Comment stimuler le développement de nouvelles résistances

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L’utilisation excessive et pas toujours appropriée d’antibiotiques en médecine humaine et vétérinaire est en grande partie responsable de l’ampleur du phénomène de résistance aux antibiotiques.

« L’utilisation massive des antibiotiques dans l’élevage bovin et porcin est tout à fait aberrante, sachant qu’on les ajoute à la nourriture des animaux pour stimuler leur croissance alors qu’ils devraient être exclusivement réservés pour le traitement des infections. Or cette utilisation abusive a contribué à rendre certains antibiotiques inopérants chez l’humain », s’indigne Vincent Burrus, du Département de biologie de l’Université de Sherbrooke, avant d’ajouter qu’ensuite l’épandage de fumier renfermant les antibiotiques absorbés par le bétail contribue à disséminer ces médicaments dans l’environnement. « Les légumes qu’on va cultiver dans ces champs pourront alors contenir des antibiotiques et ainsi se retrouver dans la chaîne alimentaire. »

Marie Archambault, professeure au Département de pathologie et microbiologie à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, affirme qu’un projet de règlement provincial visant à diminuer l’utilisation préventive des fluoroquinolones et des céphalosporines — des antibiotiques de troisième et de quatrième génération qui sont très importants en médecine humaine — dans l’élevage de bovins, de porcs et de volailles est actuellement à l’étude.

De plus, on sensibilise tous les étudiants en médecine vétérinaire au phénomène de résistance aux antibiotiques, et particulièrement « on leur apprend la liste des antibiotiques qui sont de grande importance en médecine humaine, afin qu’ils les prescrivent le moins possible, ou du moins en dernier recours. Les antibiotiques de haute importance sont ceux pour lesquels il n’existe pas d’antibiotiques de remplacement en médecine humaine et qui visent des infections graves pouvant entraîner une grande morbidité, voire la mortalité », indique la chercheuse.

Tous les spécialistes soulignent l’importance de limiter autant que possible le recours aux antibiotiques, ou du moins de les utiliser à bon escient et selon les règles prescrites.

« Si vous prenez des antibiotiques alors que vous ne souffrez pas d’une infection bactérienne, vous détruirez toutes les bactéries de votre flore intestinale qui sont sensibles aux antibiotiques, et celles qui sont résistantes auront le champ libre et transmettront leur résistance à d’autres bactéries. Ainsi surgira peut-être dans votre intestin une superbactérie qu’on ne pourra pas traiter », prévient Albert Berghuis, professeur du Département de biochimie de l’Université McGill. Nombreuses sont les personnes grippées qui veulent se soigner avec des antibiotiques, alors que la majeure partie de ces symptômes ne sont pas d’origine bactérienne, mais plutôt dus à un virus.

Aussi, les patients qui interrompent leur traitement antibiotique dès qu’ils se sentent mieux, parce qu’ils se disent qu’il n’est pas bon de prendre des médicaments, participent à l’émergence de nouvelles résistances. Car en écourtant le traitement, ce dernier ne réussit à éliminer qu’un petit pourcentage de bactéries. Celles-ci peuvent alors reprendre leur prolifération et provoquer une récurrence de l’infection, qui alors ne répondra plus aux antibiotiques car principalement des bactéries résistantes avaient survécu.

La désinfection excessive

« L’utilisation des savons antibactériens et des lotions désinfectantes pour les mains, ce n’est pas une bonne idée. Cela favorise le développement de résistance. Comme les bactéries peuvent s’échanger du matériel génétique, si on donne la chance à une bactérie de devenir résistante à un produit, elle peut transmettre cette aptitude à une autre bactérie, et ainsi se répand la résistance », affirme Steve Charette, de l’Université Laval, tout en soulignant l’omniprésence du triclozan, une substance antibactérienne qui se retrouve dans les savons, les tissus, les meubles, les jouets, etc.

Mécanismes de résistance développés par les bactéries

1. Plusieurs bactéries produisent des enzymes qui détruisent ou modifient les antibiotiques de telle sorte qu’ils deviennent inactifs. Ces enzymes sont synthétisés par des gènes que les bactéries se transmettent.

2. Certaines bactéries possèdent des « pompes à efflux » qui expulsent l’antibiotique de leur organisme. Ces pompes à efflux confèrent des résistances modestes mais qui vont toucher plusieurs classes d’antibiotiques. C’est souvent le premier mécanisme que la bactérie développe.

3. Les mutations surviennent régulièrement et certaines s’avèrent bénéfiques pour la bactérie, en ce sens qu’elles peuvent modifier la cible de l’antibiotique de telle sorte que cette dernière continue d’assurer sa fonction normale dans la bactérie, mais elle ne peut plus se lier à l’antibiotique.

4. La bactérie peut aussi se créer une voie d’évitement. La cible moléculaire dans la bactérie est encore sensible à l’antibiotique, mais la bactérie développe un mécanisme alternatif pour assurer sa fonction. Par exemple, les bactéries résistantes à la vancomycine ont acquis de nouveaux gènes qui leur permettent de créer une cible alternative. Ainsi, même s’il y a liaison de la vancomycine à sa cible traditionnelle, la bactérie va survivre.