Les Québécois appelés à ne pas baisser la garde

Laurie Robichaud, urgentologue à l’Hôpital général juif, à Montréal, traite des patients atteints de la COVID-19 depuis l’éclosion de la pandémie au Québec. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Laurie Robichaud, urgentologue à l’Hôpital général juif, à Montréal, traite des patients atteints de la COVID-19 depuis l’éclosion de la pandémie au Québec. 

Quatre semaines à combattre l’ennemi invisible. En tentant de déjouer la mort dans un mélange d’espoir, de fatigue et d’effroi. En se frottant à cet inconnu dont on ne connaissait même pas l’existence il y a à peine quatre mois. Alors que le Québec semble toucher le pic de la contagion, des professionnelles du réseau de la santé lancent un vibrant cri du cœur pour enjoindre aux Québécois de ne pas lâcher et à poursuivre le combat en restant à la maison.

« Nous, on est prêts, on est là, assure Laurie Robichaud, urgentologue à l’Hôpital général juif, à Montréal, qui traite des patients atteints de la COVID-19 depuis l’éclosion de la pandémie au Québec. Oui, je pense que les Québécois comprennent le danger auquel on s’expose. Mais il faut qu’ils continuent à nous aider. »

Marie-Ève*, infirmière en santé mentale, a dû se résigner à se séparer de ses enfants pendant tout le temps que durera la pandémie. « Restez chez vous. Pour tous les petits Théo* et les petites Maéva* qui sont loin de leur maman », lance-t-elle avec émotion. Fragile des poumons, le petit Théo, 5 ans, est hospitalisé pratiquement chaque année. « Son système immunitaire marche un peu tout croche », explique sa maman. Pour le protéger, Marie-Ève a envoyé le jeune garçon vivre avec sa sœur de 11 ans chez leur papa.

 

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« Dire qu’ils me manquent est en deçà de la réalité. J’ai physiquement mal de leur absence, témoigne Marie-Ève. Je n’ai jamais fait plus grand sacrifice de toute ma vie. »

« Et de ne pas savoir combien de temps ils seront éloignés de moi comme ça… » Un déchirement des liens physiques qui a laissé un « trou noir se faufiler jusqu’à mon cœur », glisse Marie-Ève. « Mais j’ai choisi ma profession en connaissance de cause. »

Solidarité et vocation

Aude* s’est portée volontaire dès le premier jour pour travailler dans une unité de COVID-19. « C’est la vocation qui rentre d’un coup, explique cette infirmière qui travaille pour une agence privée. J’ai dit : go, je veux y aller, je suis prête. »

Depuis, les jours passent et la fatigue s’installe. Mais la motivation ne faiblit pas. Douze heures par jour, Aude soigne, rassure et veille sur ses patients contaminés par le coronavirus. « Travailler aux soins intensifs, c’est ce feeling-là, de donner de soi-même. »

Avec, toujours en toile de fond, cette solidarité, qui nourrit et qui unit en temps de crise. « Il y a toujours eu beaucoup d’entraide aux soins intensifs. Mais maintenant encore plus. On se surveille tout le temps, les infirmières, les préposées, les médecins, pour s’assurer qu’on n’a rien oublié et qu’on est bien protégés avant d’entrer dans une chambre. »

Parallèlement à cette passion d’aider, il y a aussi cette compréhension, intense, du danger présent, juste là, et qui ne peut faire autrement qu’unir. « On vit les mêmes émotions. On parle le même langage », illustre Aude.

« [On] est sur les dents », laisse pour sa part tomber Marie-Ève. « On fait un peu les toughs et on essaye que ça ne paraisse pas trop, mais on meurt un peu en dedans chaque fois que quelqu’un tousse. »

La peur fait ainsi son chemin, sournoisement. « Mais ce n’est pas une peur bleue qui paralyse. C’est davantage une anxiété », explique Laurie. Un vertige face à cet inconnu qui tue et qui parfois ébranle les travailleurs de la santé au point d’en faire craquer certains.

« On aurait le goût de se serrer dans nos bras, mais on ne peut plus. Alors on se donne des coups de coude ou des coups de pied, c’est rendu un running gag à l’urgence », raconte Laurie.

Chaleur humaine

Depuis quelques semaines, une chaleur humaine rayonne également à travers les murs des hôpitaux. « On ressent la solidarité de la population, poursuit l’urgentologue. On dirait que c’est la première fois que les gens comprennent vraiment ce qu’on vit et qu’ils reconnaissent le danger de travailler à l’urgence. »

En signe de reconnaissance, des citoyens se présentent à l’hôpital pour laisser de la pizza, du café ou encore des barres de protéines au personnel médical. « Ça m’a sauvé la vie dans les dernières semaines, les barres de protéines, souligne Laurie. Ça me donne le petit coup de pouce pour être capable de continuer. »

En rentrant du travail un soir, Aude a trouvé sur sa porte un mot d’encouragement laissé par ses voisins. « Je la sens, la reconnaissance », souffle-t-elle. « Continuez à nous envoyer des messages de soutien, ça nous touche et ça nous aide, lance-t-elle, en s’adressant à la population. Mais n’oubliez pas aussi de poser des gestes. Respectez le confinement. »

Pour encore plusieurs semaines, l’inconnu sera derrière la porte lorsque Laurie, Marie-Ève et Aude se présenteront à l’hôpital. « C’est comme si on poussait la porte pour aller à une audition, on ne sait jamais ce qui va se passer derrière », illustre Aude. De jour en jour, parfois même d’heure en heure, les protocoles changent, les équipements disponibles fluctuent et les stocks de médicaments varient. « Chaque jour, il y a quelque chose de nouveau auquel il faut s’adapter », confirme Laurie.

Le défi est donc là, la soif d’aider et le courage aussi. « Ça va juste aller de mieux en mieux », glisse Aude.

* Les noms de ces personnes ont été modifiés par souci de confidentialité.