Les aînés isolés en résidence, victimes collatérales de la pandémie

Le confinement en raison de la pandémie, et l’isolement qui vient avec, a provoqué une accélération du déclin cognitif chez certaines personnes âgées, signale la Dre Eveline Gaillardez (photo).
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le confinement en raison de la pandémie, et l’isolement qui vient avec, a provoqué une accélération du déclin cognitif chez certaines personnes âgées, signale la Dre Eveline Gaillardez (photo).

C’était une dame sociable au regard vif et à la chevelure blanche toujours bien coiffée. Active et en bonne santé, Leah Fournier, 83 ans, faisait chaque jour de longues promenades au bord du lac Champlain dans son village natal, Philipsburg (maintenant Saint-Armand), situé près de la frontière américaine.

Il y a un an, sa vie a basculé. Confinement oblige, elle s’est retrouvée isolée dans son appartement d’une résidence privée pour aînés (RPA), puis seule dans une maison. Elle avait peur d’attraper la COVID-19. « Ç’a été difficile et intense le confinement, dit, d’une voix éteinte, Leah Fournier. Je ne me suis jamais sentie comme ça dans ma vie. »

L’éclair dans ses yeux verts a disparu. Son dos s’est voûté. Elle a cessé d’aller marcher. Elle a perdu une quarantaine de livres. Leah Fournier a sombré dans une profonde dépression en juin, puis fait une psychose.

« On dirait qu’elle est dans un post-trauma », raconte sa fille unique, Victoria Della Porta, qui l’héberge depuis qu’une éclosion est survenue dans la RPA où elle habitait.

Sa mémoire est toutefois demeurée intacte, souligne sa fille. « C’est quelqu’un qui n’a pas d’historique de dépression, précise Victoria Della Porta. J’ai toujours dit “ma mère, c’est la plus forte que je connaisse”. »

Une mère solide comme un vieux chêne, toujours debout malgré les grands vents (une fracture à la hanche en 2019, la mort de plusieurs proches et amis au cours des dernières années). L’arbre n’a pas résisté à la dernière tempête. Il a craqué.

La COVID-19 a fait plus de 9500 morts chez les Québécois âgés de 70 ans et plus. Mais la pandémie a aussi laissé dans son sillage des victimes collatérales parmi les aînés, selon la Dre Eveline Gaillardetz, chef de l’équipe médicale en soins à domicile au CLSC de Verdun, à Montréal.

Elle est encore secouée par une récente tournée de patients effectuée dans une RPA. « De nombreux résidents n’étaient plus capables de se lever de leur lit, dit-elle. Un autre nombre assez grand de gens ne savaient plus comment manger leur repas avec des ustensiles. J’étais dans une résidence privée pour aînés autonomes. Pas dans un CHSLD ! »

Le confinement, et l’isolement qui vient avec, a provoqué une accélération du déclin cognitif chez certaines personnes âgées, signale la Dre Eveline Gaillardez. « Si on te laisse tout seul avec toi-même dans ta petite chambre, grande comme une garde-robe, tu perds toutes tes références, explique-t-elle. C’est un scandale de les voir enfermés, à tourner en rond et à ne pas savoir quoi faire. Je trouve qu’il y a une atteinte à la dignité, et c’est terrible. »

Selon les consignes gouvernementales, les salles à manger des RPA doivent être fermées en zone rouge, sauf exceptions. Les plateaux-repas sont amenés aux chambres. Les activités de groupe supervisées, elles, sont permises à condition qu’un maximum de 10 personnes y participent. L’offre varie d’une RPA à l’autre.

La Dre Eveline Gaillardetz croit que le gouvernement Legault doit revoir ces mesures. « J’ai l’impression qu’il faut trouver un compromis, dit-elle. Moi, je prétends qu’en ce moment, le confinement, pour certains individus âgés frêles, a des impacts plus graves que la COVID elle-même. Clairement, j’ai l’impression qu’on sacrifie la vie de ces personnes âgées là pour avoir de belles statistiques. Des fois, je me dis “est-ce qu’on veut diminuer à ce point le taux d’éclosion et le taux de contamination de COVID dans les RPA pour garder de belles statistiques ?” Est-ce que c’est ça qu’on veut ? »

Détresse psychologique

On ignore encore l’incidence exacte des mesures de confinement sur l’état de santé physique et mental des aînés. Trop peu de données scientifiques existent, disent les experts consultés.

Mais selon une étude longitudinale québécoise menée auprès de plus de 500 participants, 20 % des gens âgés de 70 ans et plus vivent de la détresse psychologique depuis la première vague. Le même pourcentage présenterait des symptômes post-traumatiques.

« Habituellement, la prévalence de l’anxiété et de la dépression dans cette population tourne autour de 10 % », précise le codirecteur de cette étude Sébastien Grenier, professeur au Département de psychologie de l’Université de Montréal et chercheur au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.

Si l’on se fie aux plus récentes études, les aînés s’en tireraient mieux que les jeunes adultes et les adolescents durant la pandémie. Ces derniers souffrent davantage de détresse psychologique.

« Peut-être que les mesures de confinement ont eu davantage d’impact sur le mode de vie des plus jeunes par rapport aux plus vieux », avance Sébastien Grenier. Le psychologue spécialisé en gérontologie souligne que les aînés ont développé une « certaine résilience au fil des années ». « Ils sont capables d’en prendre, dit-il. Ils ont vécu beaucoup de choses difficiles dans leur vie. »

Mais les aînés ne sortiront pas indemnes du confinement actuel, croit la gérontopsychiatre Jessika Roy-Desruisseaux, professeure agrégée à l’Université de Sherbrooke. « Je ne pense pas qu’on peut espérer compter sur leur résilience uniquement, prévient-elle. On a vu beaucoup plus de symptômes dépressifs. On a plus de symptômes psychotiques aussi. » Quant aux idées suicidaires, la Dre Roy-Desruisseaux se dit incapable de déterminer si elles sont plus fréquentes qu’avant la pandémie.

D’après elle, l’hiver rend le confinement plus difficile. « Les gens vont beaucoup moins marcher et il y a comme une espèce de lassitude qui s’installe dans toute la population et qui atteint tous les aînés, remarque-t-elle. On se déconditionne beaucoup plus rapidement [à cet âge]. »

Le niveau d’activité physique a d’ailleurs décliné chez les aînés, selon l’étude de Sébastien Grenier et Jean-Philippe Gouin, de l’Université Concordia. « Beaucoup de personnes âgées ont arrêté de bouger et sont devenues sédentaires, constate Sébastien Grenier. Dans notre étude, on a aussi relevé une augmentation de la peur de tomber. »

Ginette Lessard, 73 ans, est à même de le constater. Elle habite avec son mari de 93 ans aux Appartements de Bordeaux pour retraités, une résidence pour aînés située à Québec et qui appartient à Chartwell. « J’allais marcher tous les soirs avec mon mari, dit-elle. Là, il a arrêté de marcher. Il est très déprimé. »

Ginette Lessard dénonce la fermeture du gymnase et de la piscine de la résidence, comme l’exige le gouvernement en zone rouge. L’ancienne professeure de patinage artistique s’entraînait six fois par semaine.

« Au début, quand [les mesures se sont resserrées], on nous permettait d’être une seule personne à la fois dans le gym, explique-t-elle. Mais là, ils l’ont fermé. Ça n’a pas d’allure. On est seul, on a des lingettes et on désinfecte en rentrant nos appareils et en sortant. » À la piscine, deux personnes étaient auparavant autorisées, indique-t-elle.

Pour avoir accès aux installations sportives d’une RPA en zone rouge, les résidents doivent maintenant obtenir une « recommandation d’un professionnel de la santé », indique-t-on dans les directives gouvernementales à l’intention des RPA.

Ginette Lessard, qui vient d’être vaccinée contre la COVID-19, trouve « absurde » cette demande de « certificat médical » pour avoir le droit de s’entraîner et ainsi prévenir son déconditionnement physique.

Plus de services en santé mentale

Il reste que les mesures sanitaires se sont assouplies dans les RPA depuis la première vague. « L’interdiction des proches aidants, que nous avons dénoncée, a poussé le gouvernement à s’amender et à autoriser l’entrée des proches aidants dans les milieux de vie », rappelle Gisèle Tassé-Goodman, présidente du Réseau FADOQ.

Le regroupement qui défend les droits des aînés affirme avoir « confiance » dans la Santé publique. « On souhaite qu’avec la vaccination, le gouvernement puisse assouplir les règles en place », ajoute Mme Tassé-Goodman.

Victoria Della Porta, elle, espère que Québec ajoutera des ressources en santé mentale pour les aînés. Depuis l’été dernier, elle mène un véritable parcours du combattant afin que sa mère soit suivie par un psychiatre. « Ma mère a été abandonnée par le système », déplore-t-elle.

Sa mère a été vue par plusieurs psychiatres et neuropsychiatres lorsqu’elle a été hospitalisée au cours des derniers mois (pour sa dépression et pour une chirurgie visant à drainer un kyste au cerveau). Aucun médecin ne l’a véritablement prise en charge, déplore sa fille. Or, elle prend toujours une petite dose d’antipsychotique.

« Elle est passée d’une personne [médecin] à l’autre et on est arrivés avec ma mère, chez nous, avec zéro soutien », dit Victoria Della Porta.

Photo: Marlène Fournier Leah Fournier et sa fille unique, Victoria Della Porta, à l'été 2018

Il y a près d’une semaine, Leah Fournier a pu rencontrer une nouvelle psychiatre, qui s’occupera finalement d’elle. « Une infirmière va nous faire “un plan de jour” pour que ma mère continue à prendre soin d’elle et devienne autonome », ajoute-t-elle. Une lumière au bout du tunnel.

Selon la Dre Jessika Roy-Desruisseaux, il manque de services spécialisés en santé mentale pour les aînés. « On est une cinquantaine de gérontopsychiatres au Québec », dit-elle.

L’accès à des services en CLSC est « vraiment difficile », selon la spécialiste. « Souvent l’aîné va se retrouver avec des pertes liées à l’âge qui vont entraîner un débat sur qui devrait prendre en charge les services de la personne, explique la Dre Roy-Desruisseaux. Si l’individu a une perte d’équilibre et de l’incontinence, [l’équipe de] la santé mentale du CLSC ne va pas nécessairement se sentir à l’aise de s’occuper de ce problème-là. Les services de soutien à l’autonomie de la personne âgée du CLSC ne vont pas nécessairement se sentir à l’aise de traiter des symptômes psychotiques ou dépressifs. Il n’y a pas de service précis pour les aînés qui ont des problèmes de santé mentale. »

Le psychologue Sébastien Grenier croit que la pandémie a fait réaliser au gouvernement et à la population que les problèmes de santé mentale sont bien présents chez les aînés. Mais l’âgisme perdure. « J’entends souvent, “ce n’est pas une dépression, t’es juste vieille ou vieux”… »

Un appel pour briser l’isolement

Dès le début de la pandémie, le Dr Soham Rej, gérontopsychiatre à l’Hôpital général juif, a lancé un programme d’appels amicaux pour briser l’isolement des aînés confinés. L’enjeu était grand. « Avec le stress et l’isolement, les aînés peuvent avoir une grave dépression, une grave anxiété, explique le médecin. De plus, cela augmente leur risque d’avoir des maladies physiques et leur risque de mortalité dans les années suivantes. » Quelque 550 Montréalais, âgés de 60 ans et plus, reçoivent désormais chaque semaine un appel de la part d’un bénévole formé. Le coup de fil dure une trentaine de minutes. « C’est une personne qui devient comme un ami », dit le Dr Soham Rej. Le concept fonctionne, selon Morvan Le Borgne, conseiller spécial au programme d’intervention en télésanté pour aînés de l’Hôpital général juif. Du moins, c’est ce que démontrent les résultats préliminaires de l’étude en cours. « Les témoignages des personnes qui bénéficient des services sont dithyrambiques », rapporte-t-il. Avis aux intéressés : les participants au programme n’ont pas à être recommandés par un médecin. « On est capables d’avoir 15 à 20 aînés de plus par semaine », indique le Dr Soham Rej, qui espère obtenir du financement pour pérenniser le programme.


Recrudescence du nombre de cas de variants

Malgré une forte baisse des nouveaux cas de COVID-19 au Québec, les autorités ont signalé dimanche une forte recrudescence des cas confirmés de variants. Selon les données publiées dimanche par le ministère de la Santé du Québec, 734 nouveaux cas ont été enregistrés dans l’ensemble du territoire, portant le bilan à 280 740 cas depuis le début de la pandémie. Les autorités ont aussi déploré 9 décès liés à la COVID-19, dont 4 dans les dernières 24 heures. Le bilan des victimes s’élève désormais à 10 393. Pour la première fois depuis plusieurs jours, on a constaté une augmentation dans le nombre des hospitalisations. On recensait 601 patients dans les hôpitaux québécois, soit 2 de plus que la veille. Les autorités annoncent aussi une forte augmentation du nombre de cas confirmés de personnes infectées par un variant. Selon l’INSPQ, on en recense 137, dont 85 sur l’île de Montréal.
 

La Presse canadienne


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4 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 1 mars 2021 07 h 55

    Les belles statistiques ?

    Ayant une aînée dans une RPA, je suis entièrement d'accord avec l'article car ma mère souffre beaucoup plus des mesures depuis 1 an que de la Covid elle-même. Mais ce que je trouve déconcertant c'est que le gouvernement Legault a voulu fort probablement faire ça pour sauver la face et les statistiques.

    Or, en Nouvelle-Zélande pour une population de 5 millions, donc un peu moins que le Québec, ils ont eu exactement 26 morts au lieu de plus de 10 000 au Québec... L'ineptie de nos dirigeants est tellement évidente mais le bon peuple ne voit que ce qu'il veut bien voir et les aînés, c'est bof...

  • Pierre Samuel - Abonné 1 mars 2021 08 h 28

    Publicités tentaculaires incohérentes !

    Mme Cousineau,

    Il est pour le moins ironique de lire un article traitant des < aînés dans l'oubli > adjacent à deux publicités tout à fait divergentes. Celle du RQRA ( Réseau québécois des résidences pour aîné(es) vantant < confort, sécurité, soins > qu'on y retrouve. D'autant plus, que selon la teneur de votre article, c'est loin d'être le cas dans plusieurs de celles-ci !

    Malheureusement dans les circonstances que vous décrivez, celle plus bas, concernant < Suicide Action > semble nettement plus appropriée....

    D'ailleurs, depuis des lustres, de de plus en plus difficile à avaler autant à la télé, à la radio que dans les journaux ( sans tenir compte des médias sociaux...) toutes ces publicités envahissantes, répétitives, intrusives et surtout discordantes qu'on nous matraque vingt-quatre heures par jour, en totale contradiction avec ce qu'on tente, par la suite, de nous présenter. Tel le réseau essentiellement publicitaire de Météo-Média, avec ses reportages sur la décadence accélérée de notre environnement, suivis de tonitruantes et interminables publicités sur les avantages de se procurer des véhicules utilitaires de sport ( VUS ) de plus en plus performants ! Quelle est la logique derrière tout ca sinon celle de nous considérer à titre de consommateurs irréfléchis et inconséquents à tous crins !

  • Micaël Bérubé - Abonné 1 mars 2021 09 h 24

    Crime contre l'humanité

    J'ai vu de mes propres yeux les effets du confinement sur les personnes âgées. Mon propre père est décédé après seulement quelques mois, alors que le neurologue lui donnait 6 ou 7 and à vivre. Nous sommes des meurtriers, mais personne n'ose l'admettre. C'est fou de penser que nous avons le droit de sortir marcher notre chien, mais pas nos propres parents.

    • Patrick Dolmaire - Abonné 1 mars 2021 17 h 00

      «Nous sommes des meurtriers»
      Vous avez parfaitement raison mais les responsables sont beaucoup moins nombreux que le «nous» semble évoquer.

      D'abord, il y a un Gv qui décide seul de façon intransparente pour toute la société alors que seulement 25 % des électeurs inscrits ont voté pour son programme. Même si on considére les électeurs votant, la majorité, 67%, n'ont pas voté pour lui. Déjà, ça permet de ponctuer sérieusement la responsabilité.
      Après, tous les citoyens n'ont pas accès à l'ensemble des informations dont dispose le Gv et sur lesquelles il se base pour prendre ses décisions. De quelle façon des citoyens pourraient ainsi prendre des décisions et encore plus éclairées? Seul le Gv est responsable de ce bilan. Il suffit pour s'en convaincre de comparer le Gv de la Nouvelle-Zélande qui décide de la gestion de la pandémie sur son territoire tout comme le Gv du Québec. Le bilan de ce pays est de seulement 26 morts pour une population de 5 millions d'habitants alors que le Québec compte plus de 10 000 décés pour une population de 8,5 millions d'habitants. Dans les 2 cas, ce sont les Gv qui ont décidé de la stratégie et des mesures de lutte. C'est à eux que les résultats sont imputables et seulement à eux.