La galanterie et la culture du viol

Jean-Jacques Rousseau souligne le besoin qu’ont les femmes de se prémunir des grossesses non désirées et de gagner la loyauté du géniteur de leurs enfants, d’où la nécessité pour elles d’être pudiques, fidèles et difficiles à conquérir (selon lui). Il note le rôle de séducteur, de protecteur et de pourvoyeur que ces besoins féminins assignent, en conséquence, aux hommes (toujours selon lui).
Illustration: Tiffet Jean-Jacques Rousseau souligne le besoin qu’ont les femmes de se prémunir des grossesses non désirées et de gagner la loyauté du géniteur de leurs enfants, d’où la nécessité pour elles d’être pudiques, fidèles et difficiles à conquérir (selon lui). Il note le rôle de séducteur, de protecteur et de pourvoyeur que ces besoins féminins assignent, en conséquence, aux hommes (toujours selon lui).

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

L’année 2018 a été marquée par le mouvement #MoiAussi. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, ce mouvement n’a pas fait l’unanimité chez les femmes. À preuve, la tribune signée par 100 d’entre elles, dont Catherine Deneuve, dans les pages du Monde.

Les signataires y mettent leurs lectrices en garde contre le retour d’un certain puritanisme qui restreindrait la liberté sexuelle acquise depuis les années 1960, notamment celle de draguer sans être sous la loupe de la police morale.


Photo: Mathieu Burelle Mathieu Burelle


Il y a dans cette réaction quelque chose de sain, mais il est clair que les signataires sont allées trop loin, au point de défendre des idées rétrogrades. Elles défendent notamment, pour les hommes, le « droit d’importuner » les femmes, y compris celui d’être insistant et de « voler des baisers ». Pour ce faire, elles se réclament d’une certaine « galanterie française », dont les origines remonteraient au moins au XVIIIe siècle.

C’est cette dernière idée que j’aimerais examiner dans ce texte. En quoi consistait cette tradition de galanterie, qui a bel et bien existé ? Quels étaient ses mérites, mais aussi ses dangers ? Pour le voir, nous ferons un détour par la pensée du philosophe Jean-Jacques Rousseau.

« Faux refus » et « droit d’insister »

Dès le XVIIe siècle, la France a exporté dans le reste de l’Europe une certaine conception de la galanterie qui, bien qu’elle les conserve dans un rapport de sujétion, plaçait paradoxalement les femmes sur un piédestal d’où elles pouvaient être admirées et approchées avec tact. Des femmes ont très clairement contribué à définir et à propager cet idéal de galanterie qui leur assurait, dans une société dominée par les hommes, une certaine forme de pouvoir et de respect. Évidemment, les conditions auxquelles tenait ce respect — être belle, vive d’esprit mais déférente envers les hommes — étaient aussi une prison. Mais la prison, au moins, était dorée et constituait, malgré tout, un éloge à la femme qui a perduré après les victoires du féminisme. Un éloge qui obligeait l’homme à la protection, à l’écoute, à la courtoisie, à un respect assez poussé du libre arbitre féminin, la femme étant reconnue comme susceptible de donner ou de refuser son consentement.

Cela dit, quand les signataires de la tribune du Monde se réclament de cette tradition galante pour justifier le « droit d’importuner » des hommes, elles retiennent ce qu’il y a de pire dans cette tradition. Pour le comprendre, quelques explications sont requises au sujet du consentement. La culture de l’époque conférait aux hommes le soin de faire les premiers pas, de courtiser et d’entreprendre. Puisqu’il était tenu pour acquis qu’une femme devait à son honneur de résister un peu, bien des hommes se permettaient d’interpréter un « non » comme un « peut-être », voire comme un « oui » qui n’ose se dire. Il suffisait alors à l’homme d’insister en se disant que la femme le voulait secrètement. Ou alors on forçait le jeu en « volant un baiser », en se disant que cela provoquerait chez elle une fausse indignation derrière laquelle s’abriterait en fait un émoi secret. Au fond, les dénégations féminines étaient perçues dans cette approche comme un dernier hommage à la vertu avant de céder à une envie inavouée. Cela ouvrait évidemment la porte à toutes sortes de dérives.

Rousseau, théoricien de la culture du viol ?

Jean-Jacques Rousseau s’est fait le théoricien de cette conception de la séduction. Elle s’enracine d’après lui dans la nature même de la reproduction sexuée, telle qu’elle s’est imposée aux humains depuis la préhistoire, avant que la contraception et l’autonomie financière des femmes ne bouleversent la donne. Rousseau souligne le besoin qu’ont les femmes de se prémunir des grossesses non désirées et de gagner la loyauté du géniteur de leurs enfants, d’où la nécessité pour elles d’être pudiques, fidèles et difficiles à conquérir (selon lui). Il note le rôle de séducteur, de protecteur et de pourvoyeur que ces besoins féminins assignent, en conséquence, aux hommes (toujours selon lui). Partant de la prémisse que les deux sexes sont ainsi complémentaires, il en déduit que l’un doit être directif et entreprenant en matière de séduction, alors que l’autre doit résister assez pour se faire respecter, mais céder à la fin de bonne grâce.

« Dans l’union des sexes, chacun concourt également à l’objet commun, mais non pas de la même manière. De cette diversité naît la première différence assignable entre les rapports moraux de l’un et de l’autre. L’un [l’homme] doit être actif et fort, l’autre [la femme] passif et faible : il faut nécessairement que l’un veuille et puisse, il suffit que l’autre résiste peu. »

Il suffit que la femme résiste peu… Est-ce à dire que toute femme doit céder à l’homme qui se fait assez insistant ? Certainement pas, dans l’esprit de Rousseau, puisqu’elle doit préserver sa virginité jusqu’au mariage et ensuite se réserver à son époux. Le soupirant d’une jeune femme encore pucelle doit savoir entendre son « non ». Le séducteur d’une dame mariée doit se soumettre à son refus vertueux. Mais il n’en reste pas moins que la séduction est d’emblée conçue comme un « jeu » d’assaut et de pseudo-résistance, d’insistance et de faux refus, de sujétion et de soumission consentante. De cette « tendre guerre » est censé naître le sentiment de triomphe qui émeut à la fois l’homme qui l’emporte sur les refus et la femme qui a su inspirer tant de zèle à son poursuivant.

« Si la femme est faite pour plaire et pour être subjuguée, elle doit se rendre agréable à l’homme au lieu de le provoquer ; sa violence à elle est dans ses charmes, c’est par eux qu’elle doit le contraindre à trouver sa force et à en user. L’art le plus sûr d’animer cette force est de la rendre nécessaire par la résistance. Alors l’amour-propre se joint au désir, et l’un [l’amour-propre] triomphe de la victoire que l’autre [le désir] lui fait remporter. De là naissent l’attaque et la défense, l’audace d’un sexe et la timidité de l’autre, enfin la modestie et la honte dont la nature arma le faible [la femme] pour asservir le fort [l’homme]. »

Bref, la femme pudique et vertueuse résiste et doit être gagnée par l’amant entreprenant et galant, à force d’hommages et d’attentions délicates, à force peut-être d’étreintes volées et de baisers dérobés. Le consentement donné, au bout d’une telle résistance, est un instant de triomphe partagé.

Cette conception des choses peut nous faire frémir, mais comme toujours, il faut apporter des nuances. Rousseau est aussi l’auteur d’un roman d’amour : Julie ou La nouvelle Héloïse. Or, la Julie de ce roman est une femme d’esprit et de caractère qui inspire une passion fidèle à un amant (Saint-Preux) fort respectueux de son consentement. Bref, si la théorie de Rousseau ouvrait la porte à des abus, elle visait néanmoins, dans l’esprit de son auteur, à dépeindre la « tendre guerre » que pouvaient se livrer les deux amants passionnés de son roman.

Un héritage à rejeter

Quoi qu’il en soit de ces nuances, un fait demeure. Dans la séduction telle que la concevait Rousseau, les rôles sont asymétriques et les dangers, inégalement répartis. La femme court tous les risques. Sa parole n’est pas prise à la lettre, mais d’emblée laissée à la libre interprétation de l’homme. Au point qu’elle se trouve face à un dilemme impossible : si elle dit « oui » tout de suite, elle est « facile » et ne se respecte pas ; si elle dit « non », elle court toujours le risque que l’homme l’interprète comme un « oui déguisé » et poursuive ses assauts. Et si elle insiste pour dire qu’il s’agit bien d’un « non », elle court à nouveau un danger, celui d’être considérée (en des termes très peu XVIIIe) comme une « allumeuse » et une « agace ».

Tout ceci milite contre la conception de la séduction prônée par nombre de galants du Siècle des lumières. Elle comporte plusieurs éléments constitutifs de la culture du viol, c’est-à-dire une culture qui fragilise le respect qui devrait être accordé au consentement féminin. En France, cette façon de voir a perduré chez un certain nombre d’hommes, au point de rendre les plus indélicats d’entre eux lourds et insistants dans leur façon de draguer. Et cela même après que les femmes eussent renoncé à l’idéal de « résistance par honneur ». Les femmes d’aujourd’hui, quand elles disent « non », veulent vraiment dire « non », surtout quand elles sont abordées sur la rue ou dans le métro par un inconnu.

Mais au fait, pourquoi concevoir la séduction comme un jeu d’assaut et de résistance entre des hommes et des femmes aux rôles prédéfinis ? On le comprend, si la société se décidait enfin à prendre la parole des femmes à la lettre, si la possibilité d’entreprendre et d’hésiter était accordée également aux deux sexes, si les femmes pouvaient exprimer leur libido sans être traitées de « filles faciles », si les avances stoppaient au premier « non », des femmes n’auraient plus à s’enfermer dans ce rôle de la « fille aguicheuse mais difficile à avoir » qui oppose des « faux non » pour être respectable. Et des hommes ne se verraient plus reconnaître, dès lors, le droit d’interpréter les « non » à leur guise. Encore moins celui de « voler des baisers ». En France et encore plus au Québec, nous n’en sommes généralement plus là, mais il reste quelque chose de cette mentalité. Une dernière « révolution » est nécessaire. Et contrairement à celle de 1789, Rousseau n’en sera pas un inspirateur.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac.

8 commentaires
  • Serge Beauchemin - Abonné 2 février 2019 08 h 28

    Misogynie toujours.

    Derrière l'art de plaire et les jeux de la séduction prônés par les Français, la misogynie se cache .
    Pour étoffer le débat, il est bon de se rappeler que Jean-Jacques Rousseau a abandonné ses 5 enfatns. Bien sûr, ça ne lui enlève pas son intelligence, mais ça entache drôlement sa crédibilité.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 3 février 2019 10 h 04

      Effectivement, au moins cinq enfants de sa bonne, cuisinière et femme à tout faire, illettrée aux dires de Rousseau, «bornée et facile à tromper», du nom de Thérèse Levasseur, de neuf ans sa cadette, nouveau-nés qu’il abandonnait à l’assistance publique dès leur naissance. Des besoins sexuels à satisfaire.

      Il ne serait pas faux de penser que le philosophe JJ Rousseau avait honte de cette liaison morganatique, qui durera 34 ans. Dans ces dernières années (appelées années expiatoires) il finira par l’épouser «dans la nature» (sans curé ni magistrat, i.e. par consentement mutuel).

      L’exemple de Rousseau n’est donc pas le plus probant pour décrire la galanterie française (galant < galer: s’amuser, le mot galanterie, sens de «mauvais tour» date de 1535 et galant du XIVe s.).

      Il est vrai que pendant tout ce temps, le philosophe des lumières courtisait galamment des femmes du monde, dont la comtesse d’Houdetot, sa nouvelle Héloïse, qui « s’est laissée aimer, plus qu’elle n’a aimé ». L’amour a de ses compensations…

  • Marc Therrien - Abonné 2 février 2019 08 h 42

    L'échange sexuel sous contrat


    L’onde de choc qui s’est répandue à travers le tsunami de dénonciations via # Moi Aussi ou #balancetonporc par exemple, illustre encore une fois le paradoxe de la misère sexuelle qui résulte d’une trop grande libération des mœurs sexuelles. Suivant la révolution sexuelle, après s’être sentis obligés de libérer les passions et les pulsions au nom de la jouissance sans entrave, voilà donc que l’on revient à la nécessité de les contrôler. Normalement, on mise sur la conscience réflexive de l’humain lui procurant la capacité de se gouverner lui-même selon ses propres règles pour encadrer l’agrandissement de l’enclos de la liberté individuelle. Le problème qui se pose sur le terrain de jeu de l’échange sexuel qui représente la partie la plus intime de leur être, c’est qu’il y a des personnes plus autonomes que d’autres, capables d’établir leurs limites et de les faire respecter. Le jeu de séduction érotique, qui implique la rencontre des pulsions instinctives en eaux troubles, requiert de savoir « jouer au chat et à la souris » dans le respect mutuel des limites personnelles, car cela contribue à créer une saine tension sexuelle qui attise le désir et accentue le plaisir. Ce jeu devient plus risqué de nos jours lorsqu’il met en présence des êtres narcissiques et égoïstes incapables de se centrer sur l’autre pour percevoir les signes de déplaisir ou de refus, ou quand ils les détectent, sont impuissants à maîtriser leur frustration.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 2 février 2019 08 h 45

    L'échange sexuel sous contrat (suite)


    C’est pourquoi j’imagine que bientôt l'approche de sexualité dite transparente qui se développe amènera les personnes à traiter cette activité d'échange de bon procédés sexuels comme toutes les autres affaires humaines importantes, c'est-à-dire avec l’établissement d’un contrat relationnel clair qui spécifiera les comportements attendus de part et d'autre avant de s’engager dans l’action. On retrouvera alors un peu de l’esprit de Jean-Jacques Rousseau et du «Contrat social» qui a écrit : «c’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité, que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir.»

    Marc Therrien

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 2 février 2019 18 h 54

    « (…) traiter cette activité (sexuelle) avec l’établissement d’un contrat relationnel clair qui spécifiera les comportements attendus de part et d'autre avant de s’engager dans l’action. » (Marc Therrien)



    Donc, le cabinet du notaire est attenant à la chambre à coucher.

    Sinon, on arrête au premier motel dont l'enseigne clignote: «Juge de paix en service»

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 2 février 2019 18 h 56

    « (…) les signataires sont allées trop loin, au point de défendre des idées rétrogrades» (Mathieu Burelle, professeur de philosophie)

    Oui, «rétrogrades» (sic) comme l'idée de courtiser une femme… En effet, il serait plus convenant de lui proposer d'emblée un contrat (suivant la suggestion d'un lecteur, -voir supra).

    P.-S.: Un professeur de philosophie dont la morale au goût du jour s'appuie sur une idéologie pour le moins fantaisiste (cf. La «culture du viol», voir la frivolité des sondages en la matière).

    Pourtant, il me semble bien que l'on cesse de philosopher quand le doute cède à la certitude du moraliste.