Hésitants devant l’appel en renfort dans les CHSLD

La décision du gouvernement d’envoyer des renforts dans les CHSLD se heurte à une certaine résistance. Même s’ils reconnaissent l’urgence de la situation, les travailleurs de la santé réaffectés dénoncent la « désorganisation » du réseau et craignent de créer d’autres problèmes ailleurs.

« Mes collègues préposés aux bénéficiaires sont appelés à toute heure du jour ou de la nuit et ils sont “pitchés” dans des foyers de personnes âgées, où il n’y a pas de protection. Une collègue a même été changée cinq fois de place en une semaine. On nous promène d’un bord puis de l’autre, en passant d’une zone chaude contaminée à une zone froide qui ne l’est pas. C’est infernal », a déploré dans un cri du cœur une préposée aux bénéficiaires de Chicoutimi dont nous taisons l’identité comme celle de quelques autres personnes interrogées. « Ils sont en train de vider l’hôpital de tous ses préposés. Et quand on ne veut pas y aller, on nous envoie en congé sans solde. Notre syndicat ne nous défend même plus. Il n’y a plus personne pour les quarts de travail de soir. »

Travailleuse sociale dans le secteur jeunesse, Élisa a été réaffectée, avec une dizaine de membres de son équipe, dans deux CHSLD de Montréal. Elle aurait pu effectuer le travail d’un préposé aux bénéficiaires, mais elle a choisi l’autre option, soit d’offrir un soutien psychologique aux travailleurs, même si elle met « un sparadrap sur un bras cassé », selon elle.

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« J’ai l’impression de “patcher” dans quelque chose qui n’est pas mon domaine, dit-elle. Je ne veux pas dire que les personnes âgées ne sont pas importantes, loin de là. Mais c’est tellement frustrant de voir qu’on a vidé notre équipe et qu’il n’y a plus personne pour les services jeunesse. C’est confrontant. Il y a un an, une petite fille de Granby est décédée dans un contexte horrible, et je ne serais pas surprise que ça arrive à nouveau. »

Tous les gens appelés en renfort à qui Le Devoir a parlé le reconnaissent : il y a une crise et c’est important d’aller prêter main-forte. Mais à quel prix ? se demandent-ils.

Ça met en colère nos membres parce que ça envoie le message que ce qu’ils font en santé mentale, ce n’est pas important

« Aller dans des CHSLD pour apporter un soutien psychologique aux équipes en temps de crise […] ça ne pose aucun problème aux psychologues, a assuré Christelle Luce, de l’Association des psychologues du Québec. En revanche, lorsqu’ils sont délestés de leur charge pour être envoyés faire des tâches de préposés aux bénéficiaires, comme donner des plateaux-repas, changer des jaquettes et vider des poubelles, ça nous inquiète. »

Pour l’instant, une dizaine de psychologues des CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal et de Lanaudière ont reçu une formation pour travailler dans des CHSLD. « Ça met en colère nos membres parce que ça envoie le message que ce qu’ils font en santé mentale, ce n’est pas important », ajoute Mme Luce. Steve Garceau, de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), parle d’une gestion « chaotique » du réseau.

« Une de nos membres a été appelée à travailler alors qu’elle a été testée pour la COVID-19. Il me semble que ça fait longtemps que c’est clair : si tu attends le résultat d’un test, tu restes chez vous ! »

Autre absurdité selon lui : des travailleurs qui faisaient du soutien à domicile doivent maintenant se promener d’un CHSLD à l’autre, augmentant ainsi les risques de propagation.

Appel à l’aide

Le gouvernement Legault tente par tous les moyens de trouver du personnel pour combler les pénuries dans les CHSLD. « La situation s’est beaucoup détériorée dans les dernières semaines, a constaté le premier ministre. On compte aujourd’hui 1250 employés, juste dans les CHSLD, qui sont absents, soit qu’ils sont infectés, soit qu’ils ont la crainte d’être infectés ou toute autre raison […]. » Ces absences ajoutent une pression dans des établissements qui souffraient déjà d’un manque de personnel.

François Legault a réitéré son appel à l’aide aux gens ayant « toutes sortes de formations médicales », qu’ils soient médecins spécialistes, retraités du réseau de la santé, enseignants en soins infirmiers et médicaux ou employés d’entreprises d’économie sociale qui offrent des soins à domicile.

75
Le Québec a connu son pire bilan mardi, le nombre de morts de la COVID-19 étant passé de 360 à 435. Il s’agit d’une augmentation de 75, soit une fois et demie le triste record de 48 atteint samedi.

Après avoir pesé « la balance des inconvénients », Québec permettra dès jeudi aux proches aidants déjà connus par les directions des CHSLD d’aller prêter main-forte aux préposés aux bénéficiaires s’ils le souhaitent. « Ce sont des gens qui allaient régulièrement, avant la pandémie, offrir de l’alimentation, de l’hydratation ou de l’hygiène, a précisé M. Arruda. Il y a à peu près 10 % des gens en CHSLD qui ont ce genre d’aidants naturels. »

Et 92 % des établissements auraient déjà contacté les familles concernées, selon le premier ministre. « Je veux être clair, par contre : si vous n’êtes pas un proche aidant qui est identifié par les responsables des établissements, l’interdiction des visites demeure », a-t-il mis en garde.

Les proches aidants pourront aller s’occuper seulement de la personne qu’ils connaissent.

« Si vous êtes une personne qui n’est pas dans cette catégorie, je vous demande de ne pas mettre de pression ou de porter plainte contre les choix qui seront faits par les établissements », a précisé M. Arruda.

En données

691 nouvelles personnes déclarées positives à la COVID-19 ont été recensées au Québec mardi, portant le total à 14 248. Le nombre de personnes hospitalisées pour soigner leurs symptômes a augmenté de 57. En tout, 936 personnes ont été hospitalisées dont 230 aux soins intensifs. Ces unités de soins spécialisées comptent 4 patients de plus.

Profs en renfort

Quant aux quelque 2600 enseignants que le gouvernement veut réquisitionner, ils attendent toujours les directives, qui devraient leur être communiquées mercredi. Le président de la Fédération autonome de l’enseignement, Sylvain Mallette, déplore pour sa part que des commissions scolaires passent déjà « par-dessus la tête des syndicats ».

« On vient de m’informer que le CIUSSS des Laurentides a fait sa demande de besoins à l’un des employeurs et que la commission scolaire a transmis des noms. Sans même discuter avec les syndicats, rapporte-t-il. On ne nie pas l’importance de pousser à la roue, mais ce n’est pas vrai que ça va marcher comme ça, à coups de cravache. »

Avec Mylène Crête



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9 commentaires
  • Jacques Bordeleau - Abonné 15 avril 2020 08 h 21

    Echo

    Le Devoir semble avoir choisi de faire écho aux voix véhémentes de critiques qui cachent mal leur désir de se planquer. Tout pour discréditer les efforts de ceux et celles qui s'emploient â améliorer les choses.

    Jacques Bordeleau

  • Claude Bariteau - Abonné 15 avril 2020 08 h 24

    La situation dans le CHSLD risque de devenir le tendon d'Achille de la gestion de la crise actuelle au Québec par un souci de corriger le manque de personnels et l'irradiation du coronavirus dans des établissements dont plusieurs étsient mal préparés à cette situation. Un travail de coordination multipartite s'impose pour éviter de rater les correctifs recherchés là où c'est possible, mais surtout avec des règles et des équipements adéquats.

  • Réal Boivin - Inscrit 15 avril 2020 09 h 02

    On envoie pas des soldats en terrain miné sans son équipement.

    Je trouve irresponsable que l'on envoie de force des travailleurs en pleine santé dans des milieux contaminés qui ne sont pas équipés pour leur protection. Ces travailleurs pourront ensuite infecter leurs proches dont des jeunes enfants.
    On sait que le COVID-19 peut tuer les jeunes comme les vieux.

    Je trouve scandaleux qu'on risque la vie de personnes en santé pour aller au secours de personnes très malades et en fin de vie.

    Je trouve finalement honteux que l'on essaie de déguiser en sauvetage les conséquences du mépris que tous les gouvernements antérieurs ont eu envers les personnes agées.

    Après la pandémie, parmis les travailleurs qui n'en seront pas morts, qui voudra continuer à travailler dans ce milieux totalitaire.

  • Gilles Théberge - Abonné 15 avril 2020 10 h 32

    Quoi...? « « Une de nos membres a été appelée à travailler alors qu’elle a été testée pour la COVID-19. Il me semble que ça fait longtemps que c’est clair : si tu attends le résultat d’un test, tu restes chez vous ! ».

    Ils sont en trai de perdre le contrôle. Devons-nous nous rallier ou entrer en dissidence ? Il me semble que si nous voulons vaincre la pandémie, il faut se rallier...

    Mais que doivent faire les média ? Est-ce que ce n'est pas ameuter la population que de diffuser de pareilles nouvelles ..?

  • Lisette Hade - Abonnée 15 avril 2020 10 h 33

    Comment un membre psychologue de l’ATPS peut-il se sentir dévalorisé parce que en situation de crise extrême et sûrement aussi de grande désorganisation, on lui demande d’aider en marge de ses fonctions habituelles? Soulager une personne aînée totalement vulnérable et dépendante en changeant sa jaquette souillée et en lui apportant un repas qu’elle attend peut-être depuis plusieurs heures, peut-il être à ce point confrontant à ce moment-ci par rapport aux larges préoccupations en santé mentale?
    Ce membre psychologue a-t-il déjà oublié ce vieux schéma de l’échelle des besoins selon Maslow? Et dans les circonstances actuelles de crise, ne peut-on mettre de côté les définitions de taches et les prérogatives professionnelles pour répondre aux besoins essentiels de sécurité et de dignité de la personne aînée.
    Merci par ailleurs à tous les intervenants qui réussissent à tracer leur voie pour soulager, nonobstant les obstacles.
    Lisette Hade
    Gestionnaire retraitée du réseau