Sur la route avec les cliniques mobiles

Simon Carrier, 75 ans, sort de son logement, rue de la Visitation dans le Centre-Sud. « Bonjour, bonjour ! » lance-t-il à son médecin et à l’infirmière qui l’attendent tout sourire devant chez lui. Il grimpe dans un véhicule blanc, transformé en clinique mobile, se désinfecte les mains et tend le bras pour une prise de sang.

Simon Carrier ne fait pas son âge. Mais sous son air fringant, ses cheveux teints en noir et son blouson de cuir, il accumule les problèmes de santé : arthrite, diabète, cholestérol, hypertension. Aujourd’hui, il avait rendez-vous pour un suivi sanguin. Normalement, il se serait rendu à la clinique Quorum, tout près du métro Berri-UQAM, où il est traité depuis trois ans. Mais aujourd’hui, c’est la clinique qui se rend jusqu’à lui.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Dans la camionnette de la clinique Quorum, l’infirmière auxiliaire Sarah-Ève Fortin désinfecte, entre chaque consultation, l’espace où sont reçus les patients.

L’idée de la clinique mobile a germé il y a quelques semaines à peine dans la tête du Dr Maxim Éthier, cofondateur de la clinique Quorum. En raison de la pandémie, le médecin cherchait un moyen de traiter ses patients les plus vulnérables — à cause de leur âge ou de leur état de santé — sans prendre le risque de les exposer au coronavirus. « On demande aux gens de ne pas sortir, alors il faut être conséquent », affirme le médecin.

Il a aménagé une minuscule clinique dans une camionnette blanche sur laquelle est peint un arc-en-ciel. Le médecin et l’infirmière sont à l’arrière du véhicule, avec tout le matériel nécessaire. Le patient s’installe de l’autre côté du Plexiglas. Des bras articulés permettent à l’infirmière de faire la prise de sang avec un minimum de contact physique.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des bras articulés permettent de faire des prises de sang en diminuant au maximum les contacts physiques.

Quelques minutes plus tard, Simon Carrier ressort du véhicule et monte chez lui chercher du pain au sarrasin qu’il offre à ses anges gardiens.

« Depuis que je suis avec eux, mes problèmes de santé se sont stabilisés, explique-t-il. Mais depuis quelques semaines, ma pression a augmenté à cause du stress. J’ai beau essayer de ne pas penser à ça [la COVID-19], le petit hamster roule tout le temps et j’ai de la misère à dormir. »

Simon Carrier a peur d’attraper la COVID-19. D’autant plus que son cousin Roméo, qui a le même âge que lui, est décédé de cette maladie il y a deux semaines. « Je fais tout ce qu’il faut pour ne pas l’attraper, mais cette bibitte-là, elle est tenace », affirme-t-il.

Clinique mobile pour itinérants

À l’autre bout de la ville, une clinique mobile se déploie au square Cabot tous les mardis depuis deux semaines.

Aujourd’hui, il pleut à boire debout. Malgré le temps glacial, une cinquantaine de personnes flânent dans le parc, à la sortie du métro Atwater. C’est l’heure du dîner et la plupart font la file sous le grand chapiteau de la Ville de Montréal pour obtenir de la nourriture.

Une infirmière et un bénévole scrutent le parc, à la recherche de patients connus qui pourraient avoir besoin d’un suivi médical. Ils ont l’œil. Ils voient ceux qui les regardent de loin, sans oser s’approcher. Ils vont discuter avec eux, leur expliquent ce que la clinique peut leur offrir et les recommandent aux bons soins de l’infirmière Claudine Pringle, installée derrière un Plexiglas sous un chapiteau. Juste derrière, dans la camionnette blanche, sa collègue Pénélope Boudreault, coordonnatrice des opérations, lui fournit le matériel dont elle a besoin.

La clinique mobile de Médecins du monde roule depuis longtemps pour offrir des soins de première ligne aux personnes en situation d’itinérance. Mais, depuis la crise, elle a dû modifier ses habitudes. Les patients n’entrent plus dans la camionnette et sont soignés à l’extérieur, sous le chapiteau.

« Les gens en situation d’itinérance ont souvent des toux chroniques ou des difficultés respiratoires reliées à leur mode de vie ou à leur consommation, ce qui fait qu’on ne peut pas identifier les personnes qui auraient des symptômes de la COVID-19 », explique Pénélope Boudreault.

Situation complexe

Les infirmières voient entre 10 et 15 patients par jour, dans les parcs et les ruelles où se retrouvent les itinérants. Elles traitent souvent des plaies aux mains ou aux jambes qu’ils se sont faites dans une bagarre ou dans une chute.

Normalement, les infirmières nettoient les plaies et font les bandages, tout en enseignant aux patients à le faire eux-mêmes. Mais en raison des risques de contamination, Claudine Pringle et ses collègues demandent aux patients de faire les soins eux-mêmes, sous leur supervision. « On a quand même le matériel pour s’approcher des patients lorsque c’est trop complexe », précise la coordonnatrice.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

À l’arrière du véhicule, le matériel nécessaire pour les soins est rangé sur une étagère adaptée.

Avec le soutien de médecins bénévoles, les gens de la clinique mobile de Médecins du monde peuvent également renouveler des ordonnances. Certains patients sont réorientés vers le système de santé.

« C’est toujours complexe avec la clientèle que l’on voit, car la plupart ont déjà plein de blessures et des traumas reliés au mode de vie dans la rue. Ils n’ont pas de médecin de famille, pas de carte d’assurance maladie — elle est soit expirée ou perdue — et pas de téléphone pour être rappelés ou pour prendre un rendez-vous », explique Mme Boudreault.

On a approché la Santé publique pour offrir l’aide de la clinique mobile pour faire du dépistage. Ils nous ont répondu que, pour l’instant, ce n’était pas une [solution] qu’ils souhaitaient mettre de l’avant.

 

Or, depuis la pandémie, c’est encore plus complexe, note-t-elle. « J’ai appelé aujourd’hui pour référer un patient dans une clinique sans rendez-vous, mais ils ne prennent plus de gens qui se présentent au sans rendez-vous. Tout se fait par téléphone. Il faut appeler, réussir à avoir la ligne, attendre, donner un numéro pour que le médecin rappelle pour l’évaluation. Pour la population en général, c’est facilitant, mais pour les gens dans les refuges ou en situation d’itinérance, ça complexifie encore plus les choses. »

Les infirmières ne font pas de dépistage de COVID-19, même si on le leur demande souvent. « Plusieurs sont préoccupés, ils nous demandent de passer le test », constate Pénélope Boudreault. « On a approché la Santé publique pour offrir l’aide de la clinique mobile pour faire du dépistage. Ils nous ont répondu que, pour l’instant, ce n’était pas une [solution] qu’ils souhaitaient mettre de l’avant.