Premier chapitre de l'encyclopédie de la mer

Les profondeurs des océans cachent des espèces surprenantes, comme ce poisson-dragon (Bathophilus indicus) qui affectionne les eaux de la région australienne. Sa bouche garnie de dents acérées jusque sur sa langue serait terrifiante si ce dernier n’avait pas la taille... d’une banane. <br />
Photo: Dr. Julian Finn, Museum Victoria Les profondeurs des océans cachent des espèces surprenantes, comme ce poisson-dragon (Bathophilus indicus) qui affectionne les eaux de la région australienne. Sa bouche garnie de dents acérées jusque sur sa langue serait terrifiante si ce dernier n’avait pas la taille... d’une banane.

La grande bibliothèque humaine s'est enrichie hier des premiers chapitres d'une monumentale encyclopédie de la vie marine. Les peuples des océans se sont soumis à un recensement planétaire d'une ampleur inédite, lequel dévoile surtout... notre ignorance.

Pour chacune des 230 000 espèces inscrites au registre, au moins quatre restent à découvrir. Au Canada, bordé par la plus longue côte au monde avec ses 243 000 kilomètres, la profondeur de la méconnaissance est abyssale.

Plus de 360 scientifiques, dont une bonne dizaine de Canadiens, ont littéralement exploré les mers et leurs profondeurs tout comme les bibliothèques et les bases de données du globe pour publier dans la revue en ligne PLoS ONE ces premières conclusions, réunies dans plusieurs articles sur des centaines de pages.

«Je me sens comme Diderot et les encyclopédistes», jubile, dans un entretien à l'AFP, Jesse Ausubel, cofondateur du projet Census of Marine Life qui, en octobre 2011, publiera ses travaux définitifs sur la biodiversité marine. «C'est comme si nous publiions les premiers volumes de L'Encyclopédie. C'est une pierre blanche dans l'organisation du savoir sur la vie marine», affirme ce scientifique.

Le travail prend des proportions tellement colossales qu'à «la fin du recensement, la plupart des organismes marins resteront innomés et leur nombre, inconnu», dit la biologiste Nancy Knowlton, de la Smithsonian Institution. «L'âge de l'exploration ne fait que commencer», renchérit Patricia Miloslavich dans un entretien à l'AFP, de l'Université Simon Bolivar, du Venezuela.

Les régions d'Australie et du Japon, où respectivement 80 % et 70 % des espèces n'ont pas encore été décrites, se révèlent de loin les plus riches en biodiversité avec quelque 33 000 espèces marines chacune, suivies par des régions de Chine, de la Méditerranée et du golfe du Mexique.

Ces deux dernières sont aussi les plus menacées par la surpêche, la destruction de l'habitat et la pollution.

Le recensement doit servir de pierre d'assise afin de suivre les perturbations des écosystèmes, déjà menacés par la surpêche ou les changements climatiques.

Le Canada a du pain sur la planche

Dans l'article consacré au Canada, les scientifiques évaluent que les océans Arctique, Pacifique et Atlantique bordant le pays abritent au moins 16 000 espèces différentes, sans compter les dizaines de milliers d'espèces de bactéries. «Un gros minimum», dit Philippe Archambault, biologiste et leader du chapitre canadien de ce grand recensement. «Nous avons un très, très, très mince échantillonnage», explique le chercheur à l'Université du Québec à Rimouski. Non seulement les fonds marins demeurent des contrées largement inexplorées, mais les chercheurs ont également dû renoncer à rassembler les données sur l'estran, cette zone délimitée par les lignes de marée haute et basse. Trop peu de données existent sur ces kilomètres et ces kilomètres carrés de côtes.

Chaque fois que Philippe Archambault part en expédition, il revient invariablement avec une espèce inconnue dans sa besace. Dans les profondeurs de l'Arctique comme dans des régions plus connues. «Début juillet, j'ai trouvé dans un archipel hyperconnu près du Mont-Saint-Michel deux espèces de vers jamais décrites avant!» Il s'embarquera pour la mer de Beaufort à bord du brise-glace Amundsen dans quatre jours. Une zone d'où on ne peut revenir bredouille. De toute la superficie du fond marin de l'océan Arctique, «nous avons compilé les espèces sur 50 mètres carrés... L'équivalent de trois cuisines québécoises!» Et ce périmètre réduit hébergeait... plus de 1000 animaux différents.

Sans compter les microbes. Dans un millilitre d'eau arctique, on peut dénombrer un milliard d'organismes, explique la chercheuse à l'Université Laval Connie Lovejoy, qui a aussi participé au recensement. Et il ne suffit pas de les compter. Le minutieux travail d'identification est crucial: «Avec les changements climatiques, le monde est en mutation. Comment détecter les changements si on ne connaît même pas nos écosystèmes?» Pour elle, la taxonomie permet non seulement d'évaluer l'état de santé des océans mis à mal par l'exploitation commerciale et la pollution, mais aussi de prédire leur évolution.

La relève se fait rare

Philippe Archambault espère combler ces larges trous dans les connaissances au cours des prochaines années. Les travaux se poursuivent grâce à la Canadian Healthy Oceans Network et au réseau ArticNert.

La disparition d'une espèce bien particulière complique considérablement la tâche: le taxonomiste semble être en voie d'extinction. «En 2007, dit Philippe Archambault, c'est une chercheuse mexicaine qui a décrit et identifié une nouvelle espèce canadienne. Disons que le milieu est petit et qu'on se connaît tous par notre prénom.» Les experts partent à la retraite sans relève, leurs données dormant souvent quelque part dans un ordinateur, inexploitées. «Pourtant, c'est le seul métier où on peut encore se sentir comme un grand explorateur; il y a plus de gens qui sont allés dans l'espace qu'au point le plus profond de la planète!» s'enthousiasme le biologiste.

Les espèces charismatiques comme les baleines ou à valeur économique comme le saumon monopolisent l'essentiel de l'expertise restante. Philippe Archambault compare ces espèces populaires aux pièces maîtresses d'un avion: ailes, moteur, fuselage. Et les espèces inconnues, aux boulons. «On ne se rend même pas compte qu'on perd des boulons. Quand va-t-on perdre le dernier rivet qui va tout faire tomber?» demande-t-il.


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Avec l'Agence France-Presse