Des remèdes de singe

« Il y a des plantes dont la surface est hérissée de petits poils, donc très rugueuse, que les chimpanzés vont avaler tout rond sans les mâcher. Ces feuilles attrapent au passage les parasites digestifs qui sont à la surface de la muqueuse intestinale et, du coup, en permettent l’expulsion », explique la chercheuse Sabrina Krief, qui est aussi maître de conférences au Muséum national d’histoire naturelle de Paris.
Photo: Jean-Michel Krief « Il y a des plantes dont la surface est hérissée de petits poils, donc très rugueuse, que les chimpanzés vont avaler tout rond sans les mâcher. Ces feuilles attrapent au passage les parasites digestifs qui sont à la surface de la muqueuse intestinale et, du coup, en permettent l’expulsion », explique la chercheuse Sabrina Krief, qui est aussi maître de conférences au Muséum national d’histoire naturelle de Paris.

L’observation du comportement alimentaire des chimpanzés vivant dans leur milieu naturel a permis à la vétérinaire française Sabrina Krief de découvrir l’étonnant savoir de nos proches cousins en matière de pharmacopée, un savoir dont les humains pourraient sûrement s’inspirer pour se soigner.

Depuis 12 ans, Sabrina Krief obser ve les chimpanzés sauvages vivant dans le Parc national de Kibale, en Ouganda. En tant que vétérinaire, elle s’intéresse à leur santé, à leur alimentation ainsi qu’à leurs comportements face à la maladie. Ses observations l’ont conduite à découvrir des plantes aux vertus curatives, qui permettent à ces grands singes de se soigner et dont les composés actifs pourraient servir à enrichir l’arsenal thérapeutique des humains.


Lors d’un entretien téléphonique qu’elle nous accordait plus tôt cette semaine en marge de la conférence qu’elle présentait mercredi soir au Biodôme de Montréal, Espace pour la vie, Sabrina Krief a d’abord décrit le cas de cette jeune femelle souffrant de troubles digestifs qui l’a mise sur la piste d’une substance antiparasitaire présente dans l’écorce d’un arbre poussant dans les forêts de cette région de l’Ouganda.


Abattue et prise de diarrhée, la femelle s’était isolée de son groupe. L’examen de ses excréments révèle alors qu’elle est infestée de parasites intestinaux. La chercheuse remarque aussi que, bien qu’affaibli, l’animal arrache l’écorce d’un arbre, appelé Albizia grandibracteata, et en mastique longuement des morceaux. Quelques jours plus tard, il a retrouvé son état normal et ses selles sont désormais exemptes de parasites.


Après avoir multiplié ce genre d’observations, Sabrina Krief emporte des échantillons d’écorce d’Albizia grandibracteata au laboratoire de l’Institut de chimie des substances naturelles de Gif-sur-Yvette, en banlieue de Paris, où elle met en évidence l’activité antiparasitaire du végétal. Elle en extrait même des composés, des saponosides, qui s’avèrent également toxiques pour les cellules cancéreuses. Elle apprend par la suite que cette plante est utilisée contre les ballonnements et les vers parasites en médecine traditionnelle dans cette région de l’Afrique.


« Le travail sur le terrain consiste à observer les chimpanzés, à déterminer ceux qui sont malades, à identifier les plantes qu’ils mangent et à faire des comparaisons avec leur régime alimentaire habituel, ce qui nous permet d’identifier les plantes qui sont consommées par les individus malades », explique Mme Krief, qui est maître de conférences au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Cette démarche lui a également permis de découvrir les propriétés antipaludiques des feuilles d’une autre plante appelée Trichilia rubescens.


La chercheuse remarque aussi que les chimpanzés con somment fréquemment les feuilles de Trichilia en concomitance avec une poignée d’argile rouge. Intriguée par une telle pratique alimentaire, elle modélise en laboratoire la digestion de la terre et des feuilles consommées par les chimpanzés.


L’expérimentation lui montre qu’ingurgitées et digérées isolément, les feuilles s’a vèrent effectivement toxiques pour Psalmodium, le parasite responsable du paludisme, contrairement à la terre qui est sans effet. Par contre, la combinaison des deux éléments potentialise significativement l’activité antipaludique des feuilles de Trichilia.


Pour Sabrina Krief, cette observation apparaît d’autant plus intéressante « qu’on ne connaît pas beaucoup d’animaux qui font de telles associations alimentaires. Cuisiner, effectuer des préparations alimentaires, c’est théoriquement spécifique à l’humain », fait-elle remarquer. La chercheuse a néanmoins noté que les chimpanzés accompagnent toujours la viande qu’ils consomment de feuilles de plantes reconnues pour leur goût prononcé.


« On a d’abord cru que c’était pour attendrir la viande, dit-elle, mais comme ils le font aussi quand ils mangent des viscères et des chenilles molles, ce n’est donc pas l’hypothèse la plus probable. Je pense plutôt que ces feuilles jouent un rôle au niveau du goût, un peu comme un condiment ou un aromate qu’on ajoute à une préparation, et qu’elles servent aussi à limiter les risques de contamination dus aux bactéries qui sont dans le tube digestif des animaux qu’ils consomment. Nous, humains, utilisons la cuisson pour détruire les toxines, et nous disposons de moyens de conservation qu’eux n’ont pas. »


Effectivement, ces feuilles dotées de goûts particuliers très forts exercent probablement une activité antibiotique, car « ces goûts teintés d’amertume sont souvent le signe de la présence de métabolites secondaires, ces molécules que produisent certains végétaux pour se protéger contre les attaques d’agresseurs extérieurs comme les champignons, les bactéries ou même les herbivores qui seraient tentés de les manger ».


Lorsqu’elle a voulu vérifier si les singes (des chimpanzés et des bonobos) qui mangeaient des feuilles de Trichilia étaient bel et bien atteints du paludisme, Sabrina Krief a découvert deux nouvelles espèces du parasite Plasmodium qui cause la malaria. Mais ce qui l’a particulièrement étonnée est le fait que les bonobos étaient infectés par Plasmodium falciparum, la même espèce qui, chez l’humain, tue un enfant toutes les 30 secondes.


« Grâce à l’analyse moléculaire, nous avons remis en cause l’origine du paludisme chez l’homme, dans le sens où nous pensions qu’un parasite avait touché l’ancêtre commun du chimpanzé et de l’homme et que ce parasite avait ensuite évolué différemment chez l’homme et chez le singe. Là, nos travaux ont montré qu’il y a probablement eu un passage du parasite d’un grand singe vers l’homme beaucoup plus récemment que prévu, il y a quelques dizaines de milliers d’années à peine », explique la chercheuse, qui a également remarqué que les chimpanzés présentent des symptômes beaucoup moins graves que ceux ressentis par les humains.


Quelques gouttes de sang ont permis de constater que les parasites Plasmodium y sont présents en concentration beaucoup moindre que chez un humain malade, et ce, peut-être parce que les substances présentes dans les feuilles qu’ingèrent les singes sont suffisamment efficaces pour tuer massivement les parasites et obtenir éventuellement une guérison, avance Mme Krief.


Celle-ci souligne également qu’au moins une dizaine de plantes consommées par les chimpanzés possèdent des activités antipaludiques. « En ayant recours alternativement à différentes plantes, les chimpanzés préviennent ainsi l’apparition de résistances, qu’on observe couramment chez l’homme lorsque ce dernier est traité avec une seule molécule », ajoute la scientifique, qui s’est également rendu compte, en posant des pièges à moustiques dans la forêt, que les chimpanzés choisissent de passer la nuit dans des endroits où les moustiques sont moins abondants, ce qui « leur évite du coup le risque de piqûres ».


Sabrina Krief affirme que les chimpanzés consomment parfois certaines plantes non pas pour les substances médicamenteuses qu’elles contiennent, mais pour « leurs propriétés mécaniques ». « Il y a des plantes dont la surface est hérissée de petits poils, donc très rugueuse, que les chimpanzés vont avaler tout rond sans les mâcher, le matin, au réveil. Ces feuilles attrapent au passage les parasites digestifs qui sont à la surface de la muqueuse intestinale et, du coup, en permettent l’expulsion.


« Elles préviennent ainsi l’oesophagostomose, une maladie causée par un parasite, l’Oesophagostomum, qui s’enkyste dans la muqueuse digestive et qui, chez l’humain, peut entraîner la mort. Or, en ingurgitant ces feuilles rugueuses, les chimpanzés empêchent le parasite de pénétrer dans leur muqueuse digestive et préviennent ce qui risquerait de les rendre très malades », explique-t-elle tout en saluant la grande perspicacité des chimpanzés.


« L’homme n’a pas trouvé de traitement efficace pour les vaches atteintes de cette pathologie ; aucun médicament chimique n’arrive à traverser la coque du kyste dans lequel s’enveloppe le parasite. Le recours à une activité mécanique est beaucoup plus astucieux. Les chimpanzés nous ont clairement devancés !


« C’est probablement grâce à la combinaison de toutes ces plantes que les chimpanzés, même âgés de 60 à 65 ans, nous paraissent très rarement malades », poursuit la scientifique qui a cherché à savoir comment ces animaux se transmettaient ce savoir. « Les chimpanzés observent leurs congénères qui consomment ces plantes médicinales. Ils s’en approchent très près, ils sentent la bouche de celui qui les mastique et parfois, même, ils partagent la bouchée. C’est probablement une odeur et un goût particuliers qu’ils apprennent à associer à certains symptômes et qu’ils reproduiront plus tard quand ils seront atteints de ces symptômes », explique Sabrina Krief, qui appelle « automédication » cette aptitude qu’ont les grands singes à se soigner eux-mêmes en s’auto-administrant des plantes aux vertus préventives ou curatives.


La chercheuse française travaille en étroite collaboration avec des chimistes de l’Université Makerere, en Ouganda. À ce jour, ces scientifiques ont testé 1500 extraits de plantes sur diverses cibles cellulaires. « Nous en sommes encore à la phase de criblage et probablement que tous ces extraits renferment d’autres trésors que nous n’avons pas encore découverts », explique Mme Krief, avant de préciser que les molécules antipaludiques qu’ils ont mises en évidence sont assez simples et pourraient donc être reproduites en laboratoire afin d’être utilisées en pharmacologie humaine.


Par contre, « les saponosides d’Albizia sont des molécules complexes qui seraient difficiles à reproduire par synthèse ou par hémisynthèse » [synthèse chimique réalisée à partir de composés naturels possédant déjà une partie de la molécule visée]. De plus, développer des médicaments est un processus très long qui peut prendre entre 15 et 20 ans, et ce, à condition d’avoir une molécule formidable. Nous n’en sommes pas encore là. Et notre objectif est aussi de protéger les plantes afin que les populations locales aient toujours accès à ces ressources naturelles », conclut Mme Krief.