La violence légitime pour mater les indéfendables

Il y a lieu de se demander pourquoi la violence policière est ordinaire, et donc tolérée dans nos sociétés. Et de se demander aussi ce qu’il faut changer pour que cela cesse. La philosophe française Elsa Dorlin donne des pistes de réponses à ces questions.
Illustration: Tiffet Il y a lieu de se demander pourquoi la violence policière est ordinaire, et donc tolérée dans nos sociétés. Et de se demander aussi ce qu’il faut changer pour que cela cesse. La philosophe française Elsa Dorlin donne des pistes de réponses à ces questions.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le 11 avril dernier, une policière du Minnesota abattait Daunte Wright, troublant le cours du procès pour le meurtre de George Floyd, tué par le policier Derek Chauvin. Sept jours plus tard, une arrestation brutale se déroulait dans le métro de Montréal. Ces événements fréquents renforcent un sentiment de crainte à l’égard de la police, en particulier au sein des populations ciblées par le racisme systémique. Comment penser cette violence ?

Dans Se défendre. Une philosophie de la violence (2017), Elsa Dorlin, philosophe et professeure à l’Université Paris VIII, décrit le « dispositif défensif » — cette notion de dispositif vient de Michel Foucault — qui désigne l’ensemble des moyens grâce auxquels les rapports de pouvoir (principalement coloniaux, racistes et patriarcaux) teintent l’usage de la violence en suivant un schéma discriminatoire. D’un côté, ce dispositif réserve le recours à la « défense ou violence légitime » à des personnes jugées dignes d’être défendues. De l’autre, il restreint l’usage de la violence pour les personnes considérées comme « indéfendables » et qui n’ont donc pas le droit de se défendre. Ce faisant, il contraint ces personnes à recourir à l’« autodéfense » pour préserver leur vie. Dans le vocabulaire de Dorlin, si le concept juridique de « violence légitime » renvoie au droit dévolu à un sujet, il s’oppose en cela à « l’autodéfense » qui décrit plutôt la violence déployée par la puissance présubjective des corps dont la vie est menacée, par la force d’un élan vital spontané.

Pour dire les choses autrement, la fonction du dispositif défensif consiste à opérer un partage discriminatoire du droit à la défense de soi, qui passe par la distribution non moins discriminatoire des moyens qui la rendent possible. Il s’agit de « la reconnaissance des « sujets de droit », ou plutôt de sujets en droit de se défendre, ou pas », écrit-elle.

Illustration: Tiffet Dans «Se défendre», Dorlin propose d’esquisser «l’histoire constellaire de l’autodéfense» dans le but d’explorer le phénomène de la violence à «partir du muscle plutôt que de la loi».

En plus de réguler la possibilité de la violence, le dispositif défensif assure sa propre intelligibilité par la diffusion d’une interprétation médiatique et juridique de la violence. Cette interprétation dominante et rhétorique veut notamment que la violence soit bannie des luttes sociales, sans quoi ces luttes se retrouvent exclues du politique. Au lendemain du meurtre de Wright, Joseph Biden affirmait d’ailleurs que les rassemblements organisés en solidarité avec les familles Floyd et Wright n’étaient légitimes à ses yeux qu’à condition de rester pacifiques. Il peut paraître paradoxal que l’État ne reconnaisse comme politiques que les mouvements portés par des actions non violentes mais finance les « forces de l’ordre », dont on ne cesse de rapporter la brutalité.

Il y a donc lieu de se demander pourquoi la violence policière est ordinaire, et donc tolérée dans nos sociétés. Et de se demander aussi ce qu’il faut changer pour que cela cesse. Dans le but de répondre à ces questions avec Dorlin, nous interrogerons d’abord le concept de « violence légitime », puis nous raconterons par quels moyens certaines personnes se sont vues privées de la possibilité d’y recourir. Enfin, nous expliquerons en quoi ce dispositif représente pour certaines personnes « une promesse de mort ». Ce faisant, le rôle joué par l’institution policière au sein du dispositif défensif sera rendu explicite.

Qui a le droit de se défendre ?

Dans Se défendre, Dorlin propose d’esquisser « l’histoire constellaire de l’autodéfense » dans le but d’explorer le phénomène de la violence à « partir du muscle plutôt que de la loi ». Or, pour se pencher sur les pratiques de l’autodéfense, qui s’opposent à l’exercice de la violence dite légitime, il faut renouveler la réflexion sur la violence en général. Pour ce faire, il convient d’abord de sortir du cadre juridico-politique qui monopolise actuellement la définition de la « violence légitime » afin de procéder à un examen critique de cette notion.

C’est donc au moyen d’exemples puisés à travers les époques que Dorlin parcourt la généalogie du concept de violence légitime. Elle retrace le lien théorique et légal établi entre le statut juridique de sujet, le droit à la conservation de soi, celui de porter des armes et le devoir de défendre la nation. Une constante s’en dégage : ces droits et devoirs sont toujours détenus ou délégués par les figures de l’autorité (la noblesse au Moyen Âge, les autorités coloniales, etc.). La violence légitime correspond à la force exercée par l’ordre en place pour assurer sa pérennité. Aujourd’hui, la police en est l’un des principaux agents.

En parallèle, Dorlin relève l’abondance de mesures prises par les autorités pour désarmer matériellement, physiquement, psychiquement et juridiquement « les autres ». Dans Se défendre, Dorlin prend pour exemples les colonisés, les esclaves, les suffragistes, les LGBTQ+, etc. Ainsi, le monde patriarcal a pu contrôler le corps féminin en employant des techniques de désarmement similaires à celles empruntées par les régimes coloniaux pour constituer le corps colonisé, notamment les contraintes corporelles et la privation du droit à la citoyenneté et à l’éducation.

Dorlin explique que ces techniques de désarmement contribuent à la création de groupes sociaux appelés à rester sans « défense », voire « indéfendables » parce que « réputés dangereux ». Elle cite l’exemple, tiré du contexte esclavagiste américain au XIXe siècle, de l’interdiction pour les esclaves de posséder un stylo, un objet pouvant servir d’arme ; une infraction à cette règle menait à la pendaison pour tentative de meurtre. Le but en est à peine dissimulé : il s’agissait de priver matériellement et juridiquement les esclaves de la possibilité de se défendre si leur vie était menacée, et ce, en raison d’une présomption de dangerosité intrinsèque.

Une promesse de mort

Dorlin affirme que le dispositif défensif est une « promesse de mort » pour toute personne considérée comme « indéfendable » lorsqu’elle entreprend, dans un élan vital, de se défendre malgré tout. Si tenir un crayon a pu représenter une « promesse de mort » pour des personnes qu’on présumait dangereuses, de même en serait-il aujourd’hui pour les personnes indéfendables lorsqu’elles conduisent une voiture dont l’immatriculation est expirée.

Pour illustrer cette thèse, la philosophe rappelle le sort réservé à Rodney King, dont l’arrestation présentait des ressemblances frappantes avec celle de Daunte Wright. Survenue au début du mois, l’arrestation de Wright avait pour motif l’expiration de son immatriculation. Au moment d’être menotté, le jeune Noir avait tenté de se dégager de l’emprise du policier pour retourner dans sa voiture, avant d’être abattu d’une balle par une collègue de ce policier.

De façon similaire, il y a 30 ans, Rodney King, un jeune chauffeur de taxi afro-américain, avait été arrêté pour excès de vitesse, puis lynché par plusieurs policiers. La scène, qui avait été filmée, montrait qu’après avoir été projeté par terre, il avait tenté de se relever afin de se protéger. Or, malgré l’indignation populaire que le visionnement de ces images avait suscitée, cette pièce à conviction présentée au procès avait conduit le jury, aiguillé par les avocats des policiers, à ne les accuser que d’un usage excessif de la force dans un contexte de légitime défense.

Dorlin souligne le gouffre qui sépare l’interprétation populaire de la vidéo du lynchage de King et celle du jury. Les gestes autodéfensifs de King, qui ne cherchait qu’à préserver sa vie, ont été alors considérés comme une agression. C’est un peu ce que les avocats de la défense du policier Derek Chauvin cherchaient à démontrer lors du procès de George Floyd. Le jury a procédé à « un renversement de l’attaque et de la défense […] dans un cadre qui permet d’en fixer structurellement les termes et les agents légitimes, quelle que soit l’effectivité de leurs gestes, transformant ces actions en qualités anthropologiques à même de délimiter une ligne de couleur discriminant les corps et les groupes sociaux ainsi formés », écrit Dorlin.

Cette analyse révèle la circularité presque mécanique du dispositif défensif, dont la mainmise sur l’usage de la violence s’étend de sa possibilité à son intelligibilité, et inversement. Établi comme « légitime » à l’aune de ce cadre interprétatif, ce type précis de violence fait jurisprudence, renforce le schéma discriminatoire sur lequel il se fonde et participe à la reproduction de tels comportements. Forgée par cette matrice idéologique, la policière responsable de la mort de Wright fut amenée à interpréter le geste d’autodéfense du jeune homme de façon à rendre légitime la brutalité meurtrière dont elle a fait preuve. La violence qu’elle a estimé pertinent d’employer, avec un Taser, mais finalement avec son revolver, apparaît excessive aux yeux de quiconque connaît le contexte de la mort de Wright. La tentative de fuite de la victime, une infraction qui ne menaçait en rien la vie de la policière, fut l’occasion pour elle de sévir avec une violence considérable sur un corps dont elle présumait la dangerosité plutôt qu’elle la constatait.

En somme, dans Se défendre, Dorlin procède à l’examen critique du concept de violence légitime et de la fonction de la police, un examen qui explique que la brutalité policière soit jugée ordinaire et tolérée plutôt que réprimée. En tant qu’« agent de la violence légitime », la police représente l’institution de la menace qui pèse sur certains corps discriminés par le dispositif défensif, un mécanisme stratégique utilisé par des États dont l’histoire est indissociable du racisme et du colonialisme, qu’ils l’admettent ou non.

 

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.



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2 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 1 mai 2021 01 h 54

    «Policer» les barbares est une perte de temps...

    D'où les excès policiers. Fin de la discussion. Misère.

    JHS Baril

  • Marc Therrien - Abonné 1 mai 2021 08 h 43

    De la violence symbolique


    Je ne sais pas si la violence est illégitime, mais quand je lis Jean-François Malherbe je considère qu’elle est bien humaine, trop humaine. Selon « les archives de notre culture sédimentées dans l’étymologie de notre vocabulaire, les Grecs de l’Antiquité considéraient que la question de la violence (« bia ») ne se pose pas pour les animaux (« zôoi ») mais seulement dans le domaine de la vie humaine (« Bios»). Cela suggère très précisément que la question de la violence a affaire avec la parole qui est le propre de l’humain. Cela suggère aussi que les animaux ne sont pas, à proprement parler, violents : leurs comportements obéissent simplement aux lois inexorables de la nature. La « violence animale » n’est donc qu’une projection anthropomorphique sur le comportement animal. » On en comprend que l’humain, cet animal raisonnable doté d’une conscience réflexive est capable de faire d’autres choix que l’agression physique pour obtenir ce qu’il convoite.

    Ainsi, au lieu de rêver d’un monde humain enchanté où la violence aurait été éradiquée, on pourrait accepter que la violence accompagne la force vitale de l’humain dans la lutte pour la vie. Avec le philosophe éthicien Jean-François Malherbe pour qui « la violence désigne tout acte par lequel un sujet contraint un autre sujet à faire quelque chose que ce dernier n’aurait pas fait spontanément », on pourrait concevoir un concept de violence élargi qui concerne tout le monde qui dénie la possibilité de la violence en lui en ne la considérant que chez les autres et non plus seulement l’ensemble des conduites nuisibles qu’il désigne habituellement. On se concentrerait alors sur les moyens d’atténuer violence diabolique, celle qui consiste à réduire à réduire autrui à un simple objet qu’on instrumentalise pour son bon plaisir, qui dépasse les bornes de la violence symbolique.

    Marc Therrien