Plus de 11 400 enfants en attente d’un service en orthophonie

Selon le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), le nombre d’usagers en attente et le délai d’attente en déficience du langage «augmentent constamment et de façon significative» depuis trois ans.
Photo: iStock Selon le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), le nombre d’usagers en attente et le délai d’attente en déficience du langage «augmentent constamment et de façon significative» depuis trois ans.

Les listes d’attente en orthophonie explosent au Québec. Plus de 11 400 enfants patientent actuellement pour recevoir des services dans les établissements de santé, a appris Le Devoir, qui a obtenu des données auprès d’une vingtaine de CIUSSS et de CISSS.

À Montréal, plus de 2300 jeunes de moins de 18 ans figurent sur des listes d’attente en orthophonie, selon les chiffres fournis par les cinq CIUSSS montréalais. Dans Chaudière-Appalaches,862 enfants de 0 à 5 ans sont en attente d’une évaluation en orthophonie, indique le CISSS de la région. « Le délai est de 12 mois », précise-t-on.

Les listes d’attente en orthophonie sont longues dans les Laurentides. Le CISSS régional recense 1336 enfants, âgés entre 0 et 12 ans, en attente. Le délai d’accès aux services spécialisés (pour difficultés langagières significatives et persistantes) y est de 14 mois. « Avant la pandémie, les délais variaient entre 6 et 9 mois, précise le CISSS des Laurentides, dans un courriel. Des travaux sont en cours pour réduire le délai actuel. »

Agir tôt, ce n’est pas juste dépister des enfants. C’est leur donner un service par la suite.

 

Karine Marcotte, qui habite à Sainte-Agathe-des-Monts, ne voit pas le jour où son fils de 6 ans aura droit à un suivi dans un centre de réadaptation physique. Il est en attente de services spécialisés depuis trois ans.

Le garçon, qui débutera sa première année en septembre, a de la difficulté à articuler. Un problème qui a une incidence sur sa vie au quotidien, à la maison comme à l’école.

« Il est suivi par le centre de pédiatrie sociale pour gérer des crises parce que mon gars, vu qu’il a de la misère à se faire comprendre, il a de la misère à gérer ses émotions, dit Karine Marcotte. Quand il ne se fait pas comprendre, ça le fâche. »

 
2300
C’est le nombre de jeunes de moins de 18 ans qui figurent sur des listes d’attente en orthophonie, selon les chiffres fournis par les cinq CIUSSS montréalais.

Karine Marcotte et son conjoint n’ont pas les moyens de se payer les services d’un orthophoniste du secteur privé. Le couple a dû faire appel, entre autres, au Centre d’actions sociales en orthophonie (CASO) des Laurentides afin que leurs deux autres filles, qui éprouvent aussi des problèmes de langage, aient une évaluation et un suivi gratuits.

Les parents comptent solliciter l’aide du CASO pour leur garçon. Ils regrettent de ne pas l’avoir fait plus tôt. Leur fils a obtenu un premier suivi de la part du CLSC vers l’âge de deux ans. Mais il n’a jamais reçu les services spécialisés espérés. « Si je me fie [au centre de réadaptation physique], je pense qu’il va avoir le temps de se rendre au secondaire avant qu’ils le voient ! » dit Karine Marcotte.

Stéphane Lalonde, président et cofondateur du CASO, se désole de l’état des listes d’attente au Québec. « Ça m’attriste grandement », dit le représentant régional des Laurentides à l’Association québécoise des orthophonistes et audiologistes du Québec (AQOA). Il souligne que les enfants qui ont de la « difficulté à parler et à comprendre » vont « nécessairement avoir de la difficulté à lire et à écrire ».

Pendant qu’un tout-petit attend des services, l’écart se creuse avec les pairs, ajoute Noémie Allard, une orthophoniste de Drummondville qui siège au comité des communications de l’AQOA. « L’enfant apprend sur la base de ce qu’il a déjà appris, explique-t-elle. Un enfant qui a un vocabulaire de 50 mots, va acquérir des mots en faisant des liens avec les 50 mots qu’il connaît. Un enfant qui a juste 20 mots, s’il n’a personne pour l’aider à apprendre plus de mots, il part de 20. »

 
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C’est le nombre d’enfants âgés entre 0 et 12 ans en attente dans la région des Laurentides.

La pandémie en cause

Selon le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), le nombre d’usagers en attente et le délai d’attente en déficience du langage « augmentent constamment et de façon significative » depuis trois ans. « En contrepartie, le nombre d’usagers desservis a également augmenté significativement durant la même période », précise-t-on dans un courriel.

Le CISSS de l’Outaouais, lui, souligne que les délais « sont particulièrement longs » depuis la pandémie. Sur son territoire, 499 enfants attendent un premier service lié au langage. En fonction de la MRC, le délai d’attente varie entre 7 et 16 mois pour les usagers francophones, et jusqu’à 21 mois pour les anglophones, indique l’établissement.

« Le ministre de la Santé et des Services Sociaux a demandé de suspendre les services en orthophonie lors de la première vague », précise le CISSS de l’Outaouais pour justifier cette attente. L’établissement ajoute que les mesures sanitaires ont ralenti les orthophonistes : elles doivent désinfecter le matériel de travail (jeux et outils) entre les rendez-vous. « Les groupes en orthophonie ont dû être suspendus durant la COVID vu les règles de distanciation », poursuit-on dans un courriel.

862
Il s’agit du nombre d’enfants de 0 à 5 ans qui sont en attente d’une évaluation en orthophonie dans Chaudière- Appalaches, selon le CISSS de la région.

Au cabinet du ministre délégué à la Santé et aux Services Sociaux, on estime que le « déploiement progressif » du programme « Agir tôt » dans toutes les régions du Québec permettra d’améliorer la situation. « En dépistant plus rapidement les retards de langage, nous allons pouvoir réduire à terme les listes d’attente en orthophonie et offrir un meilleur encadrement des jeunes qui en ont besoin », écrit l’attachée de presse de Lionel Carmant, Sarah Bigras, dans un courriel.

Le président de l’Ordre des orthophonistes et des audiologistes du Québec, Paul-André Gallant, estime que le gouvernement doit en faire plus et investir dans les ressources en réadaptation physique. « Le ministre Lionel Carmant veut agir tôt, dit-il. Nous, ce qu’on lui répète, c’est qu’agir tôt, ce n’est pas juste dépister des enfants. C’est leur donner un service par la suite. Si personne n’est là pour intervenir, on a juste fait qu’alerter des parents et les stresser. »

Les parents sont d’ailleurs nombreux à frapper aux portes des cliniques privées, faute d’obtenir des services au public. Stéphane Lalonde qui pratique au privé n’accepte plus de nouveaux enfants sur sa liste d’attente. « J’ai 42 personnes que j’appelle tous les six mois et qui veulent rester sur ma liste d’attente parce qu’ils ne trouvent personne d’autre », déplore-t-il.

499
C’est le nombre d’enfants qui attendent un premier service lié au langage que dénombre le CISSS de l’Outaouais.

Au Centre d’évaluation neuropsychologique et d’orientation pédagogique (CENOP), à Montréal, 101 enfants sont en attente d’un service en orthophonie. « Je n’ai jamais vu ça », dit Éliane Chevrier, directrice clinique et propriétaire associée.

Si les services sont aussi saturés au privé, est-ce dire qu’il y a pénurie d’orthophonistes ? Le MSSS rétorque que « le nombre d’orthophonistes et d’équivalents temps complet est en croissance depuis 2015-2016 ». Les besoins sont toutefois en augmentation, reconnaît-on. Le MSSS dit avoir mis en place un programme de bourses en région éloignée afin d’attirer de jeunes orthophonistes. « Le recrutement international est une option intéressante et envisagée », ajoute le MSSS.

Stéphane Lalonde, lui, croit que le gouvernement Legault doit créer des postes d’orthophoniste à temps plein dans le réseau afin de répondre à la demande de la population. « Des orthophonistes, il y en a plein qui sortent, dit-il. Faut aller chercher des finissantes, pas des orthophonistes déjà établies dans leur région. Le moment pour embaucher, c’est au printemps. »

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