Des établissements pour aînés oubliés

Dans l’immeuble de Villeray non certifié Habitat 1460, une majorité de locataires (51 sur 71) ont plus de 70 ans.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans l’immeuble de Villeray non certifié Habitat 1460, une majorité de locataires (51 sur 71) ont plus de 70 ans.

Des habitations pour aînés relevant d’OBNL ont l’impression de prêcher dans le désert. Depuis le début de la crise du coronavirus, ils suivent à la lettre les directives gouvernementales pour protéger leurs résidents. Pourtant, malgré une facture qui gonfle, ils ne pourront pas toucher l’aide d’urgence, contrairement aux résidences privées pour aînés.

Livraison des repas aux portes, nettoyage plus fréquent, contrôle des entrées et sorties : les consignes sanitaires dictées par Québec pour freiner la propagation du coronavirus ont fait bondir les dépenses des établissements pour personnes âgées.

Le gouvernement Legault a donc annoncé le 30 mars une aide d’urgence de 133 millions de dollars aux établissements qui accueillent des aînés. De cette somme, 40 millions sont destinés aux résidences privées pour aînés (RPA) certifiées.

Au Réseau québécois des OSBL d’habitation, on juge avoir été injustement oublié. Plus de 200 établissements du regroupement où loge une clientèle âgée n’auront pas droit au précieux coup de pouce, alors qu’ils doivent eux aussi faire face à la pandémie de COVID-19.

Sans parler du fait qu’il s’agit d’organismes à but non lucratif, avec des moyens financiers déjà limités, note le secrétaire général du réseau, Jacques Beaudoin. « Pour le moment, ils peuvent jouer sur une marge de crédit bancaire pour payer les dépenses supplémentaires, mais c’est sûr que ça va les rattraper plus tôt que tard », fait-il valoir.

Le Réseau a justement interpellé la ministre des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, mais « les décisions tardent à venir », dit-on. Le cabinet de Mme Blais n’avait pas non plus répondu aux demandes du Devoir au moment où ces lignes étaient écrites.

200
C’est le nombre minimum d’établissements du Réseau québécois des OSBL d’habitation qui n’auront pas droit au précieux coup de pouce financier de Québec.

Traitement « inégal »

« On prend nos responsabilités de la même façon, qu’on soit une résidence certifiée ou non. On devrait recevoir les mêmes sommes », déplore au bout du fil Céline Lacasse, coordinatrice des services communautaires et locatifs pour Espace La Traversée, à Montréal.

Celle-ci est bien placée pour juger de ce « traitement inégal ». Son OBNL gère à la fois une résidence certifiée RPA du Centre-Sud, Habitat Fullum, et un immeuble de Villeray n’ayant pas ce statut, Habitat 1460.

Or, les consignes gouvernementales sont appliquées uniformément aux deux endroits, assure-t-elle. D’autant plus que l’immeuble non certifié héberge une majorité de locataires (51 sur 71) ayant plus de 70 ans, plus susceptibles d’avoir des complications en cas d’infection.

À voir en vidéo

Dans le cas de la RPA, le CIUSSS du Centre-Sud lui a déjà promis un remboursement des dépenses supplémentaires liées à la pandémie. Pour Habitat 1460, rien n’est moins sûr. « Cette facture-là, il va falloir que quelqu’un la paie. On ne peut pas la refiler aux locataires l’année prochaine », s’inquiète Mme Lacasse.

L’action de la santé publique a été elle aussi inégale depuis le début de la crise, renchérit celle qui la qualifie même de « chaotique » à certains égards. Le 12 mars, avant même que François Legault déclare l’état d’urgence sanitaire, le CIUSSS s’est enquis de ses besoins pour Habitat Fullum. Depuis, les discussions ont lieu sur une base quasi quotidienne.

Dans le cas d’Habitat 1460, le premier appel du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal remonte au 1er avril. « Ils m’ont dit qu’ils allaient m’envoyer de l’information sur le virus », se remémore Mme Lacasse.

Un « manque de bras »

Même son de cloche du côté d’Alain Rioux, directeur général des Toits de Mercier. L’organisme accueille des personnes de 60 ans et plus dans l’un de ses deux immeubles. « On nous demande de faire la même chose que les RPA, mais nous, on n’a pas le personnel », dit-il.

Jeudi, M. Rioux a néanmoins reçu « une bonne nouvelle ». Le CIUSSS l’a informé qu’il allait assumer les coûts pour placer aux portes des agents de sécurité.

S’il a pu compter sur le dévouement d’employés et de bénévoles — ce qui lui a sans doute permis d’éviter le pire, dit-il —, « il manque de bras ». « Ce soir, c’est moi qui ai passé les repas », ajoute celui qui ne cache pas qu’un coup de pouce de Québec serait le bienvenu.

« Là, ce qui va nous manquer, c’est de l’aide psychologique. J’ai des gens qui vivent chez eux avec des masques et des gants. Ils paniquent à l’idée d’attraper le virus et d’en mourir », raconte-t-il.

Il faut dire que l’inquiétude a monté d’un cran cette semaine. L’établissement a enregistré son premier cas de COVID-19, une dame qui a été transférée lundi au CHUM. Rapidement, la nouvelle a eu l’effet d’un électrochoc. « Je n’avais pas beaucoup de délinquants, mais ceux qui n’écoutaient pas, qui se sauvaient en taxi pour aller chercher une pinte de lait, c’est fini », explique M. Rioux.

Les sept personnes ayant été en contact avec la résidente infectée ont été testées et attendent leur résultat. Pour ce faire, le directeur a dû faire pression auprès de la santé publique, qui préférait attendre l’éclosion d’un second cas avant d’envoyer une équipe. « Je leur ai dit que je ne voulais pas attendre que ça dégénère », lance-t-il.