800 infirmières ont démissionné à Montréal depuis mars

Après avoir passé plus de sept ans à l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, l’infirmière Marilou Richer-LeBlanc 32 ans a tout lâché, lessivée par les derniers mois.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Après avoir passé plus de sept ans à l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, l’infirmière Marilou Richer-LeBlanc 32 ans a tout lâché, lessivée par les derniers mois.

Malgré tout leur dévouement, trop, c’est trop. Quelque 800 infirmières ont démissionné depuis le début de la pandémie rien que sur l’île de Montréal, selon des chiffres compilés par Le Devoir. À l’approche d’une éventuelle seconde vague, bien d’autres ayant tenu le coup jusqu’ici s’interrogent sur leur avenir.

« Quand j’ai démissionné, ç’a été un soulagement extrême, et ce l’est encore aujourd’hui », confie Marilou Richer-LeBlanc. Après avoir passé plus de sept ans à l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, l’infirmière de 32 ans a tout lâché, lessivée par les derniers mois.

Il faut dire que la pandémie s’est ajoutée à un hiver particulièrement éprouvant avec la grippe saisonnière, témoigne celle qui a multiplié les temps supplémentaires obligatoires (TSO). Elle a plus d’une fois travaillé 16 heures d’affilée.

Si tous les départs ne sont pas forcément liés à la crise sanitaire, la gestion du gouvernement a sans aucun doute contribué à cette importante « vague de démissions », martèle Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ).

Pour beaucoup, l’arrêté ministériel du 21 mars fut la goutte qui a fait déborder le vase. Il a permis aux gestionnaires d’annuler les congés des infirmières, leurs vacances et de passer outre leurs conventions collectives.

À l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, par exemple, « tout le monde à temps partiel a été augmenté à temps plein, relève Mme Richer-LeBlanc. Les vacances et les congés fériés ont été annulés ». Au départ, personne n’a rechigné, conscient du caractère exceptionnel de cette pandémie et prêt à se relever les manches. Mais rapidement, ses collègues et elle ont déchanté.

« On s’est retrouvés avec beaucoup de personnel et peu de patients », explique l’infirmière, rappelant que les hôpitaux ont été relativement épargnés par la COVID-19, contrairement aux CHSLD. Mais la charge de travail n’a pas diminué. L’arrêté a surtout permis de pallier le manque criant de main-d’œuvre qui existait avant la crise, dit-elle.

Décision « crève-cœur »

Les conditions de travail difficiles en temps de pandémie ont aussi poussé Mélanie Paquette à démissionner au mois de juillet. Après une année « difficile » marquée par deux arrêts de travail, elle a pris la décision « crève-cœur » de quitter l’urgence de l’hôpital Pierre-Boucher, à Longueuil. Elle y travaillait depuis cinq ans.

« Je n’ai pas arrêté de vomir pendant ma dernière nuit de travail, tellement j’étais stressée. Pourtant, j’ai 20 d’expérience dans le corps. » Les obligations de l’arrêté ministériel la poussaient à l’épuisement, ajoute celle qui doit s’occuper de son père atteint d’Alzheimer.

À Maisonneuve-Rosemont, Marilou n’est pas la seule à avoir quitté le navire. Frédéric Guérette a pris la même décision, en avril dernier. Avec deux jeunes enfants à la maison en raison de la fermeture des écoles, et une conjointe infirmière auxiliaire dans le même hôpital, l’infirmier de 44 ans — qui a accumulé 10 ans de service — ne pouvait être retenu au boulot davantage.

Pendant ses sept jours aux deux semaines avant la crise, le TSO était déjà une habitude dans cette urgence qui déborde, dit-il. « Depuis un an ou deux, c’était l’enfer pour moi. »

L’arrêté ministériel du 21 mars est présentement toujours en vigueur. Or, Québec a demandé le 21 juillet dernier aux patrons des établissements publics et ceux des établissements privés conventionnés de réévaluer — avec l’aide des syndicats — si certaines mesures pouvaient prendre fin.

Toutefois, selon Nancy Bédard, de la FIQ, les changements se font toujours attendre. « Sur le terrain, on essaie encore de gérer la pénurie de soignants qui existait avant la COVID-19 », ajoute celle qui entend rencontrer le ministère de la Santé à ce sujet la semaine prochaine.

Depuis un an ou deux, c’était l’enfer pour moi

 

Un avis appuyé par Marilou Richer LeBlanc. « J’ai un collègue qui m’a dit hier que rien n’avait changé depuis mon départ, relève-t-elle. Il y a encore du TSO, les gens sont toujours aussi à bout. Ils ont eu le droit à des vacances, mais ce petit bonbon n’est pas assez avec tout ce qui s’est passé. Ils sont morts de fatigue. »

Pour Nancy Bédard, une chose est claire : cet arrêté que son syndicat conteste en cour et qui « ouvre la porte à des abus » doit disparaître. « Il faut que l’approche du gouvernement à coups d’arrêtés ministériels change pour la deuxième vague. Ce sont des démissions, mais aussi des congés de maladie qui augmentent », expose celle qui s’avoue « très inquiète » pour la suite. « Le réseau tient avec des bouts de ficelle. »

J’ai un collègue qui m’a dit hier que rien n’avait changé depuis mon départ

Changement de carrière

Même si la première vague a surtout touché Montréal et ses environs, les turbulences qu’elle a causées ont été éprouvantes ailleurs au Québec. « La seule chose qui me fait rester, ce sont les patients », confie une infirmière auxiliaire dans un CHSLD de Chicoutimi, sous le couvert de l’anonymat pour éviter les représailles de son employeur.

Elle envisage aujourd’hui un changement de carrière, attirée par des études de langues à l’université. Un virage à 180°. « Je ne veux pas être traitée ainsi encore dix ans de ma vie. »

Depuis mars, la femme a fourni sa part d’efforts, rehaussant d’elle-même ses disponibilités à temps complet. Mais contrairement à ce qu’elle espérait, l’été ne lui offre aucun répit. « On n’est pas capable de remplacer une employée partie en vacances. On fait donc des TSO à tour de rôle. On se tape des 16 heures. »

Une situation qui inquiète particulièrement la présidente de la FIQ : « En perdre une en région, c’est l’équivalent d’en perdre 15 à Montréal. » Elle compte surveiller la situation de près à supposer une seconde vague de COVID-19. « L’état des troupes m’inquiète énormément. On ne pourra pas laisser ouvert l’ensemble des activités, j’en suis convaincue. »

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22 commentaires
  • Jacques Bordeleau - Abonné 21 août 2020 07 h 23

    Navire dans la tempête

    Elles quittent le navire, sachant mieux que personne que leur démission alourdira d'autant la tâche déjà écrasante de leurs anciennes collègues. Leur syndicat et sa présidente s'empressent de jeter la faute sur un décret ministériel devenu incontournable pour la santé publique en raison d'une pandémie mondiale, sans dire un mot de la solidarité si souvent et opportunément revendiquée ni du dysfonctionnements des CISSS et des CIUSSS dont la réforme libérale Barrette nous a hypothéqués.

    Jacques Bordeleau

    • Jean-Yves Arès - Abonné 22 août 2020 14 h 12

      Des départs qui ont très peu à voir avec la pandémie.

      Ici nous avons une pub syndicale bien plus qu'un article crédible comme on est droit de l'avoir d'un médias qui se veut étique et impartial.
      Mais là c'est la complaisance totale avec les amis du monde syndical et on ne se gêne pas pour bourrer le public en l'informant mal.

      Tellement mal informé qu'on désinforme.

      Les "démissions" ne sont pas au nombre de 800.

      Ce 800 approximatif, que personne ne veut confirmer ni donner la source, ce sont des retraites qui ont été prisent un peu tôt par ceux qui avaient tête de prendre une préretraite avant 61 ans car il y avait une nouvelle méthode de calcul qui s'appliquait après le 1er juillet 2020.
      Après cette date la "pénalité" qui est appliquée pour une retraite hâtive n'est plus de 4% mais bien 6% par année.

      Ce 2% de moins appliqué à chaque année pour tout -"fonctionnaire qui n’a pas accumulé ses 35 ans de services, qui n’a pas 61 ans (ou qui ne répond pas à règle des 90, (c'est à dire l'âge additionné des années de travail)) "
      Ainsi une personne qui voulait prendre sa retraite d'une valeur de 50,000$ par année 4 ans plus tôt voyait ce montant réduit de 8%, ou 4,000$ par année, à vie.

      Assurément ce nouveau calcul est de très loin le responsable d'un taux de prise de retraite plus élevé qu'a l'habitude. Les quelques 2-3 témoignages de "ras le bol, je m'en vais" présenté ici à et la télé de Radio-Canada ne sont pas représentatif des motifs de la vaste majorité des départs. Mais sont bien utile pour induire le public en erreur et construire des clip des complaintes syndicale surdimensionnées!

      Ici on a un exemple du n'importe-quoi que les journalistes peuvent nous servir sans avoir à craindre le moindre reproche d'ordre étique quand il est question d'intérêt syndicaux.

      À quand donc un relèvement des normes applicables au travail des médias qui disent nous livrer une information de qualité ?

  • Serge Pelletier - Abonné 21 août 2020 07 h 27

    Ouais!

    Et cela n'est pas la faute aux autres, les autres qui sont n'importe qui ou quoi comme ne cesse de la crier le GV-Legault... Ce dernier en est rendu à faire porter le blâme aux anglos sur le fait qu'ils écoutent le Trump à la TV... Comme si les anglos du Québec étaient tous des débiles profonds ne sachant pas faire la distinction entre le clown des USA, et nos propres clowns.
    Et ce n'est certainement pas en faisant se qu'il vient de faire pour le cas des proposés aux bénéficiaires, sans tenir en compte les conventions collectives et criant qu'ils (les autres) ont juste à négocier leurs affaires.

    Pire, ce gouvernement ment à tour de bras en criant qu'il ne manquait absolument pas d'équipement de sécurité... Ce qui signifie en clair que les infirmières, les préposés, et autres personnels qui faisaient des sorties, anonymes ou ouvertement et vontairement nommés, dans les médias, y compris dans Le Devoir, étaient des menteuses(rs).

    Et pour en remettre, ce gouvernement claironne qu'il n'y a pas de menace de représailles (donc de représailles effectives) contre les travailleurs(es) qui osent divulguer les choses inavouables qui ont cour dans ces milieux de soins... Ouais, de re-ouais... C'est à croire que le personnel (entre-autres les infirmières auxiliaires) qui le disent, dans cet article qui est paru aujourd'hui dans Le Devoir, mentent aussi.

    Et pour mettre la cerise sur le "sundae", si la gestion de l'Affaire du virus était si catastrophique, c'est à cause que personne n'est imputable et sévèrement sanctionnable dans la hiérarchie... Cela aussi est particulier et une nouveauté, car Legault et sa gang, un cadre ne peut être congédié... Et ben! les PDG des mutinationales (entre autres) qui furent congédiés récemment ne le savaient doute pas, ni d'ailleurs leurs CA.

    Et ce même Legault qui criait à la TV qu'à tous les matins il regardait la liste des directeurs et qu'ils étaient tous compétants. Et maintenant, le même Legault pleure à la TV sur son pauvre sort.

  • Marcel Vachon - Abonné 21 août 2020 07 h 53

    Une infirmière qui abandonne son poste, cumulant sur les épaules de ses consoeurs son travail, ça s'appèle comment?

    • Jacques Bordeleau - Abonné 21 août 2020 19 h 50

      Voilà la question, M. Pelletier! Et les resilientes, qui tiennent bon le fort et assurent la profession, elles assument et sauvent des vies, plus péniblement encore parce que moins nombreuses à cause des démissionnaires. Au-delà de toutes les amertumes, rages et detestations que vous énoncez contre la CAQ au pouvoir, en l'occurrence elle est là la question, celle de M. Vachon.

      Jacques Bordeleau

  • Caroline Langlais - Inscrite 21 août 2020 07 h 57

    Pas merci

    Les temps sont durs pour tous le monde et les infrmières nous abandonnent...

    • Serge Pelletier - Abonné 21 août 2020 14 h 50

      Faux, la majorité a fait un excellent travail. Elles sont simplement "écoeurées" et "dégoûtées" des mensonges et des manipulations de la gang à Legault.

      Vous semblez omettre que Legault et sa gang les traîtent de "menteuses" à répétitions dès qu'elles ont fait une sortie dans les médias durant l'Affaire Virus I (manques d'équipements, manques de personnel, manques de directives claires et nettes, menaces de représailles, etc.) ... Que le même GV boni-menteur en remet, et en remet pour continuer la manipulation des masses, et blâmer tout le monde et les choses possibles de sa propre incurie...

      Dans certains pays démocratiques les élus et leurs petits copains apparatchiks se ramassent devant les tribunaux correctionnels pour ce qui c'est produit ici... Dans d'autres, les premiers-ministres et ministres s'excusent pratiquement à genoux en conférences de presse (incluant la TV), admettent leurs fautes et démissionent sur le champ.

      Ici, cette gang là (inclant celle d'Ottawa) veut être considérée comme des sauveurs...

  • Isabelle Lajeunesse Les Productions - Abonnée 21 août 2020 08 h 25

    démission

    Dans les moments difficiles, on s'aperçoit alors que l'on n'a pas la vocation et on démissionne.

    • Christian Dubé - Abonné 21 août 2020 11 h 36

      Alors mettez-vous dans leurs souliers juste une semaine . La voca le dos large ici.

    • Jérôme Guenette - Inscrit 22 août 2020 09 h 44

      Mme Lajeunesse,
      J'aimerais souligner que ce que vous qualifiez de "moment difficile" est décrit dans cet article comme ayant duré quelques années. Je ne pense pas non plus qu'à la porte de votre bureau il soit écrit que vous ne tolérerez aucun type de violence comme on le voit dans les cliniques et les hôpitaux. Je ne pense pas non plus que de se faire dire qu'on doit rester 8h de plus au travail parce qu'il n'y a personne pour vous relever fasse partie d'une vocation.