Rassemblements interdits à Noël: des soignants plus affectés que d’autres

Plusieurs travailleurs de la santé craignent le pire au retour des fêtes puisque le système de santé est déjà sous pression.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Plusieurs travailleurs de la santé craignent le pire au retour des fêtes puisque le système de santé est déjà sous pression.

Bon nombre de travailleurs de la santé ont poussé un soupir de soulagement après la décision de Québec d’interdire les rassemblements à Noël, eux qui craignaient une flambée des cas après les Fêtes. Mais pour d’autres, la pilule est dure à avaler, certains ont même déjà pris la décision de contourner les règles.

« Noël était pour moi un répit, qui me permettait de ne plus penser à la COVID-19 et de rattraper un peu le temps perdu », souffle au bout du fil Noémie (nom fictif), une infirmière dans une urgence en zone rouge.

La jeune femme, qui a voulu taire son nom et celui de son employeur par crainte de représailles, habite seule, loin de chez ses parents qu’elle n’a pas vus depuis très longtemps. « Ça fait neuf mois que je vis de l’isolement social. Les seules personnes que je vois, ce sont des gens malades. Je côtoie la maladie, la mort, ça n’arrête jamais… »

Au front depuis le début de la pandémie, Noémie attendait la période des Fêtes de pied ferme. Un petit souper en compagnie de ses parents était prévu chez elle pour le soir du 24 décembre. Sa seule journée de congé, car le lendemain, elle doit dormir pour son quart de travail qui démarre à minuit.

Elle a donc reçu l’annonce du premier ministre François Legault qu’il résiliait son « contrat moral » comme une douche froide, bien qu’elle s’y attendait. Le nombre de cas quotidiens de COVID-19 se maintient autour des 1300 depuis plusieurs semaines.

Noémie insiste : elle comprend la décision du gouvernement, il faut désengorger le système de santé, déjà sous pression et confronté à une pénurie de personnel. « Mais à un moment donné, il va falloir penser à la santé mentale de nos soignants, martèle-t-elle. On parle beaucoup de leur fatigue, mais on aborde peu leur épuisement psychologique. »

L’infirmière a donc fait le choix de maintenir ses plans pour Noël, tout en respectant les règles sanitaires (distanciation physique et port du masque). Chacun aura sa boîte repas livrée par un traiteur, pour éviter le partage d’assiettes. À la fin de la soirée, ses parents reprendront le chemin de leur maison.

« Si la police débarque, je vais prendre l’amende et je vais la payer pour mes parents aussi. Je vais l’assumer, parce que j’ai besoin de ce souper-là », glisse Noémie. Elle aurait préféré que Québec réduise la taille des rassemblements permis plutôt qu’il les annule complètement.

Charles (nom fictif) compte lui aussi sur une réunion en petit comité pour Noël. Habitant sous le même toit que ses parents, il travaille comme infirmier dans un hôpital du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal. Il s’est confié au Devoir sous le couvert de l’anonymat, pour éviter les ennuis.

La sœur de son père, son mari et leur garçon vont sans doute venir leur rendre visite. « On va faire attention de respecter les consignes. Ils sont tous en bonne santé », fait valoir Charles.

Comme Noémie, il juge que le « contrat moral » de M. Legault accordait un « répit » bien mérité aux travailleurs de la santé, qui sont au bout du rouleau. Une manière aussi pour eux de préserver leur santé mentale, dit-il.

Il croit que le risque qu’avait pris le gouvernement en permettant la tenue d’un ou deux rassemblements de 10 personnes ou moins les 24, 25, 26 et 27 décembre, peu importe la zone, était « calculé ». Partys ou non, une hausse des cas et des hospitalisations dans la foulée des Fêtes est à prévoir, selon lui, en raison du magasinage d’avant et d’après Noël propice à la promiscuité.

Charles s’inquiète également du fait que son gestionnaire et d’autres du réseau se servent de l’interdiction de se rassembler pour Noël pour garder les infirmiers et infirmières au travail plus longtemps, en temps supplémentaire obligatoire.

Exceptions

Mais hormis quelques exceptions, la majorité des nombreux travailleurs de la santé consultés par Le Devoir — à l’instar de la majorité des Québécois — n’ont aucunement l’intention de se rassembler. Beaucoup craignent le pire pour janvier vu que le système de santé est déjà sous pression.

Plusieurs hôpitaux de la province débordent de patients. De nombreuses éclosions frappent également des résidences privées pour aînés, ce qui a récemment forcé le gouvernement à resserrer les règles.

Lara Duguay s’attendait à ce que le gouvernement se rétracte face à la propagation soutenue du virus. Si cette décision est certainement crève-cœur, selon l’infirmière auxiliaire, c’est « une bonne chose ». Surtout dans sa région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui a enregistré vendredi 69 nouvelles infections et 4 quatre décès supplémentaires liés à la COVID-19. Le territoire compte 912 cas actifs à l’heure actuelle.

« Je comprends qu’il faut s’occuper de nous, mais honnêtement, ce n’était pas une bonne idée de se réunir. Que tu sois un soignant ou non, ça ne va pas bien, ça éclate de partout », note celle qui œuvre au CHSLD Saint-Joseph de la Baie, à Saguenay.

Cette année, Mme Duguay fêtera Noël à la maison, avec son conjoint. La famille, ce sera pour l’année prochaine, résume-t-elle.

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