La croisade symbolique de la CAQ contre le cannabis

Pour le sociologue américain Joseph R. Gusfield, la consommation de drogues est associée dans l’imaginaire collectif à des segments précis de la population, tandis que le non-usage des drogues est associé à d’autres.
Illustration: Tiffet Pour le sociologue américain Joseph R. Gusfield, la consommation de drogues est associée dans l’imaginaire collectif à des segments précis de la population, tandis que le non-usage des drogues est associé à d’autres.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Interdiction de cultiver à domicile, augmentation de l’âge légal pour consommer à 21 ans plutôt qu’à l’âge de la majorité, interdiction de consommer dans la majorité des lieux publics et, plus récemment, volonté d’interdire la vente de produits dérivés du cannabis… Que dirait Joseph R. Gusfield à propos des multiples interdictions québécoises en matière de cannabis à des fins récréatives ? Il serait d’avis qu’elles servent avant tout de véhicule pour légitimer un mode de vie conventionnel aux dépens du mode de vie atypique auquel on associe les consommateurs de cannabis.

Le sociologue américain Joseph R. Gusfield (1923-2015) porte un regard fort éclairant sur les enjeux politiques touchant la moralité publique. Son ouvrage Symbolic Crusade : Status Politics and the American Temperance Movement (1963) traite du mouvement de tempérance ayant mené à la prohibition nationale de l’alcool aux États-Unis. Le travail de Gusfield montre que les politiques publiques ne sont pas forcément de nature instrumentale, c’est-à-dire qu’elles ne constituent pas toujours un outil remplissant une fonction pratique. En effet, elles peuvent également remplir une fonction purement symbolique, en agissant comme véhicule afin de mettre en avant des valeurs, des normes et des pratiques sociales. Peu importe leur véritable efficacité, ces politiques symboliques servent avant tout à légitimer le mode de vie d’un segment de la population et, de pair, à délégitimer, voire à condamner ou marginaliser, le mode de vie qui s’impose comme son contraire.

Photo: Courtoisie Gabriel Lévesque

Le mouvement de tempérance aux États-Unis, lequel promeut activement l’abstinence de l’alcool au nom de principes moraux et religieux, connaît une certaine popularité dès les années 1820. Il est lancé et principalement mené par les classes moyennes blanches et protestantes des milieux ruraux. Ceux et celles qu’on surnomme les WASP (White Anglo-Saxon Protestants) sont à l’époque confrontés aux vagues d’immigration non protestantes, notamment de la population irlandaise et catholique. À cela s’ajoute par ailleurs la concentration de ces nouvelles populations dans les grandes villes où l’on consomme l’alcool sans modération. En réaction à ces changements démographiques, les classes moyennes rurales, dont le mode de vie avait historiquement toujours été dominant, perçoivent que les normes sociales qui les définissent sont remises en cause par des modes de vie concurrents. C’est au fil de cette insécurité grandissante que le mouvement de tempérance prend de l’ampleur tout au long du XIXe siècle.

Pour Gusfield, ce mouvement devient un véritable véhicule pour l’affirmation d’un mode de vie traditionnel. En effet, par le truchement de cet enjeu, les partisans de la tempérance réaffirment également de manière symbolique l’ensemble des valeurs qui y sont associées (le travail, la modération, la famille, la moralité, l’ordre, la tradition, etc.). La prohibition fédérale de l’alcool, en vigueur de 1919 à 1933, est l’aboutissement de presque un siècle de revendications.

On sait aujourd’hui qu’une telle prohibition n’a pas eu l’effet escompté sur la consommation de la substance en sol américain. Or, si l’impact réel de la prohibition est résolument minime, d’un point de vue symbolique elle réussit à consacrer la tempérance comme le mode de vie le plus légitime et comme l’incarnation de la normalité, au contraire des autres modes de vie dépeints comme menaçants et subversifs. La tempérance est désormais la norme nationale, et la prohibition réaffirme cette volonté populaire de « réformer » ceux et celles qui n’y adhèrent pas. La valeur de cette politique ne réside pas dans son efficacité, soit sa capacité à empêcher la consommation d’alcool, mais bien davantage dans le rapport symbolique qu’elle crée : elle diabolise des conduites jugées pernicieuses et en proclame d’autres comme vertueuses.

L’échec de la criminalisation

Si l’on considère que l’objectif de la criminalisation du cannabis au Canada (1923-2018) était de réduire, voire d’éradiquer la consommation de cette drogue, il s’agit d’un échec complet et sans équivoque, au même titre que la prohibition de l’alcool. Toutes deux n’ont eu qu’un effet minime sur le comportement des consommateurs, et la réforme du mode de vie associé à la consommation de cannabis n’a en réalité jamais eu lieu. Il en va de même pour les investissements massifs aux fins de contrôle policier que l’on a connus à l’ère de la « guerre aux drogues » canadienne lancée par le gouvernement Brian Mulroney (1986) et relancée par les gouvernements de Stephen Harper deux fois plutôt qu’une (2007 et 2015). Conséquemment, il est difficile d’imaginer que l’approche restrictive en matière de cannabis légal adoptée par les gouvernements libéral et caquiste connaîtra un plus grand succès.

Aux premières heures de la légalisation du cannabis au pays, laquelle est justifiée initialement — rappelons-le — par l’échec de sa criminalisation, on peut légitimement se questionner sur les motivations politiques menant à l’adoption d’une série de mesures restrictives qui tiennent de la quasi-prohibition. Davantage que la nature de telle ou telle décision des gouvernements successifs du Parti libéral du Québec et de la Coalition avenir Québec, comment expliquer un appui massif en faveur des réglementations strictes imposées aux consommateurs de cannabis québécois ? Gusfield serait d’avis qu’une tentative de cerner les modes de vie qui s’affrontent symboliquement au sein de l’enjeu est un bon premier pas vers sa compréhension.

Pour Gusfield, la consommation de drogues est associée dans l’imaginaire collectif à des segments précis de la population, tandis que le non-usage des drogues est associé à d’autres. Les non-consommateurs sont composés des classes moyennes, blanches et aisées, des résidents des banlieues, des familles conventionnelles, des défenseurs d’un certain statu quo social et politique. Ces citoyens incarnent un mode de vie rangé, ordonné, honnête et droit.

Ces classes — largement majoritaires, faut-il le dire — voient la légitimité et la dominance de leur mode de vie confrontées par ceux qui, toujours dans l’imaginaire collectif, sont les consommateurs « attendus » de cannabis : les Montréalais, les jeunes, les gauchistes, les artistes, les étudiants de l’UQAM, les minorités visibles, les immigrants, la communauté LGBTQ+, les moins nantis, les précaires, les marginaux… Bref, tout ce que les premiers ne sont pas. Surtout, tout ce qui est susceptible de menacer leur représentation du monde, de la norme et du juste ; tout ce qu’ils souhaitent à tort ou à raison éviter pour leurs enfants.

Les groupes qui se confrontent ici, et le mode de vie auquel on les associe, ne sont bien entendu que des images simplifiées d’une réalité beaucoup plus complexe et hétéroclite. Or, pour Gusfield, le plus important pour l’analyse est la représentation que l’on se fait de ces groupes dans l’imaginaire collectif et non pas leur correspondance fidèle à la réalité. Il n’en résulte pas moins que le premier segment que l’on a décrit est susceptible de percevoir dans la légalisation du cannabis une menace à son mode de vie et la légitimation d’un mode de vie qui lui est opposé. C’est ce sentiment d’insécurité qui engendre de telles attitudes politiques à l’égard de l’enjeu du cannabis, plus que n’importe quel avis d’expert ou argument scientifique.

Sur le plan symbolique

Les tenants de règles strictes en matière de cannabis se doutent probablement qu’une approche restrictive ne changera rien aux comportements des consommateurs. L’histoire politique des drogues nous apprend que la répression n’a aucun effet majeur. Mais certains y tiennent tout de même. Ils y tiennent parce que, sur le plan symbolique, la stigmatisation des consommateurs de cannabis signifie plus largement une « croisade » contre le mode de vie non conventionnel qui y est associé. Parallèlement, la loi québécoise en la matière symbolise la protection de leur propre mode de vie en le consacrant comme la norme légitime. En définitive, ces réglementations agissent en tant que contrepoids à la légalisation canadienne, à laquelle il est clair que ni le gouvernement québécois ni la majorité de la population québécoise ne consentent.

Dans le dossier du cannabis, François Legault et Lionel Carmant mettent l’accent sur le message envoyé aux jeunes en légiférant sur l’usage de cannabis. Pour eux, il est primordial de ne pas banaliser les effets de la consommation. Ce rôle de « bon père de famille » que se donne l’État en la matière répond probablement aux angoisses de ces gens qui attribuent, sans le vouloir, une valeur symbolique à cet enjeu. La mise en place de cette approche restrictive en matière de cannabis suffirait alors à ceux-ci pour oublier que plus de la moitié des Québécois ont déjà consommé du cannabis, qu’environ 15 % d’entre eux en consomment régulièrement et que l’âge moyen pour la consommation du premier joint se situe bien avant 18 ans. S’il est vrai que, comme Gusfield le défend, la condition du maintien d’une norme est précisément son bris fréquent dans l’informalité, alors la norme peut dormir tranquille…

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