Ces chiens qui savent flairer le virus

Une escouade canine de  détection de la COVID-19 est en formation à l’Université de Montréal et pourrait devenir opérationnelle autour du  printemps 2021.
Mathieu Lavallée pour Can-KDOG Une escouade canine de détection de la COVID-19 est en formation à l’Université de Montréal et pourrait devenir opérationnelle autour du printemps 2021.

Cette série analyse les rapports des humains aux autres animaux dans le cadre de la crise pandémique mondiale. Dernier exemple : le chien renifleur de COVID-19.

À l’aéroport d’Helsinki-Vantaa, dans le hall d’arrivée, Kössi, Valo, Miina et d’autres chiens ont passé l’automne à sentir des lingettes frottées sur la peau des passagers volontaires. Les infatigables travailleurs sanitaires à poils ont ainsi détecté le virus de la COVID chez 0,6 % des voyageurs. Les tests moléculaires des labos ont découvert à peu près le même pourcentage de cas. La précision de certains toutous renifleurs s’avère à 100 % infaillible, avec en plus une capacité de détection beaucoup plus rapide que les prélèvements par écouvillon.

Des expériences semblables se déroulent en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Russie, au Chili, aux Émirats arabes unis. Le Québec y arrive à son tour. Une escouade canine de détection de la COVID est en formation à l’UdeM et pourrait devenir opérationnelle autour du printemps 2021.

« On a plongé dès qu’on a eu la confirmation que les chiens n’étaient probablement pas atteints par le coronavirus », raconte Éric Troncy, professeur titulaire de pharmacologie de la faculté de médecine vétérinaire de l’UdeM, maître du nouveau projet d’entraînement des diagnostiqueurs en laisse.

La transmission par ou vers les félidés reste un sujet à caution. Une équipe de la faculté de Saint-Hyacinthe vient de démarrer une étude sur les risques de propagation de la COVID aux chats dans les maisons de personnes infectées.

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Le grand domaine de recherche du professeur Troncy concerne la douleur animale, en particulier des conditions chroniques, l’arthrose et les cancers, soit les complications les plus communes. « Tous mes projets sont pensés en applications translationnelles, entre différentes espèces, par exemple en travaillant avec des modèles sur la souris ou le rat ensuite appliqués au chien ou au chat, ou entre l’humain et l’animal. »

L’équipe québécoise développant l’escouade canine renifleuse de COVID-19 travaille depuis cet automne en collaboration étroite avec le groupe KDOG de l’Institut Curie à Paris. Elle se présente d’ailleurs comme le bras canadien de ce projet initial d’où sont nom officiel de Can-KDOG. « J’ai fouillé la littérature scientifique et j’ai eu la chance de tomber sur les gens de KDOG, explique le prof québécois. Ils nous ont aidés à nous structurer, à éviter certaines erreurs. »

Détection

L’équipe n’est pas partie de rien pour bâtir l’escouade en répondant à un appel d’offres de Santé Canada. Le programme québécois était d’abord orienté vers la détection du cancer, comme une quinzaine d’autres groupes semblables dans le monde. KDOG-Paris entraîne ses chiens à identifier les cancers depuis trois ans. Les recherches de Londres et d’Helsinki ont une ou deux années de plus.

« On a un grand souci au Canada c’est le taux de participation aux programmes de détection systématique [du cancer du sein]. Moins de 50 % de femmes y participent. Les barrières sont connues, dont l’origine ethnique et une crainte des tests. On voit donc la détection avec les chiens comme une alternative très intéressante, simple, non invasive, efficace et peu coûteuse. »

La méthode éprouvée demande aux patientes de garder une compresse sur un sein pendant une nuit puis de la remettre au laboratoire. Les savants envisagent maintenant de former des chiens renifleurs de maladies respiratoires (l’asthme, la tuberculose) ou endocriniennes (le diabète), les atteintes neurologiques (alzheimer, démence, parkinson, épilepsie) et même les intolérances alimentaires (fructose ou lactose). Toutou peut tout. En tout cas, c’est un formidable diagnostiqueur.

« C’est le seul moyen d’avoir le résultat du test en 30 secondes et il travaille pour presque rien », explique le scientifique en précisant qu’aucune machine ne peut pour l’instant compétitionner avec le nez du chien. « Le chien sent une odeur composée de différents éléments organiques volatils. Ce que nous appelons la signature du volatilome qui est très complexe. Elle est unique à chaque maladie. On sait faire pour les cancers du poumon, de la prostate, ovariens, celui-là étant extrêmement difficile à diagnostiquer. Dans ce cas les odeurs sont retrouvées dans l’urine et dans le sang. 

Créancement

Le professeur Troncy agit comme maître-d’oeuvre tout en signalant la collaboration interdisciplinaire dans cette aventure. Il cite le Centre interdisciplinaire de recherche sur le cerveau et l’apprentissage (CIRCA) de l’UdeM, le service de chirurgie et d’oncologie du CHUM et le Réseau de cancérologie de la Montérégie. Il ajoute aussi le nom du maître-chien Mathieu Lavallée, déjà connu du public pour son émission Vies de Chien sur ICI Explora.

« J’ai eu la chance de rencontrer un maître-chien passionnant qui est véritablement partie prenante dans le dossier, et sans qui, tout ceci ne serait pas possible », écrit le professeur après le zoomeeting.

Le créancement se fait en exposant le chien à quatre échantillons, un positif et trois négatifs, disposés dans des cônes. À la longue, le renifleur créancé ne s’arrête que devant l’échantillon positif. L’entraînement dure entre deux et dix semaines en Finlande.

Les expériences vont se concentrer sur des aspects précis, dont la sélection et l’éducation des animaux médicaux. « Parce que l’efficacité de la méthode ne fait aucun doute : elle est de 100 % », dit le professeur Troncy.

Reste à savoir si certains individus ou certaines races se démarquent par leurs performances. Les bergers allemands ou belges sont réputés pour leur ardeur au travail. Ont-ils pour autant les meilleurs museaux ? Le professeur cite des chiens de sang, créancé pour la chasse, qui pourraient surprendre dans ses labos, le rouge de Bavière, le bruno du Juras, certains terriers.

L’escouade québécoise devrait être au travail en 2021. Les équipes étrangères plus avancées rêvent déjà d’entraîner des chiens domestiques à la suite de Kössi, Valo et Miina pour réaliser à prix modique des millions de tests par jour et ainsi faire face à cette pandémie ou à la prochaine…

Comment ça va Milou ?

Le chien demeure l’espèce animale la plus fondamentalement liée à la nôtre depuis des millénaires et la pandémie n’a fait que confirmer et amplifier ces rapports privilégiés des êtres confinés. Une vaste étude paléogénétique récente a montré que le meilleur ami de l’humain a été domestiqué une seule fois et qu’on comptait déjà cinq grandes lignées dans le monde il y a environ 11 000 ans.

« On commence à mieux comprendre la relation bilatérale, dit le professeur Éric Troncy de l’UdeM. Il y a quand même des raisons pour lesquelles on a choisi le chien comme compagnon il y a quelque 30 000 ans. C’est probablement lié à son faciès dit pédomorphométrique. Des muscles lui permettent de bouger ses sourcils, comme les visages d’enfant. Le loup n’a pas cette caractéristique qui permet au chien de communiquer. On sait aussi que les chiens lisent nos émotions, nos déceptions comme nos joies. Ils les reproduisent pour attirer notre attention. »

Dans des travaux en préparation, le professeur compte utiliser l’intelligence artificielle pour mieux codifier et comprendre cet échange complexe entre l’humain et l’animal. Les modèles pourraient par exemple servir à mieux décoder les souffrances physiques ou mentales des quadrupèdes.

« Quand on rencontre un ami et qu’on lui demande si ça va et qu’il répond que oui, on sait décoder la réponse, comprendre si l’ami cache quelque chose, s’il ne va pas finalement. On pense qu’une information semblable revient dans l’expression non verbale du chien et on veut l’étudier. Le chien est très avide de relations avec ses maîtres. Il n’exprime probablement pas ses états avec tout le monde, mais notre hypothèse, c’est qu’il se dévoile à son partenaire privilégié. »