Éclosion de COVID-19: le mystère de la Baie des-Chaleurs

Selon les chiffres de l’Institut national de santé publique du Québec, on retrouve dans la Baie-des-Chaleurs près de 250 cas actifs par 100 000 habitants.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Selon les chiffres de l’Institut national de santé publique du Québec, on retrouve dans la Baie-des-Chaleurs près de 250 cas actifs par 100 000 habitants.

La région de Baie-des-Chaleurs, en Gaspésie, est celle où il y a le plus de cas actifs par 100 000 habitants au Québec et ça ne fait qu’augmenter. Une situation « inquiétante et surprenante », selon les autorités de santé publique qui affirment avoir été prises de court par la fulgurance de cette éclosion.

« En termes épidémiologiques, on est la pire région du Québec » soupire au bout du fil Mathieu Lapointe, maire de Carleton-sur-Mer et préfet de la MRC d’Avignon. « C’est très grave ! »

En effet, selon les chiffres de l’Institut national de santé publique du Québec, on retrouve dans la Baie-des-Chaleurs près de 250 cas actifs par 100 000 habitants. Ce chiffre est de loin le plus élevé du Québec. En deuxième position, la ville de Thetford Mines compte 157 cas par 100 000 habitants et les pires quartiers de Montréal et de Québec se situent entre 118 et 139 cas par 100 000 habitants.

« La Baie-des-Chaleurs comprend deux MRC, mais tous les cas sont concentrés dans la MRC d’Avignon, alors on est davantage dans les 500 cas par 100 000 habitants », affirme le Dr Bonnier Viger, directeur de la santé publique en Gaspésie.

Le premier cas a été déclaré positif le 18 septembre et le lendemain, ses équipes devaient déjà faire face à d’importantes éclosions. En date du 28 septembre, on comptait 93 cas actifs dans la MRC d’Avignon, soit une quinzaine de cas de plus que la veille. « On était prêt à faire face à une deuxième vague, mais pas [à une vague] d’une telle brutalité et d’une telle force », affirme le Dr Viger.

Un cas unique au Québec

« Ce qui est particulier, c’est que contrairement au reste du Québec, où la deuxième vague passe davantage par les jeunes, dans le cas d’Avignon, ce sont des personnes relativement âgées, de 70 ans, qui ont répandu l’infection entre elles. Et ce, à partir, probablement, de rencontres dans les centres de loisirs », explique le Dr Viger.

Des enquêtes épidémiologiques sont en cours, mais il flotte encore une part de mystère autour de cette éclosion. « On comprend comment ça s’est répandu, mais pas d’où ça vient exactement », précise-t-il.

Il s’agit d’une communauté « très active » et « tissée serrée », ajoute le Dr Viger. « Il y a une grande proximité, les contacts des uns sont les contacts des autres », ce qui explique qu’une fois le virus entré dans la communauté, il a fait des ravages. « Je n’ai pas plus d’explications que cela pour le moment, mais c’est un phénomène définitivement inquiétant. »

Rapidement, la COVID-19 s’est répandue dans le CHSLD de la municipalité de Maria, de même que dans la résidence privée Lady Maria. « Les mesures de précaution ont été largement renforcées dans les deux établissements, explique le Dr Viger. Nous avons beaucoup de personnel du CISSS en renfort. Ça a ralenti un peu au CHSLD, mais à la résidence privée, nous sommes encore au début de l’éclosion. »

Il y a une grande proximité, les contacts des uns sont les contacts des autres

 

Le préfet d’Avignon aimerait bien que sa MRC soit classée en zone rouge par Québec. Mais elle est diluée dans un plus grand bassin, où le territoire est vaste et le nombre de cas très faible. « On est la région où on a le plus de cas, où c’est le plus inquiétant, et malgré tout, toute la Gaspésie est en zone orange, affirme Mathieu Lapointe. C’est tout un défi d’envoyer le bon signal à la population, pour leur faire comprendre que ce n’est pas juste l’affaire de deux résidences pour personnes âgées. »

Le préfet affirme être en discussion avec la Santé publique et les municipalités concernées. « Nous avons tout intérêt à faire comme si nous étions en zone rouge, dit-il. Je comprends que le reste de la Gaspésie n’est pas en zone rouge, mais, chez nous, c’est très préoccupant et il faut trouver une solution. »

Bingo

Il y a deux semaines, Régent Leblanc était à la porte du club des 50 ans + de Saint-Omer pour accueillir les quelque 80 membres venus assister au bingo hebdomadaire. Les bingos du mercredi soir, c’est la plus grosse soirée dans le coin « en incluant même les fins de semaine », affirme fièrement le président du club.

Régent Leblanc avait tout organisé : les questions et le poste de désinfection à l’entrée, les flèches par terre et sur les murs, des procédures claires pour ceux qui souhaitent sortir fumer une cigarette, des masques pour ceux dont l’élastique casse en cours de soirée, des écrans de plastique pour les bénévoles qui vendent les cartes de bingo et des tables réservées par bulles d’une à huit personnes. Il a surtout pris le nom et le numéro de téléphone de chacun des participants, une liste qu’il a pu fournir à la Santé publique à la suite de l’éclosion.

« Avec mes données, les gens sont faciles à retracer : on a fourni quelque 200 noms avec des numéros de téléphone au ministère, affirme M. Leblanc. Malgré toutes les démarches, personne ne peut avoir la certitude que ça vient du bingo. Le virus n’est pas sorti d’une chaise, c’est quelqu’un qui l’a apporté là. S’il y a des partys à gauche et à droite, que des gens ont été au café-rencontre le lundi et au bingo le mercredi, comment dire s’ils l’ont attrapé au bingo, au centre d’achats ou ailleurs ? »

Régent Leblanc affirme que tant le ministère que la CNESST ont fait des inspections lors des activités du club, qui a repris ses activités en août, et que tout était conforme. Mais il reste la cible des critiques. « On a des participants qui chialaient qu’on prenait trop de mesures de précaution et qui, depuis l’éclosion, reviennent nous voir pour nous dire qu’on aurait dû être plus prudent ! Il y a du monde en maudit, parce qu’un membre de leur famille a assisté au bingo. Et il y a aussi tous les anti-bingos qui s’en donnent à cœur joie. J’en entends de toutes les couleurs. »

Lundi dernier, dans une réunion extraordinaire, le conseil d’administration a pris la décision d’annuler toutes les activités pour une durée indéterminée et tous ses administrateurs se sont mis en quarantaine dans l’attente de leurs résultats. « On suit ça de très près et on est prêts à aider toutes les personnes qui ont besoin d’aide, conclut M. Leblanc. Le but du club, c’est le bien-être des membres et de la communauté. C’est pour ça qu’on travaille de façon très positive. »

À voir en vidéo