait à partir d’une biopsie ganglionnaire, d’un échantillon sanguin ou d’expectorations. Les vaccins qui sont actuellement offerts ne se sont toutefois pas avérés très efficaces.

La prévention

Les personnes qui pratiquent des activités de plein air dans des régions où la peste est endémique devraient porter des pantalons longs et appliquer un insectifuge sur leurs vêtements et leur peau. Ils doivent éviter tout contact direct avec des animaux malades ou morts et ne jamais nourrir les écureuils, tamias et autres petits rongeurs. De plus, celles qui sont propriétaires d’animaux domestiques devraient traiter régulièrement ces derniers contre les puces et consulter un vétérinaire s’ils tombent malades.
La bactérie «Yersinia pestis», qui est à l’origine des trois grandes pandémies de peste bubonique qui ont marqué l’histoire de l’humanité.
1 commentaire
  • Pierre Moreau - Abonné 1 novembre 2015 10 h 31

    Merci

    Un très bon survol du sujet. Merci pour tous vos articles toujours intéressantes.