L’urgence de corriger le tir

La scientifique en chef du Canada, Mona Nemer, est responsable de conseiller le premier ministre Justin Trudeau.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La scientifique en chef du Canada, Mona Nemer, est responsable de conseiller le premier ministre Justin Trudeau.

La scientifique en chef du Canada s’avoue étonnée que les autorités n’aient pas été davantage préparées à affronter la deuxième vague de la pandémie qui secoue présentement le Canada. Et ce, surtout en matière de dépistage et de recherche de contacts — deux moyens de prévention qui avaient pourtant été ciblés comme prioritaires il y a de cela des mois. À ce sujet, en entrevue avec Le Devoir, Mona Nemer s’explique mal que le Québec ait levé le nez sur l’aide de téléphonistes de Statistique Canada qui lui avait été offerte.

La Dre Nemer, qui est responsable de conseiller le gouvernement de Justin Trudeau, ne sait déceler ce qui a manqué quant aux préparatifs des autorités provinciales et locales depuis le printemps. Peut-être faut-il davantage de données granulaires sur le terrain, sur les lieux de contagion et ceux qui sont les plus problématiques, indique-t-elle.

« Et on a toujours les mêmes défis qu’on avait au mois d’avril, au mois de mai avec le dépistage », déplore l’experte, qui détient un doctorat en chimie et qui a suivi une formation postdoctorale en biologie moléculaire.

« C’est bien connu que le dépistage, c’est le nerf de la guerre — que, quand on veut rouvrir l’économie, il faut être capable de dépister rapidement, de pouvoir rechercher les contacts rapidement, d’isoler les gens, afin de pouvoir continuer à fonctionner. Or, quand on voit que le système de dépistage n’arrive pas, s’il y a eu des ajustements, force est de constater que ces ajustements ont été insuffisants. C’est un problème », regrette la Dre Nemer.

Le gouvernement québécois, comme celui de l’Ontario où l’on compte également le plus grand nombre de cas de COVID-19 depuis le début de la pandémie, s’est plaint à maintes reprises de manquer de ressources pour faire du dépistage et de la recherche de contacts de personnes infectées par le coronavirus. Les cliniques de dépistage ont été assaillies de files d’attente monstres. D’autres ont cessé d’offrir du sans-rendez-vous. Les équipes de recherche de contacts ne parviennent pas à rappeler les personnes malades que des jours après leur test de dépistage.

Renforts

Pour relever ces défis, Ottawa avait offert au mois de mai son aide aux provinces pour la recherche de contacts par le biais de téléphonistes de Statistique Canada qui pourraient faire jusqu’à 20 000 appels par jour pour soulager les autorités provinciales. Le Devoir a révélé il y a deux semaines que le gouvernement québécois a mis plus de trois mois à répondre à cette offre du fédéral, pour ne se prévaloir au final que d’une infime part de l’aide. Statistique Canada menait, début octobre, 1000 appels par jour au Québec sur les 14 000 alors effectués dans les provinces du Québec, de l’Ontario et de l’Alberta.

Le ministère de la Santé du Québec a indiqué mardi qu’il ne sollicitait toujours que l’aide d’une centaine d’agents de Statistique Canada sur le terrain en ce moment.

Le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé, a quant à lui affirmé que le système de santé avait réussi à dénicher 800 nouvelles personnes de plus par le biais de la plateforme Je Contribue, qui s’ajoutent aux 800 qui avaient déjà été recrutées en renfort cet automne.

La Dre Nemer n’ose pas porter de jugement sur les choix du Québec, reconnaissant qu’elle n’œuvre pas au sein même du système et qu’elle n’a donc qu’un regard extérieur sur la situation.

« Mais, chose certaine, déjà au printemps on parlait du suivi, de la nécessité d’augmenter les capacités », observe-t-elle. Soit, l’administration d’un test de dépistage nécessite certaines compétences. Mais la recherche des contacts n’est « pas si compliquée, vous pouvez entraîner des gens facilement », note la scientifique.

« Le Québec a pris le taureau par les cornes en termes de ressources humaines [en recrutant par milliers] des travailleurs de la santé et dans les CHSLD, rappelle-t-elle. Je n’ai aucun doute que, s’il y avait eu un effort semblable du côté du traçage, ils auraient réussi. »

Et, faute de pouvoir entraîner suffisamment de renforts, le gouvernement québécois aurait pu se prévaloir de l’aide de Statistique Canada, selon la Dre Nemer. « À partir du moment où les ressources humaines sont un goulot d’étranglement, c’est sûr que ça en prend plus. »

Pas suffisamment de tests

Malgré les efforts des provinces pour bonifier leurs capacités de dépistage, le nombre de tests menés au pays demeure insuffisant, de l’avis de la scientifique en chef du gouvernement fédéral.

Le Canada effectue ces jours-ci environ 70 000 à 80 000 tests par jour, en moyenne. En Angleterre, où la population est d’une fois et demie la taille de celle du Canada, les autorités font 300 000 tests de dépistage par jour et souhaitent pouvoir atteindre 500 000 tests.

Le processus de dépistage en sol canadien prend en outre plusieurs jours, le temps d’obtenir un rendez-vous. Avec les délais de rappels, on atteint cinq à sept jours avant d’avertir tous les malades. Encore faut-il ensuite avertir ceux qui ont été en contact avec eux. « Le “traçage”, après 48 heures, cela ne vaut pas grand-chose, explique la Dre Nemer. Alors, imaginez au bout d’une semaine, ça ne donne rien. Tout cela, ce sont des données que l’on n’a pas, des gens qui sont possiblement infectés et qui continuent de transmettre le coronavirus avant d’en être informés. »

Encore temps de corriger le tir

La Dre Nemer demeure néanmoins optimiste sur le fait qu’il n’est pas trop tard pour reprendre le dessus. « Il n’est non seulement pas trop tard, mais il est urgent de renverser la vague », argue-t-elle, à la veille de l’arrivée des mois froids d’hiver lors desquels le coronavirus continuera de se propager facilement.

Selon la scientifique, si le dépistage et la recherche de contacts étaient plus efficaces et plus rapides, le pays pourrait affronter la suite de la pandémie sans devoir vivre en confinement aussi sévère. Peut-être même pourrait-on revenir au mode de vie des mois d’été lorsqu’il était possible, en suivant les consignes de santé publique, de voir des proches et pour les écoles et les commerces d’ouvrir leurs portes sans soucis.

« Il faut se dire que ce que l’on voit maintenant [en nombre de cas quotidiens], c’est peut-être un avertissement de ce qui pourrait s’en venir. Et il faut vraiment arrêter cette chaîne de transmission et cette ampleur d’infections dès que possible. »
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait qu'en Angleterre, les autorités font 500 000 tests de dépistage par jour et souhaitent pouvoir atteindre 100 000 tests, a été corrigée.

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