De l’utilité des mouches à fruits pour la santé

La professeure de l’Université Concordia Chiara Gamberi s’est intéressée au système rénal des drosophiles, qu’elle voit comme une version simplifiée de celui des humains.  
Photo: Fredrik Von Erichsen Agence France-Presse La professeure de l’Université Concordia Chiara Gamberi s’est intéressée au système rénal des drosophiles, qu’elle voit comme une version simplifiée de celui des humains.  

Chiara Gamberi aime beaucoup les mouches à fruits. Pas dans sa cuisine, mais bien dans son laboratoire à l’Université Concordia. Ces petits insectes répondant au nom officiel de drosophiles ont mis la chercheuse sur la piste d’un possible traitement contre une maladie rénale génétique grave qui affecte des dizaines de milliers de personnes au Canada.

« Je suis fascinée par les drosophiles. Elles ont une structure génétique simple, mais assez complexe pour qu’on puisse faire des comparaisons avec ce qui se passe dans le corps humain », explique la professeure de biologie. Elle souligne que les scientifiques étudient les mouches à fruits depuis plus de cent ans et que six prix Nobel ont été octroyés en lien avec celles-ci.

Mme Gamberi s’est intéressée au système rénal de ces minuscules bêtes, qu’elle voit comme une version simplifiée de celui des humains. « Quand la dissection est bien faite, on peut carrément mesurer l’écoulement de fluide dans les tubules rénaux », rapporte Mme Gamberi, précisant que cette dissection à la main nécessite une habileté avancée et la précision d’un chirurgien.

Elle a remarqué que la mutation d’une protéine présente dans les corps humains et les drosophiles entraînait la formation de kystes dans les tubules rénaux des insectes. Cette situation est comparable à la polykystose rénale autosomique dominante, une maladie touchant 12,5 millions de personnes dans le monde, pour laquelle il n’existe pas de traitement efficace pour tous les patients. Au cours des années, des kystes, qui sont des cavités remplies de liquide, grandissent dans les reins des patients, déformant l’organe jusqu’à causer sa défaillance.

« C’est très douloureux pour les patients, ça perturbe leur qualité de vie et celle de leurs familles, souligne Mme Gamberi. Nous devons faire de notre mieux pour trouver une solution qui va les aider. »

C’est dans ce contexte que l’équipe de recherche de Mme Gamberi a testé divers médicaments sur les drosophiles. Une substance s’est distinguée du lot : la mélatonine, une hormone associée au cycle du sommeil. L’administration de cette dernière a réduit significativement les kystes présents dans les reins des mouches à fruits.

« Ce qui est excitant, c’est que la mélatonine n’est pas toxique. Un patient qui a cette maladie chronique pourrait donc théoriquement en prendre toute sa vie sans développer d’autres problèmes de santé, se réjouit Mme Gamberi. On sait aussi, grâce à d’autres études, que la mélatonine peut aider d’autres traitements à mieux fonctionner, comme la chimiothérapie. Elle pourrait donc être utilisée en polypharmacologie, c’est-à-dire en combinaison avec d’autres médicaments. »

Reste à savoir si ce traitement est efficace sur les humains et selon quelles doses. Pour cela, il faudra d’abord passer par des essais sur des souris, puis sur des humains. Mais l’espoir de Mme Gamberi est grand. « Si la mélatonine permet de ralentir la progression des kystes et qu’elle est prise assez tôt dans la vie du patient, nous pourrons potentiellement prévenir l’insuffisance rénale, dit-elle. Je fantasme, mais il faut fantasmer pour déterminer ce qui vaut la peine d’être étudié. »

En parallèle, le laboratoire de Mme Gamberi continue sa recherche sur les kystes rénaux des drosophiles, testant d’autres substances pouvant potentiellement réduire la polykystose rénale. Elle croit aussi que l’étude de ce phénomène pourrait donner des indices sur les causes d’autres maladies affectant les reins, comme certains cancers.

« Quand il y a des kystes, ça veut dire que le tissu grandit anormalement. Un autre exemple de croissance anormale des cellules, c’est le cancer. Nous pensons qu’il y a des points communs entre les deux et qu’il faut partager des connaissances entre les deux, en utilisant les mouches à fruits », juge la chercheuse.

Il y a peu de chance que les mouches à fruits puissent bientôt prendre congé de leur contribution à la science.

Ce contenu est réalisé en collaboration avec l’Université Concordia.

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