Des brigades anti-COVID pour éviter les flambées

La kinésiologue Andréanne Lemaire et l'agent de planification et de recherche Sébastien Latendresse font équipe dans une brigade anti-COVID.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La kinésiologue Andréanne Lemaire et l'agent de planification et de recherche Sébastien Latendresse font équipe dans une brigade anti-COVID.

Ni vues ni connues, de discrètes brigades ont joué un rôle clé dans la capacité de la métropole à contenir les éclosions dans divers milieux. Sur le terrain, la lutte contre le virus est entre leurs mains. Une journée dans la vie des pompiers de la pandémie.

Trois tours se dressent derrière la station de métro Frontenac, plantées à la limite d’Hochelaga, quartier défavorisé qui échappe jusqu’ici aux pires statistiques de cas d’infection de la COVID.

Mais malgré leurs airs de forteresse, la COVID s’est immiscée en mars dernier dans les tours Frontenac, où cohabitent plus de 1200 locataires dans trois immeubles de 14 étages, sur la rue de Bercy. Un village entier dans la ville, habité à moitié par des aînés, mais aussi par des étudiants, des couples et de petites familles.

Dans cet OBNL aux allures vaguement soviétique, une communauté tissée serrée se croise ici aux détours d’un réseau d’étroits corridors reliant les trois tours, de buanderies, d’escaliers, d’une piscine extérieure et d’aires communes menant au centre commercial voisin. Une ville miniature, où l’on fait ses courses, où l’on va à la pharmacie ou chez le coiffeur en plein mois de janvier, sans jamais mettre ses bottes, ni le nez dehors.

« Ici, c’est le Club Med ! » lance un habitué de la place, à deux pas de la piscine désertée, dans laquelle ne barbote plus qu’un couple de canards.

Or, ce « Club Med » situé en plein cœur d’un des quartiers pauvres de Montréal est devenu l’hiver dernier un terrain de jeu rêvé pour un virus avide de contacts étroits.

Un premier cas de COVID a été rapporté dans la tour « A » en mars dernier, raconte Marie-Hélène Gauthier, ex-intervenante sociale et directrice du service à la clientèle de cet OBNL d’habitation. « En une semaine, on est passé à 6 ou 7 cas. Mais on ne savait pas qui était infecté. On craignait que des gens malades se promènent dans l’immeuble. En une semaine, le portrait a changé du tout au tout », souligne cette dame, qui veille depuis 40 ans au bien-être des résidents.

Ailleurs, le feu de paille n’aurait pas tardé à se transformer en feu de forêt. Mais l’intervenante a illico pris contact avec la brigade de proximité de la Direction de la santé publique (DSP) du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Des « pompiers » de la DSP, membres de la brigade anti-COVID, dépêchée dans les milieux à haut risque d’éclosion.

« En voyant le nombre de cas augmenter dans ce milieu, on a tout de suite tiré la sonnette d’alarme », précise Sébastien Latendresse, agent de planification et de recherche à la DSP, qui fait équipe avec Andréanne Lemaire, kinésiologue, dans cette brigade anti-COVID, déployée dans les milieux d’habitation.

C’était à la mi-mars, au moment même où Montréal vivait ses premières éclosions de variants. Dans ce village perché, le potentiel de propagation était décuplé.

« Une clinique de dépistage mobile a été rapidement déployée sur place », ajoute Andréanne. Le lendemain, les brigadiers cognaient à chacune des portes de 10 des 14 étages de la tour « Acacia », pour distribuer masques et produits désinfectants et expliquer les rudiments des gestes barrière à chaque résident.

Trouver la source

Malgré l’ajout d’agents de sécurité, de postes de nettoyage, l’embauche de concierges additionnels pour astiquer les lieux à fort passage, les cas ont continué de grimper. Impossible de déterminer la source de la contamination.

« On a revu toutes les mesures sanitaires pour trouver des failles. Des postes de désinfection ont été ajoutés et déplacés pour être plus visibles », affirme Sébastien.

Puis en circulant dans l’immeuble, Marie-Hélène Gauthier a eu un « flash », une intuition. Les étroits corridors menant de la tour au centre commercial adjacent débouchent sur une vaste aire de circulation vitrée, bien pratique pour piquer une jasette à l’abri des intempéries en plein hiver.

« Il y avait souvent des attroupements impromptus là. La police communautaire est venue, des contraventions de 1000 $ ont été distribuées aux personnes qui s’y rassemblaient. En deux semaines, tout était calmé », explique-t-elle, dans le grand corridor menant au IGA local.

La brigade détectera trois autres cas d’infection lors d’un premier dépistage mobile, où plus de 60 locataires se sont pressés. « On s’est vite rendu compte que des personnes se visitaient entre appartements, ou jasaient dans les cadres de porte », ajoute Andréanne. Un deuxième dépistage, deux semaines plus tard, ne détectera aucun nouveau cas. L’éclosion aura fait une trentaine de cas, avant d’être étouffée.

Un microcosme urbain

Dans ce microcosme urbain, chaque geste a un impact sur le voisin. « Tu sais que tu vis aux tours Frontenac quand enfant, tu joues à la cachette dans les trois blocs, tu te caches dans le garage, tu joues au Monopoly dans les cages d’escalier », racontent des résidents de longue date sur leur page Facebook.

« Mes parents ont vécu ici 40 ans. J’y ai passé mon enfance. Je suis partie, mais j’y suis revenue depuis 18 mois », raconte Mila (nom fictif), parmi les premières des résidents à avoir été infectés. « J’ai eu la COVID en février, avant tout le monde, probablement dans l’un des commerces. Je me suis fait livrer l’épicerie, la pharmacie. Car ici, tout le monde se connaît, et se surveille. Il n’était pas question que je sorte », insiste-t-elle.

Déclarée terminée le 6 avril, l’éclosion n’a fait aucun décès, ni causé aucune hospitalisation, se félicite Mme Gauthier, à l’entrée du centre commercial, là où tout s’est probablement joué. Au même moment, une aînée s’arrête pour saluer les deux brigadiers et ne tarit pas d’éloges sur leur travail et la beauté de sa vie interconnectée. « J’arrive de chez le coiffeur et j’ai la station de métro à côté, c’est merveilleux ! » dit-elle, avant de s’éclipser vers un des couloirs de l’immeuble.

Sur le terrain depuis un an, les brigadiers, ne passent plus inaperçus ici. Leur travail de longue haleine, en coulisses, déployé dans diverses communautés à risque de la métropole, s’est finalement avéré payant quand le virus a frappé des milieux à haut risque.

Face au virus, la très grande proximité a transformé les tours de la rue de Bercy en mastodontes aux pieds d’argile. Mais la très grande vitalité de sa vie communautaire aura finalement été sa planche de salut. Avec plus de 40 % des résidents vaccinés à ce jour, il se pourrait que les canards ne soient plus seuls à barboter dans l’eau bleue de la piscine cet été.

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