Évacuations aéromédicales: des médecins relancent le débat

En janvier, les évacuations d’enfants à bord de l’avion-hôpital Challenger en solitaire, surtout en partance du Nunavik, avaient causé tout un battage médiatique qui avait amené le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, à promettre de remédier à la situation.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne En janvier, les évacuations d’enfants à bord de l’avion-hôpital Challenger en solitaire, surtout en partance du Nunavik, avaient causé tout un battage médiatique qui avait amené le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, à promettre de remédier à la situation.

Constatant que des enfants des régions éloignées sont toujours évacués par avion sans leurs parents, la campagne #TiensMaMain intensifie son combat. Dans une lettre envoyée directement au premier ministre, Médecins québécois pour le régime public (MQRP) interpelle directement le gouvernement de Philippe Couillard pour que cesse cette pratique qualifiée d’« injustifiable ».

« Ce n’est pas la première fois qu’on appuie la campagne. Mais voyant que les choses ne bougent pas, que la situation devient intenable pour les soignants sur le terrain et devant cette absence de politique qui rend perplexe, on s’est dit qu’il fallait qu’on s’en remêle », a soutenu au Devoir Geneviève Bois, porte-parole de MQRP.

En 2005, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse avait interpellé M. Couillard sur cet enjeu alors qu’il était ministre de la Santé, rappelle MQRP. « Il nous apparaît nécessaire de ramener à votre attention cette situation inacceptable qui perdure depuis trop longtemps et que nous nous devons de dénoncer à nouveau », lit-on dans la lettre dont Le Devoir a obtenu copie, et qui est appuyée par une quinzaine d’organismes du milieu de la santé, dont la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ).

En janvier, les évacuations d’enfants à bord de l’avion-hôpital Challenger en solitaire, surtout en partance du Nunavik, avaient causé tout un battage médiatique qui avait amené le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, à promettre de remédier à la situation. Il y a tout juste un mois, Le Devoir révélait que le problème persistait malgré tout. Évacuations aéromédicales du Québec (EVAQ) avait annoncé le lancement d’une politique — il n’y en avait aucune — « d’ici quelques semaines ». Maintenant, ce serait « une question de jours », a-t-on appris.

Selon nos sources, il y aurait eu des réticences du côté de la réglementation en avionique, sous la responsabilité des autorités en transport, ce que nie le ministère de la Santé et des Services sociaux. « Il n’y a pas de “blocage”, a répondu une porte-parole du MSSS. La politique sera mise en vigueur dans les meilleurs délais possible. » Mais en respect des règles de Transport Canada, toutes les précautions doivent être prises afin d’assurer la sécurité des personnes transportées et du personnel. Cela implique une reconfiguration des avions Challenger, qui est en train d’être « finalisée », a-t-on ajouté.

Pendant ce temps, c’est le statu quo depuis quatre mois, déplore Samir Shaheen-Hussain, urgentiste pédiatrique à l’Hôpital de Montréal pour enfants. « À ma connaissance, il n’y a pas eu un seul cas d’enfant évacué à Montréal via l’avion-ambulance Challenger de l’EVAQ qui aurait été accompagné par son parent. C’est carrément scandaleux », a-t-il lancé. EVAQ confirme que des évacuations de mineurs sans leurs parents ont pu avoir lieu, mais que plusieurs sont évacués avec escorte lorsqu’il s’agit de plus petits avions, qui n’ont toutefois pas le niveau d’équipement de l’appareil Challenger.

Un accompagnement systématique

Le conseil d’administration de Médecins pour le régime public demande au gouvernement que le libellé de la nouvelle politique soit « public et précis » et que l’option offerte par défaut soit l’accompagnement parental systématique. « Si l’EVAQ juge que c’est impossible dans un cas précis, il est important que ce soit une pratique rare et documentée », précise le groupe de médecins. En plus de la justification des cas de refus d’accompagnement parental, le groupe demande aussi à ce que les statistiques sur l’évacuation des mineurs soient colligées et rendues publiques. « Il peut y avoir des raisons pour refuser, des cas de force majeure, mais j’en vois assez peu », a souligné Geneviève Bois, qui travaille principalement dans le village de Kuujjuarapik. « Si nous, on est capable de mettre dans de plus petits avions un médecin, une infirmière, même une deuxième, deux patients et leurs [accompagnateurs], je ne comprends pas comment un plus gros avion supposément mieux équipé ne pourrait pas le faire. »

Elle se souvient très bien de la première fois où elle a appris que l’escorte parentale n’allait pas de soi pour l’évacuation par Challenger, contrairement à celle dans les plus petits appareils. « Ça m’a coupé les deux jambes. Je ne savais pas comment j’allais annoncer ça aux parents. […] On a attaché leur enfant sur la civière et elle hurlait et se débattait. Elle me criait dans sa langue crie “où est maman ?” Il n’y avait personne pour la rassurer, raconte-t-elle. Avoir à annoncer à un parent qu’il ne montera pas à bord avec son enfant, c’est l’une des pires choses. J’aimerais ne plus jamais avoir à le faire. »

À ma connaissance, il n’y a pas eu un seul cas d’enfant évacué à Montréal [...] qui aurait été accompagné par son parent. C’est carrément scandaleux. 

Elle reconnaît qu’il peut être difficile de changer des pratiques établies depuis des années. « Si [le personnel d’EVAQ] n’est pas habitué à avoir des accompagnateurs à bord, ça peut être angoissant. » Mais s’il avait eu à vivre la réalité des villages éloignés et à « annoncer à une famille tissée serrée que leur bébé doit partir sans elle », cette situation n’aurait jamais perduré, croit-elle.

La situation a des relents colonialistes, dénonce MQRP dans sa lettre à M. Couillard, également envoyée à Gaétan Barrette. « Vous n’êtes pas sans savoir que de jeunes enfants autochtones ont été, pendant des décennies, arrachés à leur famille, parfois par avion, pour être “placés” au sud. […] Il est d’autant plus inacceptable de séparer enfants et parents dans ce contexte colonial. »

Geneviève Bois ne peut s’empêcher de penser que le problème aurait été réglé plus rapidement s’il arrivait aussi fréquemment dans d’autres régions éloignées, non autochtones. « Si le gouvernement veut montrer qu’il est sérieux dans sa démarche d’interagir avec les autochtones au Québec et de ne pas les faire sentir comme des citoyens de seconde classe, c’est toute son approche qui doit être repensée. À commencer par cette pratique-là, qui est inacceptable. »

3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 6 juin 2018 06 h 05

    quelle gestion d'un autre âge

    c'est comme si les enfants amérindiens étaient des nuls , qui a decidé que les jeunes amérindiens n'ont pas besoin de leurs parents, nous ne vivons pas au fin fond de la jungle

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 juin 2018 08 h 18

    La cruauté de l’État

    Je suis toujours aussi boulversé lorsque Le Devoir fait le suivi de ce dossier.

    Précisons que le Québec est la seule province canadienne qui refuse que l’enfant soit accompagné de sa mère.

    Que le gouvernement Couillard se traîne les pieds, cela est déjà scandaleux. Mais c’est pire lorsqu’on pense que c’est comme ça depuis trente ans (depuis que ce service aérien existe).

    Je remercie Le Devoir de nous faire régulièrement le suivi à ce sujet.

    Si on veut que ça change, il faut que les responsables — de toute évidence de mauvaise foi puisque ça dure depuis aussi longtemps — sachent que ce sujet ne disparaîtra pas du radar médiatique avec le temps.

    Cela _doit_ changer.

  • Danielle Brossard - Abonnée 6 juin 2018 13 h 03

    IGNOBLE !

    Avec tout l’argent que Couillard et Barrette ont donné en cadeaux aux médecins spécialistes, déjà gras durs, le traitement réservé à nos enfants autochtones qui ont le malheur d’être malades, relève tout simplement d’un mépris arrogant envers ces Premières Nations.