Foyer d’éclosion dans un CHSLD à Montréal

«Pourquoi les CHSLD ne bénéficient pas des mêmes protocoles que le milieu hospitalier pour lutter contre la pandémie», se demande Anne Kettenbeil présidente du Comité des résidents du pavillon Alfred-Desrochers de l’Institut de gériatrie de Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Pourquoi les CHSLD ne bénéficient pas des mêmes protocoles que le milieu hospitalier pour lutter contre la pandémie», se demande Anne Kettenbeil présidente du Comité des résidents du pavillon Alfred-Desrochers de l’Institut de gériatrie de Montréal.

En attente de leur résultat pour la COVID-19, trois personnes sont décédées depuis vendredi au pavillon Alfred-Desrochers de l’Institut de gériatrie de Montréal. Une quatrième est morte alors qu’elle venait d’être déclarée positive au coronavirus. Tout porte à croire que l’établissement est devenu un foyer d’éclosion, une vingtaine de résidents présentant des symptômes étant aussi dans l’attente d’un verdict.

« Ma conjointe a commencé à faire de la fièvre dimanche [le 22 mars]. On l’a traitée comme si c’était une simple grippe, même si j’insistais pour qu’elle soit dépistée pour la COVID-19 », raconte Anne Kettenbeil, qui est aussi présidente du Comité des résidents du pavillon Alfred-Desrochers.

Il aura fallu attendre trois jours pour que sa conjointe Solange Arsenault, atteinte de la maladie de Parkinson, puisse passer un test. « Le vendredi, on a su qu’elle était positive et samedi soir, elle est décédée », poursuit, émue, celle qui a partagé sa vie pendant des années. Au bout du fil, visiblement affaiblie, elle confie qu’elle fait aussi de la fièvre depuis peu. « J’ai passé le test samedi, sûrement que je l’ai attrapé. »

Car Mme Kettenbeil a passé quatre jours au chevet de sa conjointe. Appelée mercredi d’urgence parce que cette dernière était devenue trop faible pour répondre aux employés, elle a pu l’accompagner jusqu’à son dernier souffle.

Pendant ces quatre jours, elle a aussi été un témoin privilégié de ce qui se passait à l’intérieur du CHSLD. « Je peux vous dire que la situation a été mal gérée », laisse-t-elle tomber.

J’ai dû insister pour dire que la situation était à risque et que des mesures devaient être prises

Elle a vu les patients de l’étage tomber malades les uns après les autres tandis que le personnel soignant multipliait les demandes auprès de ses supérieurs pour tester les résidents, soupçonnant une éclosion de coronavirus. Mais ce n’est qu’après le résultat positif de Solange Arsenault que les personnes symptomatiques ont pu passer un test, samedi matin.

Entre-temps, Anne Kettenbeil a pu constater le dévouement des employés qui se démenaient pour aider les malades, tout en s’inquiétant de tomber à leur tour. « Certains ont commencé à porter des masques et des blouses, mais ils ont vite manqué de matériel de protection », dit-elle.

« Les employés s’inquiétaient depuis quelques jours, mais depuis vendredi ils rentrent [au travail] avec la peur au ventre », confirme Françoise Ramel, la présidente par intérim du Syndicat des professionnels en soins de santé du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Photo: Anne Kettenbeil

Anne Kettenbeil a accompagné sa conjointe, Solange Arsenault (à droite), jusqu’à son dernier souffle samedi dernier.

Elle estime que le CHSLD n’était pas préparé à faire face à la pandémie. « Les moyens de protection étaient limités et il y avait un manque certain de mesures d’hygiène pour éviter la propagation du virus. »

Mme Ramel confirme que quatre personnes sont décédées depuis vendredi dernier.

« Bien sûr, on n’a aucune confirmation de l’employeur que c’est à cause du coronavirus. On nous dit qu’enCHSLD les patients sont vulnérables et que plein de raisons peuvent expliquer leur décès. Mais les employés se doutent bien que c’est l’œuvre du coronavirus », explique-t-elle. Un certain nombre de cas et de décès liés au virus ne sont donc pas comptabilisés dans le bilan du gouvernement, selon elle.

Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal n’avait pas répondu aux questions du Devoir au moment où ces lignes étaient écrites.

Des quelque 125 résidents de ce CHSLD situé dans Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, une vingtaine ont développé des symptômes de la maladie et attendent les résultats du test de dépistage. Plusieurs employés ont également des symptômes et sont présentement en quarantaine chez eux.

Après que le syndicat a tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises, la bâtisse a finalement été mise en isolement mardi après-midi et tout le personnel doit maintenant s’équiper de gants, blouses, masques et visières pour traiter les patients. « J’ai dû insister pour dire que la situation était à risque et que des mesures devaient être prises. Sans compter qu’il faut se battre pour obtenir le matériel de protection pour éviter d’avoir des contaminations communautaires » se désole Françoise Ramel.

CHSLD à l’abandon

Le problème, explique-t-elle, c’est que les CHSLD ne sont pas une priorité pour le gouvernement qui se soucie en premier de fournir le matériel de protection nécessaire aux urgences et aux soins intensifs. « Pourtant, on le sait depuis le début que les personnes âgées sont les plus à risque de mourir de ce virus. »

D’après elle, le personnel soignant va aussi venir à manquer dans les CHSLD très bientôt. « On abandonne les personnes âgées et le personnel qui s’en occupe depuis des années déjà, bien avant la crise. Le personnel est surchargé et la pandémie va juste aggraver la situation », poursuit-elle.

Anne Kettenbeil abonde dans le même sens et se demande pourquoi les CHSLD ne bénéficient pas des mêmes protocoles que le milieu hospitalier pour lutter contre la pandémie.

« On sait que le gouvernement est prêt à sacrifier les aînés pour donner des soins vitaux aux plus jeunes, plus susceptibles de survivre. Ça vaut en temps de crise incontrôlée ce type de raisonnement, mais nous sommes encore loin d’être à ce niveau. Ce qu’il se passe en ce moment dans les CHSLD est juste immoral », dénonce-t-elle.

Mercredi, le premier ministre, François Legault, a annoncé que le coronavirus était désormais présent dans 519 établissements où résident des personnes âgées au Québec, dont près de 200 CHSLD.


Pour aller plus loin
 

4 commentaires
  • Samuel Prévert - Inscrit 2 avril 2020 07 h 26

    Sacrifice...

    Vraiment triste. Mes condoléances.

    Nous ne pouvons sacrifier des gens qui ont contribué de façon aussi belle à l'épanouissement de notre société! Nous sommes responsables de tout le monde. J'aime ma mère, qui est très âgée et qui vit dans une résidence pour personnes autonomes et, je ne veux pas la perdre! Nous tenons à nos aînés!

  • Jacques Benoit - Inscrit 2 avril 2020 07 h 43

    merci Dr Barette pour le beau fiasco

    voici où nous ont mené les coupures sauvages que le Parti Libéral a fait au cours des dernières années

  • Jacques Bordeleau - Abonné 2 avril 2020 08 h 35

    Consignes

    Comment se fait-il que cette dame bien privilégiée ait pu entrer plusieurs jours dans ce CHSLD pour accompagner sa conjointe atteinte, jusqu'à son dernier souffle? Elle a pu observer complaisamment les difficultés pour mieux les reprocher ensuite au gouvernement. Indigne.

    Jacques Bordeleau

  • Robert Bissonnette - Abonné 2 avril 2020 08 h 44

    La covid 19 dans les CHSLD

    Je suis indignée à la lecture de cet article. Comment se fait-il qu'on laisse mourir nos aînés dans ces établissements? Comment se faitîl que les malades ne sont pas transportés aux soins intensifs et ne Il y a des gens quelque partoivent pas les mêmes soins que le reste de la population? Il y a des gens quelque part qui abandonnent ces aînés et ne croient pas qu'ils doivent recevoir des soins appropriés peu importe leur âge.
    Nicole Gagné abonnée