Faut-il changer de stratégie de vaccination?

«La semaine dernière, des plages réservées aux travailleurs essentiels donnaient l’impression d’être des plages libres, explique Dre Marie-France Raynault, cheffe du Département de médecine sociale et préventive du CHUM. Ce n’est plus le cas. Les gens y vont sur rendez-vous, plutôt que de faire la file.»
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «La semaine dernière, des plages réservées aux travailleurs essentiels donnaient l’impression d’être des plages libres, explique Dre Marie-France Raynault, cheffe du Département de médecine sociale et préventive du CHUM. Ce n’est plus le cas. Les gens y vont sur rendez-vous, plutôt que de faire la file.»

Alors que les variants flambent dans certaines régions, des centres de vaccination semblent peiner à trouver preneur pour les vaccins contre la COVID. Faut-il changer de stratégie de vaccination ? Points de vue : Dre Marie-France Raynault, cheffe du Département de médecine sociale et préventive du CHUM, et Nimâ Machouf, chercheuse et épidémiologiste à l’Université de Montréal.

Comment expliquer que des centres de vaccination ne roulent pas à plein régime ? Faut-il revoir la stratégie de vaccination ?

Nimâ Machouf Je crois qu’il faut revoir la stratégie et offrir le vaccin à tous ceux qui veulent le prendre. Maintenant que les gens plus à risque de mourir de la COVID en raison de leur âge sont protégés, arrêtons d’y aller palier par palier et vaccinons vite ceux qui sont à risque de propager le virus, pour ralentir la transmission. C’est inacceptable que des gens qui veulent être vaccinés ne puissent l’être, alors que d’autres le refusent.

Marie-France Raynault À date, la stratégie actuelle fonctionne très bien. Le problème des plages de vaccination « restées libres » est surfait. La semaine dernière, des plages réservées aux travailleurs essentiels donnaient l’impression d’être des plages libres. Ce n’est plus le cas. Les gens y vont sur rendez-vous, plutôt que de faire la file. Ça donne l’impression qu’il n’y a pas de roulement. Nous sommes jusqu’à maintenant les meilleurs au Canada avec 25 % de la population vaccinée. On pense aussi qu’il y a une abondance de vaccins, ce qui n’est pas le cas. Il y a eu peu de livraisons cette semaine. Si on ouvre à tout le monde maintenant, et qu’on manque de vaccins, ce sera contreproductif. On recevra plus de doses en mai, et 4 millions début juin.

La mauvaise presse qui entoure le vaccin AstraZeneca explique-t-elle les réticences observées envers la vaccination ?

M.-F. R. Je pense que les réticences envers les vaccins sont autres et vont diminuer avec le temps. Au Royaume-Uni, grâce à ce vaccin, ils ont écrasé la transmission, ils ont même rouvert les pubs ! Ici, on ne voit pas de ralentissement lié au vaccin AstraZeneca. Les gens de 55 ans et plus répondent plus à l’appel que prévu, et beaucoup de gens de moins de 55 ans veulent l’avoir.

N. M. La promotion de ce vaccin a très mal commencé, malheureusement. Pourtant, c’est un des meilleurs gages contre le variant britannique, car au Royaume-Uni, où il a été distribué (38 millions de personnes vaccinées à la mi-avril, soit 100 % des 55 ans et plus), les taux de transmission sont en chute libre. Les risques de caillots recensés chez les femmes plus jeunes sont infimes par rapport aux 10 000 morts causées au Québec par la COVID. On devrait même l’offrir aux hommes de moins de 55 ans. Car plus vite la couverture vaccinale sera étendue, plus de gens seront protégés.

Est-ce que le Québec a eu une meilleure stratégie que l’Ontario qui fait des blitz de vaccinations dans les régions et quartiers les plus touchés du grand Toronto ?

M.-F. R. Ici, on aurait pu viser d’abord les milieux en éclosion plutôt que de se limiter seulement aux travailleurs essentiels au début. L’Ontario a complètement manqué son coup en vaccinant d’abord les travailleurs de la santé, et ensuite les personnes âgées à risques de complications. Ils sont très en retard maintenant.

Comment expliquer que dans une région comme Chaudière-Appalaches, avec le pire taux d’infection du Québec, des gens hésitent à se faire vacciner ?

M.-F. R. Il y a toutes sortes de dynamiques régionales. La direction régionale de la santé publique, là-bas, nous dit qu’il y a même de la résistance pour l’isolement des cas d’infection. Quand des radios poubelles diffusent 24 heures par jour du contenu qui alimente des théories conspirationnistes, ça ne doit pas aider. À Québec, ils ont réussi à joindre plus de gens en ouvrant des cliniques de nuit.

La vaccination traîne aussi de la patte dans certains quartiers de Montréal. Comment faire pour joindre davantage de gens ?

M.-F. R. Ça va demander des stratégies ponctuelles pour joindre certaines communautés culturelles, notamment en faisant des campagnes avec des leaders de ces communautés, dont plusieurs sont très représentées dans les employés de CHSLD et les services essentiels. On a vu qu’ouvrir des centres de vaccination dans Parc-Extension, ça ne marche pas. Il faudrait peut-être penser à des autobus de vaccination.

N. M. À mon avis, ce serait une bonne idée de cibler la vaccination là où se fait la transmission, comme on l’a fait dans Côte-des-Neiges et Côte-Saint-Luc en mars. Le vaccin Pfizer est un très bon vaccin, mais en raison de sa logistique lourde, il ne permet pas ce type d’interventions ciblées. Le vaccin AstraZeneca est par contre idéal pour procéder à ce type de vaccination.

La vaccination en chiffres

Taux de vaccination général au Québec : 25,1 % de la population (2 145 925 doses administrées)

 

Taux moyen au Canada : 21,89 % (9 165 860 doses)

 

Taux en Ontario : 21,6 %

 

Taux de vaccination au Québec par groupes d’âge :

 

16 à 59 ans : 10,9 %

 

60 à 69 ans : 53 %

 

70-79 ans : 85,3 % (cible atteinte)

 

80 ans et + : 89 % (cible atteinte)

 

Taux de vaccination à Montréal (44 200 doses d’AstraZeneca en stock et 3885 doses de Pfizer)

 

55 ans à 59 ans : 48 % de la cible atteinte (37 945 personnes vaccinées, 9304 rendez-vous)

 

60 à 64 ans : 74 %

 

65 à 69 ans : 81 %

 

70 à 79 ans : 86 %

 

80 à 89 ans : 89 %

 

Impact des cliniques mobiles : 75 % des plus de 60 ans vaccinés dans 87 % des voisinages de Montréal

 

Opérations ciblées de vaccination tous âges confondus (voisinages avec éclosions de variants)

 

Plamondon : 21,7 %

 

Plamondon-Sud : 24,2 %

 

Côte Saint-Luc Nord : 38 %

 

Sources : Institut national de santé publique du Québec, Direction régionale de la santé publique de Montréal, Gouvernement du Canada, COVID-19 Tracker Canada (Université de la Saskatchewan)