Québec maintient l’antibiotique pour tous les nouveau-nés

Les conjonctivites du nouveau-né sont presque toujours bénignes, mais celles causées par ces deux agents infectieux peuvent avoir de graves répercussions, allant jusqu’à la cécité.
Photo: iStock Les conjonctivites du nouveau-né sont presque toujours bénignes, mais celles causées par ces deux agents infectieux peuvent avoir de graves répercussions, allant jusqu’à la cécité.

Un onguent antibiotique continuera d’être appliqué dans les yeux des nouveau-nés québécois malgré l’avis de la Société canadienne de pédiatrie qui ne recommande plus cette intervention systématique.

Les conditions pour y mettre fin de manière sécuritaire « ne sont pas réunies », affirme le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) dans une position ministérielle publiée sur son site Web le 4 août dernier.

L’application d’un onguent d’érythromycine dans les yeux des nouveau-nés vise la prévention de la conjonctivite néonatale causée par Neisseria gonorrhoeae et Chlamydia trachomatis, deux infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) qui peuvent être transmises lors de l’accouchement. Les conjonctivites du nouveau-né sont presque toujours bénignes, mais celles causées par ces deux agents infectieux peuvent avoir de graves répercussions, allant jusqu’à la cécité.

« Étant donné la gravité des conséquences, nous devons agir avec prudence », explique le Dr André Dontigny. Selon le directeur de la prévention et de la promotion de la santé au MSSS, la position de la Société canadienne de pédiatrie « n’a pas suscité de consensus auprès des cliniciens qui oeuvrent auprès des femmes enceintes ».

Même si c’est rare, en raison de l’incidence majeure pouvant aller jusqu’à la cécité, par rapport à un onguent qui n’a pas d’effets indésirables importants, les avantages surpassent les risques

 

Une efficacité « douteuse »

En mars 2015, la Société canadienne de pédiatrie (SCP) a publié un document de principe dans lequel elle qualifie l’efficacité de l’onguent de « douteuse ». Elle remet fortement en question l’utilité de son application systématique. « Il n’existe aucune étude récente sur l’efficacité de ces médicaments en prophylaxie de la conjonctivite néonatale », écrivent les auteurs.

De plus, des tests effectués en 2012 au Canada ont révélé que 23 % des souches de N. gonorrhoeae sont résistantes à l’érythromycine.

Le médicament peut également causer des irritations oculaires bénignes chez certains bébés. « Pour certains parents, cette pratique nuit à l’attachement entre la mère et son nourrisson », ajoute la SCP.

Plutôt que l’administration indifférenciée de l’antibiotique chez tous les bébés, la SCP préconise le dépistage systématique des deux ITSS chez les femmes enceintes ainsi que le traitement et le suivi de celles qui en sont atteintes.

Dans le cas, toutefois, où une femme se présenterait à l’accouchement sans avoir été dépistée, un dépistage rapide devrait être fait à ce moment. Dans le cas où la mère présenterait toujours une infection à gonococcie au moment de l’accouchement, le nouveau-né devrait plutôt être traité aux antibiotiques par voie intraveineuse. Cela présente l’avantage de prévenir d’autres complications, comme la pneumonie, que cette bactérie peut causer. Dans le cas de la chlamydia, un suivi étroit est plutôt recommandé par les experts, car l’antibiotique ne devrait être donné qu’en cas de symptômes, puisqu’il peut avoir des effets secondaires graves.

Une décision guidée par la prudence

En janvier dernier, Québec a réuni à une même table les ordres professionnels des médecins, des sages-femmes et des infirmières, ainsi que divers intervenants concernés. La rencontre a convaincu le MSSS qu’il serait prématuré de cesser l’administration de l’onguent.

« Les cliniciens étaient préoccupés », rapporte le Dr Dontigny. C’est que Québec n’est pas en mesure de garantir que les lignes directrices qui préconisent le dépistage des ITSS chez la femme enceinte sont suivies sur le terrain. « On ne peut pas garantir que l’ensemble des cliniciens offre ce qui est recommandé », affirme le Dr Dontigny.

Il y a eu deux ou trois cas de conjonctivite gonococcique du nouveau-né dans les cinq dernières années, rapporte-t-il.

Le MSSS n’est pas en mesure de fournir des données sur la prévalence de la chlamydia et de la gonorrhée chez les femmes enceintes au Québec, ou encore sur la proportion de femmes enceintes qui bénéficient du dépistage de ces infections pendant la grossesse.

« Même si c’est rare, en raison de l’incidence majeure pouvant aller jusqu’à la cécité, par rapport à un onguent qui n’a pas d’effets indésirables importants, les avantages surpassent les risques, selon le Dr Dontigny. Ça vaut la peine de poursuivre la pratique. »

Québec compte tout de même abroger la loi qui rend l’application de l’onguent obligatoire, car ce type d’intervention devrait être régi par les guides cliniques et non par la législation, affirme le Dr Dontigny.

Des parents refusent

Les parents semblent de plus en plus nombreux à mettre en doute l’utilité de cette intervention. Plusieurs nouveaux parents ont affirmé au Devoir l’avoir refusée. « On ne sentait pas que nous étions à risque », affirme Émilie, maman d’une petite fille de sept mois. Suivie en maison de naissance par une sage-femme, elle n’a rencontré aucune embûche par rapport à sa décision et à celle de son conjoint. « Nous avons pris une décision éclairée et nous nous sentions en contrôle de la situation », renchérit ce dernier.

Cindy, pour sa part, a senti que son refus, basé sur les recommandations de la Société canadienne de pédiatrie, était mal reçu par l’infirmière lorsqu’elle a accouché à l’hôpital, en juin dernier. « L’infirmière n’avait pas l’air tout à fait d’accord avec notre décision, explique la nouvelle maman. Mais elle n’a pas insisté lorsqu’elle a vu que je ne changerais pas d’idée. » À son premier enfant, en 2014, l’onguent avait été appliqué sans qu’on lui explique sa fonction et sans qu’on sollicite son consentement, raconte-t-elle.

Les parents qui refusent l’intervention doivent signer un formulaire de refus de traitement.

Des pays comme le Danemark, la Norvège, le Royaume-Uni et la Suède ont abandonné cet outil de prévention. Il n’y a pas eu pour autant plus de cas de complications dues à la conjonctivite gonococcique, selon une étude britannique publiée en 2010 et citée par la SCP.


Une vieille pratique

Le traitement préventif de la conjonctivite néonatale est un héritage d’une pratique vieille de plus de 130 ans. L’application de nitrate d’argent dans les yeux des nouveau-nés a débuté à la fin du XIXe siècle. L’obstétricien allemand Carl Credé fut le premier à l’utiliser en prévention, et non seulement comme traitement. C’était en 1880, un an après l’identification de la bactérie Neisseria gonorrhoeae par Albert Neisser. À cette époque, sans antibiotique, la transmission de la bactérie responsable de la gonorrhée lors de l’accouchement avait des effets dévastateurs, causant infections et cécité chez les bébés. C’était la principale cause de cécité chez les enfants. De 30 à 50 % des nourrissons exposés pendant l’accouchement développaient une conjonctivite. Le traitement préventif, qui réduit à moins de 1 % les cas de conjonctivite causée par la gonorrhée chez les nouveau-nés, a rapidement été adopté partout dans le monde. Le nitrate d’argent fut peu à peu remplacé par un onguent antibiotique.

 
2 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 13 août 2016 05 h 31

    Je cite:
    «Des pays comme le Danemark, la Norvège, le Royaume-Uni et la Suède ont abandonné cet outil de prévention. Il n’y a pas eu pour autant plus de cas de complications dues à la conjonctivite gonococcique, selon une étude britannique publiée en 2010 et citée par la SCP.»

    Je suis d'accord avec ce point de vue. On finit par développer des doutes, soupçonnant de la pression des pharmaceutiques pour continuer ce traitement, non pas pour l'efficacité, mais parce que ça rapporte certainement gros aux dites pharmaceutiques. Rien n'est gratuit en ce monde.

  • Roxane Bertrand - Abonnée 13 août 2016 07 h 16

    Nul ne peut ignorer....

    C'est un droit de refuser toute intervention. Cependant, c'est davantage un devoir d'être informé. Les cliniciens qui suivent les protocoles n'ont pas de soucis légaux à ne pas informer leur patient, donc, les patients doivent se tenir au fait des pratiques médicales. Poser des questions et réfléchir.....comme chez le garagiste.