Une rescapée «horrifiée» par la directive limitant les soins de réanimation

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a été informé de la directive il y a «quelques jours», selon son attaché de presse. Et ce, même si la directive est restée en vigueur jusqu’au 21 septembre, soit trois mois après son arrivée en poste.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a été informé de la directive il y a «quelques jours», selon son attaché de presse. Et ce, même si la directive est restée en vigueur jusqu’au 21 septembre, soit trois mois après son arrivée en poste.

En juin 2009, Anne Charpentier, 47 ans, s’effondre au sol chez elle, victime d’un arrêt cardiaque. Restée en asystolie pendant plus de deux minutes, elle est réanimée par les ambulanciers. Après six jours dans le coma, la mère de famille est revenue à la vie, sans aucune séquelle. Aujourd’hui, elle se demande si elle aurait été sauvée cet hiver, quand la directive limitant les soins de réanimation de certains patients dans la métropole était en vigueur.

« Cette directive, ça m’a fait bondir ! Je suis une double rescapée. D’une part, j’ai survécu […] à un arrêt cardiorespiratoire grâce à l’intervention rapide des ambulanciers et du service de réanimation du CHUM. (Et) parce que cet arrêt cardiaque est survenu en 2009 et non en période de pandémie de COVID-19 », dit-elle.

Mme Charpentier a été horrifiée d’apprendre, à la suite des informations publiées par Le Devoir, qu’en raison de la pandémie, une directive appliquée à Montréal et à Laval suggérait d’arrêter les manœuvres de réanimation pour certains patients en arrêt cardiorespiratoire affichant une asystolie (pouls non détectable). Et cela, pour éviter la contamination du personnel, mais aussi la surcharge des unités de soins intensifs par des patients ayant peu de chance de survie.

« J’ai maintenant un pacemaker, mais ce n’est pas très rassurant pour l’avenir, pour les personnes qui vivent avec une anomalie cardiaque », dit-elle, inquiète qu’une telle consigne puisse être réinstaurée.

Même si le taux de survie de patients tombés en asystolie plusieurs minutes après un arrêt cardiorespiratoire est faible, de 1 % à 3 %, cette patiente croit que la directive pourrait avoir touché un nombre non négligeable de personnes, alors « qu’à aucun moment, les services de réanimation [dans les hôpitaux] n’ont été saturés. » « Un malade de la COVID-19 sauvé, c’est plus “vendeur” qu’un arrêt cardiaque sauvé ? » déplore-t-elle.

Dubé sur la défensive

Interrogé à Québec, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a exclu la possibilité que soit réintroduite toute nouvelle directive de non-réanimation, comme celle donnée aux ambulanciers de Montréal et de Laval d’avril à septembre.. « C’est vraiment hors de nos cartons d’avoir à refaire une directive de cette sorte-là. […] On n’a pas cette situation-là, pas du tout. On n’ira pas là non plus », a-t-il affirmé en conférence de presse.

Le ministre de la Santé a dit avoir « pris connaissance » de la directive, sans dire à quel moment. Vérification faite auprès de son attachée de presse, ce dernier n’en aurait été informé que depuis « quelques jours ». Et ce, même si la directive introduite en avril est restée en vigueur jusqu’au 21 septembre, soit trois mois après sa nomination comme ministre de la Santé.

Le ministre Dubé a par ailleurs rétorqué qu’il ne lui revenait pas « de faire le procès s’il aurait dû ou pas y avoir un comité d’éthique. […] » pour évaluer le bien-fondé et l’équité d’une telle directive. « Je ne peux pas me remettre dans le passé, au début de la crise, ça allait tellement vite. Les gens devaient prendre des décisions et ont émis des directives au meilleur de leur connaissance médicales de l’époque. »

À Québec, la cheffe du Parti libéral, du Québec, Dominique Anglade, a qualifié ce protocole de soins « proprement scandaleux ». « Je ne vois aucune raison qui ait justifié le maintien d’un tel protocole pendant des mois […], mais surtout je ne conçois pas que la population n’ait pas été mise au courant, » a-t-elle dénoncé, d’avis que cet autre angle mort de la pandémie devrait faire l’objet d’une enquête publique indépendante.

Légalité mise en doute

L’avocat spécialisé dans la défense des droits des patients, Me Jean-Pierre Ménard, remet quant à lui en question la légalité même de la directive controversée, qu’il juge contraire aux principes défendus par la Loi sur les services de santé et les services sociaux. « On a fait fausse route. Ça oblitère le droit de tous les patients à recevoir les mêmes services de santé, où qu’ils soient dans le réseau de la santé, à moins qu’ils n’y renoncent », fait-il valoir.

Selon ce dernier, ce protocole exceptionnel n’aurait pu être défendable que dans le seul cas où les unités de soins intensifs étaient bel et bien débordées, ce qui n’a jamais été le cas dans la métropole, même au plus fort de la pandémie. « Ça aurait pu être invoqué, si la menace était réelle. Or, on l’a fait [appliquer la directive] pour prévenir, par anticipation. C’est illégal. Ce n’est pas une raison valable pour ne pas fournir les soins habituellement prévus. Cette vision technocratique est contraire aux articles 5 et 7 de Loi sur la santé et les services sociaux », ajoute le juriste.

Ces articles prévoient que toute personne « a le droit de recevoir des services […] adéquats sur les plans scientifique, humain et social », et que « toute personne dont la vie et l’intégrité sont en danger a le droit de recevoir les soins que requiert son état ».

Ces mêmes principes seront d’ailleurs invoqués dans le recours collectif que vient d’autoriser la cour aux noms de toutes les familles et proches d’aînés résidant en CHSLD, décédés de la COVID ou du manque de soins adéquats, au cours des premiers mois de la crise sanitaire.

Avec Mylène Crête

Dans une version précédente de cet article, il était écrit par erreur que le prénom de Mme Charpentier est Diane plutôt qu'Anne.

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