Le Québec n'avait aucune réserve nationale de masques ou de blouses

À défaut de pouvoir regarnir les stocks de gants et de masques, ces employées de l’Hôpital général juif de Montréal approvisionnent l’établissement en croustilles et autres douceurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À défaut de pouvoir regarnir les stocks de gants et de masques, ces employées de l’Hôpital général juif de Montréal approvisionnent l’établissement en croustilles et autres douceurs.

Le Québec ne dispose d’aucune réserve nationale de matériel utile durant une épidémie comme celle de la COVID-19, contre laquelle il livre une lutte difficile.

L’État a pris la décision de ne pas entreposer d’équipements de protection individuelle — masques chirurgicaux ou de procédures, masques N95, blouses et gants par exemple — de crainte de les gaspiller. « Il est important de comprendre que ces équipements ont des dates d’expiration. Le réseau de la santé ne pourrait pas, par exemple, commander d’énormes quantités de masques et de combinaisons, au cas où celles-ci seraient nécessaires dans 5, 7 ou 10 ans », fait valoir la porte-parole du ministère de la Sécurité publique, Louise Quintin, dans un échange avec Le Devoir.

 

Pourtant, le ministère de la Sécurité publique dispose d’entrepôts. On y trouve des fournitures pratiques après des sinistres comme les crues printanières : des lits de camp, des couvertures, etc.

La justification avancée par le gouvernement québécois laisse dubitatif le microbiologiste Karl Weiss. À ses yeux, l’État québécois aurait très bien pu constituer une réserve de centaines de milliers, voire de millions, de masques de protection au fil des dernières années. « Vous pouvez faire cela. Ça s’appelle de la gestion de stock. D’abord, ce sont des masques qui se gardent très longtemps. Deuxièmement, vous pouvez écouler dans le réseau un certain pourcentage de masques chaque année et les remplacer au fur et à mesure », souligne à gros traits le microbiologiste à l’autre bout du fil. « Donc, les masques qui vont être périmés dans l’année qui vient, au lieu que les hôpitaux en achètent, je leur envoie des masques et puis j’en rachète d’autres. C’est toute une gestion de réserve stratégique. Ç’a été fait dans le passé [dans les forces armées notamment]. Ça se fait », poursuit-il.

Si tous les pays avaient pris des mesures, nous n’en serions pas là

D’ailleurs, en 2004, le comité ministériel sur les mesures de précaution contre le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) avait recommandé au réseau de la santé de « rendre disponible et facile d’accès en tout temps le matériel nécessaire pour prodiguer les soins en toute sécurité, y compris les équipements de protection individuelle ainsi que les produits de nettoyage et de désinfection ».

Chaque établissement de santé entrepose les équipements de protection individuelle — masques chirurgicaux ou de procédures, masques N95, blouses et gants — dont il a besoin, explique le porte-parole du ministère de la Santé, Nicolas Vigneault. Des « transferts d’équipements » d’un centre à l’autre sont effectués au besoin, et ce, sous la supervision du ministère de la Santé où plus de 170 personnes font des pieds et des mains pour obtenir le matériel médical nécessaire afin de traverser la crise sanitaire.

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« Haut niveau de préparation »

Le 3 mars 2020, le sous-ministre de la Santé, Yvan Gendron, constatait, dans une lettre adressée aux dirigeants des établissements de santé, « un haut niveau de préparation devant l’éventualité d’une épidémie de COVID-19 au Québec ».

Un mois plus tard, le premier ministre, François Legault, a fait de l’approvisionnement de matériel médical sa priorité. Les équipements de protection individuelle pourraient manquer dans huit jours, a-t-il indiqué vendredi. « On a gagné une journée. Ce n’est pas beaucoup mais, quand même, on a maintenant pour huit jours d’équipements médicaux », a-t-il dit en conférence de presse.

Face au verrouillage de la frontière américaine aux masques, le Québec et l’Ontario s’affaireront à être « autonomes » dans la confection et la fabrication d’équipements de protection, a indiqué le chef du gouvernement.

Comme d’autres, le Québec a sans doute sous-estimé le nombre de décideurs politiques qui miseraient sur « la politique de l’autruche » pour remporter la bataille contre la COVID-19, soupçonne l’épidémiologiste Nima Machouf. « Si tous les pays avaient pris des mesures, nous n’en serions pas là », dit-elle dans un entretien téléphonique avec Le Devoir.

Le réseau de la santé dispose « normalement » d’un « bon corridor » d’approvisionnement en équipements de protection individuelle, mentionne Mme Machouf. « [Les gestionnaires] n’ont peut-être pas réalisé qu’on serait en compétition mondiale, parce que tout le monde veut les mêmes affaires et ils ne prévoyaient sans doute pas qu’aujourd’hui on aurait déjà dépassé le million de personnes malades sur la planète », suggère-t-elle.

De son côté, le gouvernement fédéral compte sur la Réserve nationale stratégique d’urgence (RNSU), dans laquelle se trouvent des fournitures d’une valeur de quelque 300 millions de dollars — sur papier du moins.

Cette réserve, créée en pleine guerre froide, prend la forme d’entrepôts dispersés à travers le pays, dont un principal dans la région d’Ottawa. Elle renferme « des fournitures et de l’équipement médicaux, des produits pharmaceutiques et des fournitures destinés à la prestation de services sociaux », se contente de dire l’Agence de la santé publique du Canada.

Le hic : la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, s’est dite déçue de son contenu. « Les gouvernements fédéraux, pendant des décennies, ont sous-financé des choses comme la préparation aux urgences de santé publique », a-t-elle laissé tomber cette semaine.

11 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 4 avril 2020 06 h 07

    En plein cela M, Weiss (1)

    En plein cela M, Weiss et vous avez raison sur toute la ligne. Malheureusement, plusieurs facteurs entrent en jeu, et ce ne sont pas nécessairement la prévoyance, le précaution, l'efficiace, et l'efficacité qui entrent en jeux, ni d'ailleurs "'le meilleur homme ou la meilleure femme à la bonne place".
    Le premier facteur est celui de la promotion au sein des organisations gouvernementales (incluant les villes du style de MTL). Tout d'abord, il y a la république des copains et des petits copains. La devise est simple: "les copains d'abord". Suivi de près par le pistonnage interne: celui-ci là, c'est le fils de,,., c'est la fille de...
    Le deuxième critère est celui de l'employé ou du candidat non dangeureux pour la hiérarchie en place. Ce qui donne, ce que cela donne: "lui, il n'est pas dagereux pour moi, donc je le prends immédiatement... Mieux, il dit toujours comme moi... L'on nomme cela des bénis oui-oui...
    Le troisième critère,.. a-t-il fait de grandes réalisations ici, ou ailleurs...Des CV qui sont conflés à l'hélium du style "ben grâce à moi la production chez xyz a monté de 25% dans les 6 mois que j'étais là... et vous savez que cette entreprise là existait depuis plus de 100 ans"... Mais aucune réflexion sur le fait que le candidat est brusquement parti relevé de grands défis ailleurs 6 mois après son embauche, aucune réflexion comment il a fait cela le 20%, aucune réflexion sur le fait que l'année antérieure un autre candidat embauché disait la même chose et qu'il avait justement travaillé exactement à la même entreprise pour exactement le même nombre de mois, aucune réflexion du titre d'emploi grandiloquent que le candidat possédait... Ni même du "mais ce devait être tous des demeurés dans cette shop là.. +40% de productivité en 2 ans... Ça devait être trop fort de la capuche avant votre passage... hein chose???"
    Plusieur autres facteurs similiaires sont aussi à ajouter... Tous aussi délirants

  • Serge Pelletier - Abonné 4 avril 2020 06 h 49

    Parfaitement raison en tout M. Weiss (2)

    Mais que ce produit-t-il une fois que les bénis oui-oui sont en emploi...

    Et bien, ils sévissent dans la licence aux max. Mieux, ils sont grandement appréciés et remerciés par des avantages et bonis en tous genres, en sus des hausses salariales mirobolantes, et titres d'emplois/postes ronflants.

    Et tout cela sans aucune sanction significative donnant suite aux bévues à répétions... Au pire, et nous en avons la démonstration récente avec la sous-ministre qui répond, en commission parlementaire, à son ministre qui la pose une simple questiion "mais pourquoi est-ce que cela est arrivée, Madame?" Réponse simple: "s'pas t'es affaires"... Résultat, 6 mois sur une tablette avec augmentation de titre plus "prestigieux" et augmentations de salaires... Puis, pour finir sa carrière en beauté un poste encore plus convoité, que tous désirent ardemment obtenir, lui permettant d'augmenter encore plus de plus son salaires, ses avantages et ses prestations de retraites étatiques...

    Lisez-bien les arguments actuels pour la "correction de la situation catastrophique", et c'est d'un ridicule et d'un risible plus que consommé. Le plus marquant de ceux-ci: "sous la supervision du ministère de la Santé où plus de 170 personnes font des pieds et des mains pour obtenir le matériel médical nécessaire afin de traverser la crise sanitaire"...

    Si M. Legault est réellement un vrai "patron", ce serait le congédiement immédiat et déchéance de tous les avantages possibles (style retraite) de toute cette gang de sous-ministres, de directeurs à titres ronflants, et des copains et petits copains, Mais, le système pour se défendre, mettra le tout sur la faute d'un sous-commis à temps partiel et sur appel qui deviendra le coupable désigné... Ha! lui, il va y goûter lui... Pis pas juste un peu.

  • Serge Pelletier - Abonné 4 avril 2020 07 h 20

    Parfaitement raison en tout M. Weiss (3)

    Personnelement, constatant que les infirmières de première ligne et celles ensupport risquaient fort d'être des sacrifiées tombant au combat tout en .étant des agents de contamination, j'ai fait parvenir, me basant sur mon expérience en la matière, des suggestions très à propos au "triumvirat" de Québec. Suggestions qui ne coûtaient rien d'appliquer. Entre autres, un bonnet et une résille pour toutes et tous... Réponse: une crise avec un beau "s'pas de tes affaires toé"... Pendant ce temps les infirmières tombent par grappes entères, les usagers du système sont de plus en plus contaminés...

    En fait, Feu Pierre Vadeboncoeur, dans la préface du livre intitulé "Une révolution avortée" de Paul-Émile Roy, a très bien décrit le système gouvernemental actuel au Québec: "(..) Le syndrome de la décadence est complexe. Il se caractérise principalement par le fait qu'au sein d'une société ou d'un groupe parvenus à un certain état de confu­sion ou d'égarement, presque tout le monde est dans cette confu­sion ou cet égarement, de sorte que le corps social ne trouve plus guère en lui-même la distance et les ressources critiques dont il aurait précisément besoin pour se juger. L'APPAREIL CRITIQUE SOUFFRE DU MAL QU'IL SERAIT CENSÉ ANALYSER. IL EST LUI-MÊME NON SEULEMENT GAGNÉ PAR, MAIS GAGNÉ À CE MAL ET À SES PRÉTENDUES JUSTIFICATIONS (...) quel recours peut-il rester encore, puisque le recul nécessaire pour porter un regard critique sur la situation ne peut justement (...). Voilà une génération que cela dure. C'est un magma. Com­ment intervenir? Ce ne sont pas les intervenants qui manquent: le ministère en est plein, les syndicats, les groupes, les associa­tions, les coteries, les technocrates, les bureaucrates, les théori­ciens, tout un chacun, en somme. Tout ce monde réussit, en fin de compte, par confusion des langues dirait-on, à reconduire de période en période un état de chose qui semble en effet continuer avec une belle force d'inertie.
    Soulignement pas moi.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 4 avril 2020 08 h 14

    Réserve

    Vous faites dans le sensationnalisme avec un titre qui ne reflete pas le texte et dont le but, comme trop souvent, est d,accabler le Québec et de l'inquiéter. Je comprends parfaitement les justes réticences des autorités à vous faire part, à vous et à d autres journalistes, de scénarios et de prévisions dont elles savent très bien que vous allez choisir les pires et vous en servir de toutes les façons pour blâmer, discréditer, réduire ce qui se fait ici, démotivant ainsi les Québécois pour ensuite mieux justifier votre cynisme.

    Jacques Bordeleau

    • Léonce Naud - Abonné 4 avril 2020 11 h 29

      Il est difficile de mieux saisir la substantifique moelle de cet article.

    • Sylvain Fortin - Abonné 4 avril 2020 17 h 36

      Mais vous avez quelle expérience dans le domaine de la santé pour réfuter le contenu de cet article ? Votre commentaire n'apporte rien puisqu'il n'est qu'un procès d'intention rempli de mépris.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 4 avril 2020 09 h 46

    Vrai, faux ou incomplet, mon seul souci

    Ce que l'on retrouve dans l'article est-il vrai, faux ou encore incomplet? Voilà les seules questions auxquelles je m'intéresse. Ceci dit, il ne faut s'attendre à ce que la haute fonction publique ou encore le gouvernement nous présentent une vision défaillante de leurs administrations.

    • Serge Pelletier - Abonné 4 avril 2020 15 h 32

      Exact M. Lusignan. Cela en est rendu à la comédie. Pour Ottawa... C'est le délire en direct, avec toujours "les experts m'ont dit"... Les milliards pleuvent. Oups! un ouragan de dollars qui se promènent partout... Mais jamais un seul mot sur "si j'aurais agit adéquatement dès le début, nous n'en saurions pas rendu là"...

      À Québec ce n'est guère mieux, ils sont pris dans l'engenage des méthodes statistiques quantitatives - deux cents experts, triés dans ces copains, conseillent le bon docteur porte-parole du GV-Q... et il ne peut rien dire de précis tant que ses "experts à lui" ne sont pas tous d'accord... La science, c'est la science - que l'on se dise.