Le super pouvoir de multiplier les idées

Florence, 9 ans, Arnaud, 8 ans, Jeanne, 12 ans, et Romain, 4 ans: les quatre frères et sœurs doivent imaginer qu’un extraterrestre curieux arrive chez les êtres humains. Comment lui expliquerait-on la créativité? Et si on avait à dessiner le concept, quelle forme prendrait-il? 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Florence, 9 ans, Arnaud, 8 ans, Jeanne, 12 ans, et Romain, 4 ans: les quatre frères et sœurs doivent imaginer qu’un extraterrestre curieux arrive chez les êtres humains. Comment lui expliquerait-on la créativité? Et si on avait à dessiner le concept, quelle forme prendrait-il? 

Au cours de l’été, Le Devoir mène une série de textes très spéciale durant laquelle des jeunes d’un peu partout au Québec ont été invités à jouer aux philosophes en herbe, en partenariat avec l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse de l’Université de Montréal. Ainsi est né Le petit Devoir de philo, qui se déposera dans votre quotidien préféré chaque lundi de la belle saison. Au menu du premier remue-méninges : la créativité.

« Mais pourquoi vous nous appelez ? », lance l’adorable Romain, quatre ans, installé avec sa famille devant un écran quelque part dans le quartier montréalais de Rosemont. Il récolte aussitôt une caresse bienveillante de la part de sa mère — et aussi les regards semi-exaspérés de Jeanne (12 ans), Florence (9 ans) et Arnaud (8 ans). Ces derniers sont en effet fin prêts à se prêter au jeu de la philocréation pour creuser le concept de la créativité… en étant eux-mêmes créatifs.

Au fil des prochaines semaines, chaque exploration philosophique se fera de la même façon. Le Devoir et un spécialiste en la matière prennent d’abord contact en vidéoconférence avec le ou les jeunes pour les lancer dans une activité amusante qui permet de réfléchir en même temps. Les observateurs se retirent le temps de l’exercice, puis tout le monde se reconnecte pour discuter des résultats.

Cette fois-ci, les quatre frères et sœurs doivent imaginer qu’un extraterrestre curieux arrive chez les êtres humains. Comment lui expliquerait-on la créativité ? Et si on avait à dessiner le concept, quelle forme prendrait-il ?

« On a poussé nos idées à bout, on a réalisé plein de choses », lance d’emblée Jeanne, l’aînée volubile. Ah bon ? Par exemple ? « Souvent, on pense que ce sont les artistes qui sont créatifs parce que, là-dedans, il n’y a pas de jugement, mais en fait, les scientifiques aussi sont créatifs, et il y a plein de métiers où tu peux l’être. »

Parce que, comme le dit Arnaud, assis un peu en retrait, être créatif, c’est penser à « de nouvelles choses. Mais pas une seule chose nouvelle, mais plein de choses nouvelles. Tu ne peux pas dire que t’es créatif si t’as juste une idée ».

On a poussé nos idées à bout, on a réalisé plein de choses

Une voiture, une grue, un jeep

Son dessin est assez évocateur en ce sens. Le personnage qu’il a esquissé a un corps multicolore — « parce que chaque couleur est une idée » — et a une tête pleine de bosses, « parce que les idées se cognent à l’intérieur ». On voit même les idées qui débordent, et il prend plaisir à les exprimer, ici sous la forme de gouttes. « Il a un “C” sur la poitrine pour Créativité et il a une cape rouge parce que la créativité est un super pouvoir, ajoute Arnaud. Il peut voler pour aller d’un endroit à l’autre. »

Le petit Romain a aussi dessiné une créature fantastique, cette fois entourée de bulles. « Il construit une voiture, une grue, un jeep. Et aussi, il est dans l’univers, et puis c’est pas mal ça. » Sa mère souligne qu’une des bulles contient la lettre « A », pour souligner l’écriture et la parole qui vient avec la créativité. Tout son dessin est en brun. « Parce que je trouvais ça beau. »

Le regard de Florence sur la créativité est teinté par le regard des autres sur les personnes qui ont beaucoup d’idées. À son avis, « quand tu es créatif, tu es différent des autres ». En haut de sa feuille, une série de personnages sont identiques, alors que sa créature créative revêt une autre forme. « C’est comme si personne ne l’aimait parce qu’il est différent des autres. Et tout le monde est en train de lui faire des grimaces. Mais j’ai dessiné une bulle autour de lui, personne ne l’atteint. Les idées rentrent, mais pas les insultes. Mon idée, c’est que le monstre de la créativité se fait rejeter parce qu’il est différent, mais ça ne le dérange pas, il est content avec ses idées. »

Écoutez leurs points de vue

Et aux yeux de Florence, le jugement qui peut venir avec la créativité est beaucoup une affaire d’âge. Que les jeunes soient imaginatifs, innovateurs, c’est bien vu, mais ce regard change en vieillissant, croit-elle.

Il n’y a qu’à regarder les jeux de chacun pour mieux comprendre, croit Jeanne. « On a réalisé que les jeux pour enfants, c’est des jeux sans règles, où tu fais un peu ce que tu veux, alors que les jeux pour adultes, c’est plus des jeux de société où t’es obligé de faire quelque chose. »

Jeanne montre à son tour son dessin. Sa créature est « comme un blob, il change selon la personne qu’il rencontre ». Être créatif permet donc de s’adapter, d’où les petites bulles au-dessus de la tête de son personnage. Plus encore, « la créativité, c’est différent pour chaque personne ».

Un certain consensus ressort des discussions avec les quatre frères et sœurs : tout le monde peut être créatif, mais encore faut-il la volonté personnelle, et avoir les clés pour développer ce muscle. « Les enfants de parents plus stricts, avec une routine, ils vont l’être moins, mais les enfants de parents plus libres, ils vont avoir plus de créativité, explique Jeanne. Ils vont plus s’amuser, inventer des jeux. »

La spécialiste en philocréation Natalie Fletcher, qui chapeaute la discussion, les provoque un brin. « Être créatif, est-ce que ça peut être négatif ? » Petit grattement de tête familial. « Ça pourrait être de créer quelque chose de truqué, lance Florence. Pour voler ou faire des choses qui ne sont pas bien. » Il est vrai que les méchants qui veulent détruire le monde ont toujours de multiples idées pour arriver à leur fin. « Archimède faisait des machines de guerre », conclut Jeanne, comme pour résumer toute la réflexion.

Qu’est-ce que la philocréation?

Hybride entre la réflexion philosophique et le jeu, la philocréation permet de rendre amusante une matière qui a priori peut sembler rébarbative pour les plus jeunes citoyens. Une de ses approches clés est de donner vie aux concepts, explique Natalie Fletcher, de l’Université de Montréal, qui a façonné l’approche au fil de son parcours, notamment avec l’organisme Brila. « On veut créer un espace où les jeunes peuvent vivre des expériences et partager leur quotidien pour mieux conceptualiser les termes qu’ils utilisent tout le temps mais sans jamais y réfléchir. »

L’activité de la semaine - Et si la créativité était une créature?

Imagine un extraterrestre bien curieux qui veut comprendre le monde humain, mais qui n’a pas les mêmes concepts sur sa planète. Comment lui expliquerais-tu la créativité en donnant une définition du concept et des exemples concrets sur la planète Terre ? Pousse maintenant tes idées un peu plus loin. Si le concept de la créativité était une créature vivante, comment serait-elle et pourquoi ? Ferme les yeux et visualise son apparence et son comportement, en pensant aussi à sa personnalité, à ses pensées et à ses sentiments. Tu la vois bien maintenant ? Dessine un portrait de cette créature en utilisant autant de détails que possible !

Cette activité est adaptée des QuêtesPhilo, une plateforme de réflexion créative de l'Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse.


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