Un projet pilote d’Héma-Québec pour élargir les dons jugé trop timide

Depuis 1992, diverses interdictions s’appliquent aux homosexuels qui souhaitent donner du sang, par crainte de contamination au VIH/sida.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Depuis 1992, diverses interdictions s’appliquent aux homosexuels qui souhaitent donner du sang, par crainte de contamination au VIH/sida.

Les hommes homosexuels québécois pourraient ne plus être tenus à l’abstention sexuelle durant trois mois avant de donner du plasma sanguin — mais toujours pas leur sang — selon un projet pilote qu’Héma-Québec entend proposer d’ici la fin de l’année. Un plan jugé trop timide et encore discriminatoire par les militants pour l’élargissement du don de sang.

« L’approche d’Héma-Québec, pour moi, est trop peu trop tard. Elle tire de la patte par rapport à celle de la Société canadienne du sang dans les autres provinces », critique Guillaume Savard, fondateur d’Avec notre sang, campagne visant à dénoncer la discrimination dans les politiques de dons de sang.

Depuis 1992, diverses interdictions s’appliquent aux homosexuels qui souhaitent donner du sang, par crainte de contamination au VIH/sida. En ce moment, il est interdit aux hommes ayant eu des relations sexuelles avec d’autres hommes depuis moins de trois mois d’être donneurs.

Deux organismes sont chargés de recueillir les dons de sang au pays : Héma-Québec pour le Québec et la Société canadienne du sang (SCS) dans les autres provinces. Cette dernière a déposé sa propre demande à Santé Canada en mai pour recueillir, puis mettre en quarantaine, le plasma d’hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes. Le régulateur fédéral se donne 90 jours pour donner sa réponse.

Héma-Québec souhaite mener un projet pilote semblable, mais distinct, qui permettrait de recueillir le plasma d’hommes en couple stable avec un partenaire, et de l’utiliser à des fins de transfusion, sans quarantaine. Le projet doit d’abord être proposé à son comité consultatif de la sécurité, auquel siègent des experts et des représentants de receveurs de sang, avant d’être soumis à Santé Canada d’ici la fin de l’année.

L’objectif est de recueillir assez de données scientifiques et de mesurer « l’acceptabilité par les groupes de receveurs » pour un jour suivre l’exemple du Royaume-Uni, explique le directeur des relations publiques d’Héma-Québec, Laurent Paul Ménard. Ce pays a délaissé ses questions sur l’homosexualité au printemps pour un questionnaire portant sur les habitudes sexuelles de tous les donneurs. La Société canadienne du sang promet de faire une demande en ce sens à Santé Canada d’ici la fin de 2021, au moment où le Québec n’en sera qu’à l’étape de l’étude du don de plasma.

Contrairement au don de sang courant, le don de plasma par aphérèse prend plus de temps et implique le branchement à une centrifugeuse qui sépare les autres composants du sang, qui sont ensuite réinjectés dans le corps du donneur. « Une chose qui est intéressante est que ce type de don là comporte des mesures de sécurité supplémentaires par rapport au don de sang classique », explique M. Ménard.

Encore discriminatoire

Selon le militant Guillaume Savard, le risque de contamination au virus de l’immunodéficience humaine (VIH) est « extrêmement faible au pays » et ne touche pas que les personnes gaies, bisexuelles ou transgenres, qui sont selon lui discriminées dans leur souhait de donner du sang. « L’effort collectif de sauver des vies ne pourra jamais être fait tant qu’il n’y aura pas des excuses et des réparations, demande-t-il. Cette restriction-là crée une perception dommageable envers chaque personne de la communauté. »

Depuis huit ans, les contraintes se sont progressivement assouplies pour certains hommes homosexuels ou bisexuels souhaitant donner du sang. L’exclusion totale pour quiconque a déjà eu une relation avec un autre homme a été changée en 2013 par une période d’abstinence sexuelle de cinq ans, puis d’un an, et finalement de trois mois, en 2019.

Selon le site Web d’Héma-Québec, « la fréquence d’infection au VIH demeure aujourd’hui beaucoup plus élevée chez les hommes ayant eu des relations sexuelles avec d’autres hommes ». On précise toutefois que la réduction de la période d’abstinence sexuelle à trois mois pour les hommes gais, en 2019, n’a entraîné aucune augmentation du risque.

Lent changement

Pourquoi la restriction sur le don de sang en fonction de l’orientation sexuelle existe-t-elle toujours, alors que le premier ministre Justin Trudeau a promis en 2015 et en 2019 de mettre fin à ces politiques « discriminatoires » ?

Cela ne relève tout simplement pas du pouvoir du fédéral, de l’aveu même de l’Agence de santé publique du Canada. « Le ministère n’a pas l’autorité d’exiger qu’un critère d’admissibilité des donneurs soit modifié, à moins que ce changement ne soit nécessaire pour protéger la sécurité des personnes ou du sang », explique son porte-parole, André Gagnon, dans un courriel. Bref, Héma-Québec établit ses critères, et Santé Canada ne fait que les valider.

Un juge de la Cour fédérale a toutefois contredit cette interprétation, le 10 juin, donnant le droit à un homme de Toronto de poursuivre le gouvernement fédéral pour discrimination auprès du Tribunal canadien des droits de la personne. « C’est une question de santé importante au Canada », est d’avis l’auteur de la démarche juridique, Christopher Karas, en entrevue au Devoir.

On pose des questions et on fait des tests pour sélectionner les gens qui ont le moins de risques de transmettre des maladies 

 

« Plusieurs patients ne peuvent pas trouver le sang dont ils ont besoin à cause des politiques qui interdisent le don des homosexuels, mais aussi celui de personnes de plusieurs origines [ainsi que] les personnes trans », explique le militant. Le tribunal n’a toujours pas établi de date pour ces audiences.

Or, des groupes de patients défendent plutôt le système axé sur la prudence et hérité du scandale du sang contaminé, à l’origine même de la création d’Héma-Québec en 1998. L’Association des patients immunodéficients du Québec a salué qu’un projet pilote doive fournir des données probantes avant de songer à intégrer pleinement les homosexuels au bassin de donneurs.

« Je comprends les groupes communautaires qui veulent enrayer la discrimination. Par contre, la sélection des donneurs est par nature discriminatoire ! On pose des questions et on fait des tests pour sélectionner les gens qui ont le moins de risques de transmettre des maladies », soutient David Page, de la Société canadienne de l’hémophilie.

Héma-Québec n’a fourni aucun échéancier pour la prochaine étape consistant à imiter l’approche du Royaume-Uni et à évaluer le risque que représente chaque donneur, peu importe son orientation sexuelle.
 



Une version précédente de ce texte, qui mentionnait le don de plasma par fractionnement plutôt que le don de plasma par aphérèse, a été modifiée.

 

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