Les infirmières victimes de leurs collègues

L'intimidation a des conséquences non seulement sur les infirmières qui en sont victimes, mais aussi sur les patients.
Photo: iStock L'intimidation a des conséquences non seulement sur les infirmières qui en sont victimes, mais aussi sur les patients.

« Parmi toutes les formes de violence que les infirmières vivent, la pire et la plus dévastatrice, c’est celle qu’elles reçoivent de leurs collègues. » Ce constat brutal et étonnant, c’est celui que trace Hélène Durocher, chargée de cours et doctorante à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal à l’issue de travaux qui lèvent le voile sur l’intimidation que vivent les infirmières dans leur milieu de travail.

La forme que prend cette intimidation a de quoi donner des sueurs froides et ce qui la cause soulève des questions troublantes sur la culture de travail dans les milieux de soins de première ligne ainsi que ses conséquences non seulement sur les infirmières qui en sont victimes, mais aussi sur les patients.

« Celles qui dénoncent par conviction, pour protéger le public, se font souvent congédier parce qu’elles ont osé parler », explique Mme Durocher en entrevue.

Elle n’hésite pas à montrer du doigt la résistance au changement et les attitudes de fermeture comme déclencheurs du phénomène. « Se questionner [sur les soins prodigués] fait partie de la formation, mais si elles voient qu’il y a des choses qui pourraient être améliorées, les infirmières n’osent pas parler. La peur de parler ressort clairement auprès de mes participants », note-t-elle.

Entraves et congédiement

Les exemples qu’a recueillis Hélène Durocher au moyen d’entrevues de fond auprès de plus d’une cinquantaine d’infirmières et infirmiers sont aussi variés qu’effrayants : « Les gens refusent carrément d’aider une autre infirmière à donner des soins et c’est là qu’on voit que, pour les patients, cela a des impacts et c’est extrêmement inquiétant. »

Les conséquences professionnelles peuvent aller beaucoup plus loin, notamment par un frein à toute promotion ou la « condamnation » aux quarts de travail les plus ingrats la nuit ou les fins de semaine, et même jusqu’au congédiement.

« On va les surveiller au quotidien pour trouver une erreur et remettre en cause leur compétence pour finalement les prendre en défaut et monter un dossier contre elles. Elles sont ensuite congédiées pour incompétence, mais elles ne font l’objet d’aucune plainte à l’Ordre des infirmières et n’ont pas perdu leur permis », souligne Mme Durocher.

Menaces de mort

Cependant, c’est dans la sphère privée que l’atteinte est la plus dramatique.

« Il y en a pour qui ça se transporte sur Facebook, les fameux “petits amis Facebook” deviennent des intimidateurs sur le Web. Pour certains, on est tombés dans des aspects qui touchent un peu l’usurpation d’identité. Pour d’autres on crève les pneus, d’autres, c’est la tête de poisson dans le frigo, les menaces de mort. »

« J’ai des participantes qui ont été jusqu’à avoir des idées suicidaires », laisse tomber la chercheuse, qui en rajoute en relatant ce qu’elle a constaté en menant la recherche dans dix régions du Québec.

« Ça peut aller jusqu’à mettre leur vie en danger : en région, il y a un hôpital, un CLSC. Quand vous y travaillez et que vous êtes malade… » Elle raconte le cas de deux infirmières qui ont ainsi été stigmatisées et qui, lorsqu’elles ont besoin de soins pour elles et leur famille, doivent quitter la région pour consulter.

« Dans mes cas extrêmes, c’est un problème épouvantable parce qu’un coup qu’elles sont “barrées” par la direction, où peuvent-elles travailler ? Nulle part. Elles ne peuvent plus se replacer. Il y a une espèce de liste noire et leur seule référence, c’est cette région. »

Mme Durocher et ses collègues Chantal Caux et Marie Alderson présenteront cette semaine les résultats préliminaires de cette recherche intitulée Intimidation au sein de la profession infirmière : une réalité sociale de la première ligne du réseau public de la santé et des services sociaux dans le cadre du congrès annuel de l’Association francophone pour le savoir qui s’ouvre ce lundi à Montréal.

14 commentaires
  • Pierre Fortin - Abonné 8 mai 2016 12 h 42

    La culture d’entreprise dans l'administration publique


    Enfin! quelqu'un ose dénoncer ce problème qui est très répandu dans la fonction publique et qui se nourrit d'une omertà odieuse.

    Les grandes administrations publiques n'ont que faire de la culture d'entreprise alors qu'un milieu de travail sain est le premier gage de productivité et d'efficience, surtout lorsque les ressources humaines en constituent la matière première.

    Même les syndicats ont peur de s'attaquer à ce problème, eux qui ont pourtant la mission de protéger les travailleurs qui leur versent, pour leur protection, un pourcentage conséquent de leur salaire comme s'il s'agissait d'un pizzo.

    Quand a-t-on évalué la compétence de nos administrateurs publics dernièrement? On reconnaît volontiers les lacunes de nos systèmes de santé et d'éducation mais on ne pousse jamais plus loin l'étude de leurs causes.

    Si on osait donner la parole à ceux qui, à la base, font le travail et qui subissent les conséquences d'une hiérarchie dysfonctionnelle, on découvrirait qu'un bon nombre de ceux qu'on subordonne aveuglément au pouvoir sont en réalité des vecteurs d'évolution et d'amélioration. On serait surpris de découvrir que plusieurs d'entre eux sont les premiers et les mieux placés pour décrire les problèmes et proposer des solutions.

    • Richard Le Blanc - Abonné 8 mai 2016 21 h 18

      Cher M Fortin,

      Votre dernier paragraphe sonne très très juste.

      Merci de votre commentaire.

    • Hélène Paulette - Abonnée 9 mai 2016 08 h 22

      Malheureusement, monsieur Fortin, ça ne se pase pas que dans la fonction publique mais dans l'entreprise privée et même les PME. C'est un problème plus profond, l'esprit de meute...

  • Marc Davignon - Abonné 8 mai 2016 16 h 01

    Faculté des sciences infirmières = seulement les infirmières!!!!

    C'est vrai pour tous les employés dans le réseau de la santé, pas seulement les «infirmières». Comme si les infirmières sont les seules à travailler dans le système de santé. Les problèmes éprouvés par ces gens le sont aussi par les autres groupes qui participent aux systèmes de santé. Il y a une étrange culture des relations de travail dans ce système de santé!

    Comment peuvent-ils faire une étude en ciblant seulement un groupe d'individu dans un système si complexe?

    • Robert Vachon - Abonné 8 mai 2016 18 h 23

      Je suis d'accord. L'intimidation touche tous les corps d'emplois du réseau de la santé.

    • Alain Massicotte - Abonné 8 mai 2016 18 h 41

      Votre commentaire est très à propos M.Davignon ont en a toujours que pour les infirmières mais ced ne sont pas les seules travailleurs(euses) de la santé.

    • Pierre Robineault - Abonné 9 mai 2016 09 h 57

      En réponse aux répondeurs autant qu'à son auteur!
      Une infirmière s'implique dans une étude portant sur l'intimidation au travail de ses compagnes et compagnons. Fallait-il qu'elle s'intéresse en plus aux autres intervenants? Et pourquoi pas les pompiers, un coup rendu !?
      Pierre Robineault

    • Marc Davignon - Abonné 10 mai 2016 08 h 37

      @Pierre Robineault

      Les infirmières ne fonctionnent pas en vase clos, comme elle voudrait le faire croire. Elles ont, depuis quelques années, le désir de s'approcher plus des médecins que du petit personnel. Le problème c'est qu'il y a déjà une profession qui s'appelle médecine. Comment faire de la médecine sans être médecin? C'est ce que les infirmières semblent vouloir faire : élever leur travail au rang d'un médecin.

      Pour revenir au propos, c'est que les infirmières ne travaillent pas en vase clos dans un système aussi complexe que celui d'offrir des traitements à des êtres humains malades. Et chose certaine, elle ne travaille pas, au quotidien, avec des pompiers. Elles travaillent avec des cadres et du petit personnel.

  • Robert Vachon - Abonné 8 mai 2016 18 h 25

    Mais pourquoi ?

    On blâme ici la culture d'entreprise. Mais il faut également considérer le taux d'encadrement qui est très faible, surtout sur les quarts de soir et de nuit. La cadre, de proximité, lorsqu'il est présent et disponible, peut jouer un rôle de régulation et de protection très significatif.

    • Marc Davignon - Abonné 8 mai 2016 21 h 31

      Cela fait partie de la culture des relations de travail de n'avoir aucune responsabilité. Cela avait été dénoncé par le vérificateur général, il y a de cela quelques années déjà. La culture des cadres est le suivant : faire des réunions, prendre (croire) des décisions. Qu'en est-il de l'encadrement des gens qu'ils disent gérer? La plupart du temps, les gens sont laissés à eux même et nous sommes face à des solutions individuelles sans supervision. Alors, ces solutions individuelles s'entrechoquent en elles, entre les consoeurs et les confrères, la compétition prend la relève et la jalousie s'invite. Les cadres? Toujours en réunion à prendre de sérieuse décision pour la suite des choses.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 9 mai 2016 06 h 46

    Les enjeux de l'intimidation et du harcèlement

    Le problème de ces situations est qu'elles se développent petit à petit, au début c'est presqu'imperceptible, et après, quand la personne s'en rends compte, elle n'a pas "comptabilisé" les événements parce qu'elle ne réalisait pas que c'était ça. Une fois qu'elle commence à tout noter elle doit "endurer" un certain temps parce que le fardeau de la preuve est difficile à établir en harcèlement. Bref, la personne est à vif et elle doit agir "normalement". Quand c'est sur les réseaux sociaux, cela a l'avantage de laisser des traces et peut servir, ce sont des preuves "en cadeau". Une enquêtrice me disait que la pierre angulaire dans ces situations est le silence des personnes qui assistent à ces événements. Si cela n'était pas le cas il y en aurait beaucoup moins. Et les personnes en autorité se défendent toutes entre elles, les collègues créent des clans, et les personnes qui font de l'intimidation sont difficiles à "coincer" parce qu'ils ne sont pas des imbéciles. Les comités de santé et sécurité devraient être beaucoup plus actifs en lien avec la santé mentale et l'intimidation.

  • Jacques Morissette - Abonné 9 mai 2016 10 h 20

    Quand le zèle se limite, semble-t-il, à attendre son chèque?

    Des cas flagrants d'infirmières obéissantes et pas trop zélées, semble-t-il, qui cherchent à en imposer sur celles qui les dérangent (?).