Des doses de chimiothérapie incomplètes

Un nouveau protocole d’administration de la chimiothérapie par voie intraveineuse a été publié en août. 
Photo: iStock Un nouveau protocole d’administration de la chimiothérapie par voie intraveineuse a été publié en août. 

Des patients atteints de cancer n’ont pas reçu la pleine dose de chimiothérapie prévue dans le cadre de leur traitement en raison d’un problème avec le protocole d’administration, lequel a été corrigé en août. Selon Québec, les patients n’ont pas subi « d’effets négatifs ».

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a confirmé au Devoir avoir découvert une « anomalie technique qui faisait que, dans certaines situations, 10 à 15 % » des doses n’étaient pas administrées aux patients. Une partie du médicament restait dans la tubulure entre le soluté et l’intraveineuse et le protocole « ne permettait pas de vider la ligne d’infusion », précise le MSSS.

Le MSSS n’a pas pu préciser les médicament en cause. Québec a révisé la procédure pour tous les antinéoplasiques.

Dans au moins trois autres provinces canadiennes, les médicaments touchés par le même problème sont des molécules innovantes d’immunothérapie. Elles sont utilisées pour ralentir la progression de la maladie ou améliorer le confort de patients dont le cancer est par ailleurs généralement incurable et avancé, et ne visent pas la guérison.

Combien de patients ont été touchés ? Dans combien d’hôpitaux ? Ont-ils été avertis de l’incident ? « Aucun établissement n’a signifié de situation systématique de dose non administrée en établissement. Des situations peuvent être constatées dans les centres, mais il n’y a pas d’inventaire provincial », a répondu le MSSS à ces questions.

Le ministère évalue que « la situation n’a pas eu d’effets négatifs sur les résultats et ne change pas les chances de survie des patients, ni les taux de réponse, puisque la proportion restante du médicament n’est pas considérée comme significative », indique la responsable des communications, Marie-Claude Lacasse. « De plus, les doses de chimiothérapie doivent souvent être réduites en raison des effets secondaires », ajoute-t-elle. Le MSSS ajoute que « différentes études indiquent qu’un écart entre la dose prescrite et la dose administrée est acceptable sans causer de préjudice au patient ».

En août, la direction générale de cancérologie a publié un nouveau protocole d’administration de la chimiothérapie par voie intraveineuse. Le processus de révision avait été amorcé avant que des incidents d’administration incomplète soient signalés dans d’autres provinces, notamment en Ontario, en juin, affirme Québec.

« La technique d’administration est de toujours administrer la chimiothérapie au complet », indique Mme Lacasse. Le nouveau protocole doit assurer cela.

Le document publié en août précise que 14 méthodes d’administration différentes étaient utilisées à travers le Québec.

Le Collège des médecins du Québec a indiqué ne pas être au courant de cette problématique. L’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, de son côté, bien que siégeant au comité ayant révisé le protocole d’administration, n’a pas participé activement à sa révision. L’Ordre des pharmaciens a indiqué « ne pas avoir été interpellé officiellement » dans ce dossier par le MSSS.

La Protectrice du citoyen n’a reçu aucune plainte de patient ni eu aucune discussion à ce sujet avec le MSSS.

Le Devoir a tenté pendant plusieurs jours de joindre l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec, mais aucune entrevue n’a été accordée.

Problème pancanadien

C’est l’hôpital de Mississauga, en Ontario, qui a sonné l’alarme le premier, en juin dernier. L’établissement a réalisé que la tubulure et la pompe utilisées dans l’administration de certaines chimiothérapies laissaient des quantités variables de médicament non administrées, rapportait CBC en août. C’est à la suite de cet article que Le Devoir a demandé au MSSS si cette situation s’était produite au Québec.

Dès le 26 juin, un bulletin de sécurité était envoyé à tous les hôpitaux ontariens pour les avertir et leur demander d’adapter leur protocole.

Après enquête, Cancer Care Ontario a découvert que 1063 patients avaient été touchés, indique un bref rapport que l’organisme a rendu public en août. Sa porte-parole, la Dre Robin McLeod, a également indiqué à CBC que les médicaments concernés étaient plus concentrés dans une plus petite quantité de liquide que les autres, ce qui a accentué le problème. Il s’agit des agents anticancéreux pembrolizumab, nivolumab et panitumumab, des médicaments récents qui font partie de l’arsenal de l’immunothérapie. Ils visent le ralentissement et le confort des patients, et non pas la guérison. Ce sont tous des médicaments très coûteux qui font l’objet d’autorisations restreintes d’utilisation au Québec depuis 2016.

En Ontario, tous les patients ont été contactés, et 10 % ont dû subir un nouveau traitement.

Cancer Care Ontario a alerté les autres provinces ainsi que Santé Canada et a lancé une enquête, en collaboration avec l’Institut pour la sécurité des médicaments aux patients du Canada, processus qui devrait prendre six mois.

Au Nouveau-Brunswick, Horizon Health Network a enquêté et recensé 248 patients touchés par la même erreur de protocole. Tous ont été contactés : 128 étaient toujours vivants et 120 avaient succombé à leur maladie. L’erreur n’a pas eu d’impact sur les chances de survie, a déclaré la Dre Margot Burnell, de Horizon Health, à Global News en septembre.

Cancer Care Manitoba, de son côté, a recensé 175 patients touchés, mais ne les a pas avertis, croyant que le tout causerait de l’anxiété alors que l’erreur était sans conséquence, a indiqué son directeur médical à CBC.

Divulgation obligatoire ?

Lorsqu’« un événement indésirable est survenu, a touché l’usager, mais que les conséquences ou leur niveau de gravité sont inconnus au moment de la déclaration », il est facultatif de le déclarer au patient, selon le plus récent rapport sur les incidents et accidents publié par le MSSS.

Dans le cas d’un problème d’administration de la chimiothérapie, l’avocat spécialisé en droit de la santé Patrick Ménard-Martin estime que les patients auraient dû être informés, même si le MSSS considère qu’il est peu probable que les patients aient été victimes de répercussions.

« Il y a un devoir absolu de divulgation, explique-t-il. Que l’incident ait ou non une conséquence pour les patients, ils doivent être informés, et ensuite pouvoir discuter avec leur médecin des mesures à envisager, s’il y a lieu. »

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