Québec forcé d’interchanger les vaccins en CHSLD

Loin d’être exclue par les spécialistes, la combinaison de deux vaccins différents pourrait même présenter des avantages.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Loin d’être exclue par les spécialistes, la combinaison de deux vaccins différents pourrait même présenter des avantages.

Nombre de résidents de CHSLD sont touchés par la décision de Québec d’interchanger, en raison de retards de livraison, le vaccin de Moderna pour celui de Pfizer lors de la deuxième dose. Une situation « déplorable » qui aurait pu être évitée, selon la Dre Sophie Zhang, coprésidente de la Communauté de pratique des médecins en CHSLD.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux n’a pas été en mesure d’indiquer au Devoir combien de résidents de CHSLD ont été vaccinés avec Moderna lors de la première dose. Mais seulement au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, 15 des 17 CHSLD ont reçu ce vaccin pour leurs usagers, selon la Dre Sophie Zhang, co-cheffe adjointe de l’hébergement. « C’est déplorable qu’on en soit rendu là, dit-elle. Mais c’est la bonne chose à faire dans le contexte. Si on n’est vraiment pas capable de rapatrier quelques milliers de doses de Moderna, je préfère qu’on n’attende pas ! »

La Dre Sophie Zhang plaide depuis longtemps pour le devancement de la deuxième dose chez les quelque 40 000 résidents en CHSLD du Québec, une population « extrêmement vulnérable au système immunitaire affaibli, qui répond moins bien au vaccin contre la COVID-19 ». « Si on avait mieux planifié les choses, on aurait peut-être pu leur donner la deuxième dose un peu plus tôt, pour être sûr de ne pas se retrouver dans une situation comme celle-ci, où on doit faire quelque chose qui n’est pas prouvé à 100 %. »

La Dre Sophie Zhang croit que l’interchangeabilité de ces deux vaccins est sécuritaire. Mais cette décision a des conséquences pour les CHSLD sur le terrain. « Si on donne le Pfizer, il va falloir obtenir une nouvelle fois le consentement des gens, dit-elle. Ça, c’est de la logistique. Il faut appeler les familles, discuter. Le consentement, au début, on l’avait obtenu en leur disant que les gens allaient recevoir deux doses du même vaccin. »

Le Dr Quoc Dinh Nguyen, gériatre et épidémiologiste au CHUM, juge « raisonnable » la décision de Québec d’offrir le vaccin de Pfizer aux résidents de CHSLD ayant reçu une première dose de Moderna. « Il vaut mieux substituer que d’attendre », dit-il.

Les connaissances actuelles, indique le Dr Quoc Dinh Nguyen, indiquent que cette stratégie serait efficace. Il précise toutefois que des incertitudes demeurent, « surtout pour les effets secondaires ». Ces derniers sont plus importants lors de la deuxième dose dans le cas de vaccins à ARN messager, explique-t-il.

C’est déplorable qu’on en soit rendu là. Mais c’est la bonne chose à faire dans le contexte.

Les combinaisons à l’étude

Dans un avis intérimaire publié à la fin de février, le Comité sur l’immunisation du Québec recommande, « en l’absence de données disponibles sur l’interchangeabilité des vaccins », d’utiliser le même vaccin pour la seconde dose. Il indique toutefois que, si le vaccin utilisé lors de la première dose « n’est pas disponible, il faut administrer dans la mesure du possible » une deuxième dose « avec un type de vaccin similaire », comme un vaccin à ARN messager, ce qui est le cas du Moderna et du Pfizer.

Malgré l’absence de données qui perdure, les immunologues disent avoir des raisons d’être optimistes en ce qui concerne la combinaison des vaccins de Pfizer et de Moderna. « En théorie, je ne vois pas de risque », déclare Alain Lamarre, un professeur en immunologie et en virologie à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Les deux vaccins sont si proches — ils ciblent exactement la même protéine virale — que ce spécialiste pense que la combinaison produira une efficacité « semblable » à celle du doublé prévu par les fabricants.

Cette utilisation combinée des vaccins de Moderna et de Pfizer fait d’ailleurs déjà l’objet d’un essai clinique. Au Royaume-Uni, une importante étude clinique visant à évaluer différentes combinaisons de vaccins est en cours. Une première phase se penche sur le recours aux vaccins de Pfizer et d’AstraZeneca pour les premières et deuxièmes doses (dans un ordre ou l’autre). Des résultats sont attendus dès le mois de mai. Une seconde phase, lancée la semaine dernière, ajoute les vaccins de Moderna et de Novavax à l’étude.

Loin d’être exclue par les spécialistes, la combinaison de deux vaccins différents pourrait même présenter des avantages. « Si on mélange un vaccin à ARN messager [comme Pfizer et Moderna] avec un vaccin à adénovirus [comme AstraZeneca ou Johnson Johnson], les chances sont bonnes pour que l’efficacité soit meilleure », souligne M. Lamarre. Chaque dose pourrait stimuler préférentiellement une facette différente du système immunitaire, comme les anticorps et les lymphocytes T.

En France, un demi-million de personnes de moins de 55 ans qui avaient reçu une première dose d’AstraZeneca recevront une seconde dose de Pfizer ou de Moderna. L’Allemagne a adopté la même stratégie. Le Royaume-Uni, pour sa part, assure à ses citoyens qu’ils recevront deux doses du même vaccin. L’Organisation mondiale de la santé s’est gardée pour l’instant de faire une recommandation sur l’interchangeabilité des vaccins.

Les Québécois qui ont reçu les premières doses du vaccin d’AstraZeneca, en mars, doivent normalement recevoir leur seconde dose en juillet. D’ici là, le Comité d’immunisation du Québec aura l’occasion de réviser sa politique sur l’interchangeabilité des vaccins en vertu de nouvelles analyses.

Des recommandations qui pourraient être utiles en cas de retard de livraison ou de pénurie de vaccins. Quand on lui a demandé si le Québec attendait d’autres livraisons du vaccin d’AstraZeneca pour les secondes doses, le ministère de la Santé et des Services sociaux a répondu que, « pour l’instant, aucune autre livraison du vaccin d’AstraZeneca, ni du vaccin Covishield, n’a été confirmée ».


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9 commentaires
  • Benoit Samson - Abonné 22 avril 2021 06 h 54

    La cerise sur le gâteau de l'incurie

    Les résidents des CHLSD qui avaient servi de cobayes à leur insu en début d’année en ne recevant qu’une seule dose des vaccins contre l’avis d’experts en la matière rejoueront à nouveau leur rôle de cobayes en recevant une 2ième dose différente de la première, donnée en plus après les délais prescrits. On se justifie de cette nouvelle expérimentation avec eux par l’urgence de la situation créée par l’arrivée ‘’surprise’’ de nouvelles éclosions dans les CHLSD. Or, c’était la mise en garde ignorée qui avait été faite par les experts comme le Dr. Fauci qui craignaient qu’en reportant les deuxièmes doses on risquait de voir des éclosions chez les demi-vaccinés dont les taux d’anticorps seraient dix fois moins élevés que ceux qui auront reçu les deux doses des vaccins.
    Feindre la surprise à la fin d’avril devant ce fiasco que l’on ne peut pas cacher et qui dure on ne sait trop depuis quand au Québec relève de l’incompétence ou de la négligence puisqu’en mars, la Colombie Britannique qui s’était embarquée dans la même aventure que le Québec en jouant avec les retards des doses avait rapporté des cas d’infections chez ses demi-vaccinés. Pourquoi le ministère de la santé n’a-t-il pas réagit immédiatement à cette complication prévisible et dont on les avait mis en garde? Pourquoi ne pas avoir alors accéléré l’administration des deuxièmes doses appropriées dans les CHLSD avec les mêmes marques de vaccins avant qu’on en manque, plutôt que de devoir en moins d’un an faire jouer le rôle de cobayes pour la deuxième fois aux ainés québécois dans une nouvelle expérimentation risquée, pour leurs vies ?
    Seule une enquête publique permettrait de répondre à ces questions d’éthique et il n’y en aura pas car monsieur Legault n’en veut pas.

    • claude turgeon - Abonné 22 avril 2021 18 h 48

      Le jupon dépasse. Lors des manifestations contre le couvre-feu, j'ai remarqué que plusieurs manifestants portaient l'épinglette " non a la loi 21". Il me semble de plus en plus clair que les gens mélangent la politique avec la musique de notre belle contrée. .

  • Benoit Samson - Abonné 22 avril 2021 06 h 57

    Éléments d’une ''tempête parfaite'' sur l’horizon canadien (pubilé ici le 4 mars 2021)

    Sur les ondes de CNN, le 3 mars 2021, le réputé Dr. Anthony Fauci, qualifiait d’erreur de reporter les deuxièmes doses des vaccins au-delà des délais prescrits. Même s’il disait comprendre les bonnes intentions de vouloir vacciner plus d’individus au lieu de donner les deuxièmes doses, il soulignait les dangers de cette initiative mal avisée. Selon le Dr. Fauci, on a tort de reporter les deuxièmes doses pour les deux raisons suivantes: Premièrement, il est connu qu’après la deuxième dose, les patients ont rapidement des niveaux sanguins d’anticorps dix fois plus élevés que ceux qui ont reçu une seule dose. Deuxièmement, comme il est aussi connu que ces vaccins ont une efficacité réduite contre les variants identifiés à date, et possiblement d’autres à venir, le niveau dix fois plus élevé d’anticorps seront nécessaires pour combattre l’infection par ces variants et réduire leur transmission par les patients à demi-vaccinés qui en seraient porteurs. Si les inquiétudes du Dr. Fauci se matérialisent, on pourrait vivre dans quelques semaines une flambée des cas aux variants de la COVID même chez ceux qui auront été vaccinés inutilement d’une seule dose. Aucune donnée scientifique à date permet de savoir si ces cas pourraient être mortels chez les gens les plus à risque, ni les autres. Au lieu d’avoir plus de gens vaccinés on se retrouverait donc alors avec PERSONNE vacciné adéquatement contre les variants. Le comité québécois qui avait décidé de reporter la deuxième dose a malheureusement été suivi par la C.B., le N.B. et maintenant le Canada et l’Ontario. Ces décisions pourraient avoir mis en place les conditions pour une tempête parfaite avec des conséquences d’une intensité imprévisible à date mais probable, selon l’opinion professionnelle du Dr. Fauci. En effet, alors que l’on sait que les variants sont en train de se propager au Canada et qu'il est connu que les demi-vaccinés y seront vulnérables l’improvisation dans laquelle on s’engage semble téméraire.

  • François Beaulé - Inscrit 22 avril 2021 09 h 13

    Reporter la deuxième dose est la bonne décision

    Dans une perspective de santé publique, vacciner le plus de gens le plus rapidement est la meilleure façon de réduire la propagation du coronavirus et atteindre plus rapidement l'immunité collective. Si quelques malades dans des CHSLD ont récemment été réinfectés par le coronavirus c'est parce que celui-ci continue de circuler dans la population, que les mesures d'hygiène sont insuffisantes et que de nombreux soignants ne sont pas vaccinés.

    Donner deux doses de vaccins aurait divisé par deux le nombre total de vaccinés. La 3e vague actuelle est difficilement contenue. Avec deux fois moins de vaccinés, cette vague serait exponentielle et incontrôlable.

    • Benoit Samson - Abonné 22 avril 2021 09 h 56

      Il est inexact de penser que ceux qui ont reçu une seule dose des vaccins sont ‘’vaccinés’’. Les excellents résultats louables du Québec sur le contrôle de la pandémie sont plus probablement causés par l’imposition d’un couvre-feu car les autres provinces qui ont suivi le Québec dans l’expérimentation du délai des doses et qui n’ont pas de couvre-feu ont des taux d’infections aux variants très inquiétants et hors de contrôle.
      Quand les politiciens et médias définissent les individus qui ont reçu une dose comme des ‘’vaccinés’’ ils contribuent inconsciemment à créer un faux sentiment de sécurité chez ces individus qui pourraient être porteurs asymptomatiques de variants. Cela peut les inciter à briser les barrières sanitaires qui devraient être respectées jusqu’à ce que les deux doses aient été reçues.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 22 avril 2021 09 h 20

    Le prix du fédéralisme

    Les fabricants de vaccins ne vendent qu'aux pays. Le Québec n'est donc pas libre d'effectuer ses propres achats et dépend de ce que le fédéral distribue aux provinces selon le prorata de leur population.

    N'est-ce pas le prix à payer pour appartenir au Canada ?

    • claude turgeon - Abonné 22 avril 2021 19 h 15

      Les études britanniques écossaises ont prouvé les avantages de vacciner le plus de gens possible. Quand au couvre-feu, QS remet en cause son utilité et demande un débat sur le sujet. C'est pour dire comment il est difficile de plaire à la populace.

  • François Beaulé - Inscrit 22 avril 2021 09 h 29

    Un cas de variant indien au Québec

    « Cet individu a contracté le virus au sein de son domicile, ajoute le CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec »

    Ce qui implique que le système canadien de quarantaines ne fonctionne pas correctement. Il laisse passer des voyageurs infectés à l'étranger qui infectent à leur tour des membres de leur famille ou d'autres personnes.

    Tôt ou tard, si ce n'est pas ce nouveau variant ce sera un autre, un variant résistera aux vaccins actuels et la crise n'en finira plus.

    Les autorités fédérales ne font pas leur travail correctement. Les quarantaines des voyageurs ne sont pas adéquatement surveillées. Il faut aussi revoir les règles concernant les chauffeurs de camions qui traversent la frontière américaine. Il faudrait en arriver à ce que les chauffeurs canadiens restent au Canada et soient remplacés par des chauffeurs américains à la frontière.