Trois nations innues s’opposent à GNL Québec

Les Premières nations s’inquiètent des impacts de GNL Québec sur le Saguenay.
Alexandre Shields Le Devoir Les Premières nations s’inquiètent des impacts de GNL Québec sur le Saguenay.

Après les groupes environnementaux et les partis d’opposition à Québec, c’est au tour de trois nations innues de s’opposer formellement à la construction du complexe industriel gazier de GNL Québec. Tout en rappelant l’existence de droits ancestraux sur le territoire du projet, elles affirment que celui-ci « porte préjudice aux futures générations », notamment en raison de ses impacts climatiques et des risques pour la biodiversité du Saguenay.

Dans le cadre d’une sortie publique conjointe mercredi, les conseils des Premières Nations innues d’Essipit, de Mashteuiatsh et de Pessamit ont exprimé « un avis fortement défavorable » par rapport au projet Énergie Saguenay, conçu pour faciliter l’exportation de gaz naturel exploité principalement par fracturation, en Alberta.

« Les leaders des Premières Nations concernées sont fortement préoccupés par la décision que les gouvernements prendront à l’égard du projet Énergie Saguenay et les interpellent à agir et à s’engager maintenant. Pour eux, ce projet porte préjudice aux futures générations et est nettement incohérent avec une saine vision d’avenir, ainsi qu’avec les défis globaux et sociétaux des prochaines décennies », écrivent-ils.

Sans évoquer les recours qui pourraient être lancés si le gouvernement Legault donne le feu vert au projet d’usine et de terminal maritime au cours des prochains mois, les leaders autochtones rappellent que le site du projet « se situe sur un territoire où ces Premières Nations innues détiennent des droits ancestraux ». Ils ajoutent que « les obligations constitutionnelles protégeant les droits doivent être respectées, comme la recherche de consentement, la consultation et l’accommodement ».

Enjeux climatiques

Ces trois nations innues, qui avaient engagé un « dialogue ouvert » avec les promoteurs, et ce, depuis 2015, ne remettent pas en question la bonne foi de GNL Québec dans le cadre de ces discussions. Mais elles estiment que « les enjeux entourant les mammifères marins et une réelle transition énergétique demeurent empreints d’incertitudes », après la publication d’un rapport très critique du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

« La commission d’enquête [du BAPE] a signalé qu’il n’existe aucune garantie ni aucun moyen de s’assurer que le gaz naturel liquéfié produit servirait effectivement de substitut à des combustibles plus polluants dans les marchés d’exportation visés. Cet avis est venu anéantir le seul aspect qui suscitait une perception positive du projet au départ, soit le scénario de substitution », déplorent les Premières Nations.

Le rapport du BAPE conclut en effet que le projet de liquéfaction et d’exportation maritime de gaz naturel entraînera un « ajout net » d’émissions de gaz à effet de serre (GES). Les commissaires rejettent ainsi le principal argument mis en avant par les promoteurs, qui affirment au contraire que le projet permettrait de réduire les émissions mondiales de GES.

Le BAPE réfute aussi l’idée que ce gaz naturel contribuerait à la « transition énergétique » nécessaire pour lutter contre la crise climatique, comme l’ont affirmé le premier ministre François Legault et certains de ses ministres avant même l’évaluation environnementale. Le rapport souligne plutôt que GNL Québec « pourrait constituer un frein à la transition énergétique sur les marchés visés par le projet ».

Risques pour les bélugas

En ce qui a trait aux risques pour les bélugas que représenteraient les passages quotidiens de navires méthaniers dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, le BAPE estime que « tout accroissement du trafic maritime projeté dans la rivière Saguenay irait à l’encontre des efforts de rétablissement de cette population ».

« En raison de l’état précaire et du statut actuel “en voie de disparition” de la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent, tout stress additionnel, dont celui généré par l’augmentation du trafic maritime, doit être considéré comme un risque non négligeable pour son rétablissement et sa survie », note le rapport. D’ailleurs, selon le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, parmi les principales menaces qui pèsent sur son rétablissement, « le bruit sous-marin associé aux activités maritimes de toutes sortes constitue la seule menace qui pourrait être réduite à court terme ».

Selon les plus récentes données scientifiques disponibles, 50 % de la population de bélugas fréquente le fjord du Saguenay (et 67 % des femelles), qui serait le point de passage quotidien des méthaniers de GNL Québec. Ces navires mesurent 300 mètres de longueur et ont une largeur de 50 mètres. Ils seraient donc les plus gros navires à naviguer au cœur du seul parc marin du Québec.

« Le projet viendrait presque doubler le trafic maritime marchand sur la rivière Saguenay et augmenterait donc significativement la quantité d’eau de ballast qui y serait rejetée », indique en outre le rapport du BAPE. Concrètement, chaque navire méthanier qui viendrait accoster aux installations d’Énergie Saguenay pourrait déverser jusqu’à 70 millions de litres d’eaux de ballast. Dans ce contexte, le BAPE constate que le projet « pourrait représenter un risque d’introduction de nouvelles espèces aquatiques envahissantes dans la rivière Saguenay qui pourraient compromettre l’équilibre de cet écosystème ».

Décision d’ici l’automne

Le Parti libéral du Québec, Québec solidaire et le Parti québécois s’opposent au projet de GNL Québec, qui doit aussi faire l’objet d’une évaluation environnementale fédérale. Du côté du gouvernement Legault, on promet qu’une décision sera rendue d’ici l’automne prochain dans ce dossier.

Benoit Charette a indiqué récemment que son ministère a fait parvenir deux séries de questions au promoteur. Celles-ci sont liées aux « trois conditions » fixées par les caquistes pour que le plus gros projet industriel privé de l’histoire du Québec puisse recevoir le feu vert du gouvernement. Les promoteurs doivent ainsi démontrer « l’acceptabilité sociale » de GNL Québec, mais aussi son rôle dans le contexte de la « transition énergétique » et sa capacité à générer une « diminution » des émissions de gaz à effet de serre « à l’échelle mondiale ».

Au-delà du rapport du BAPE et de la décision que prendra le gouvernement Legault par rapport au projet, Symbio Infrastructure (qui contrôle le projet d’usine de liquéfaction et le projet de gazoduc) peine toujours à trouver le financement nécessaire pour réaliser ce projet de 14 milliards de dollars (10 milliards pour Énergie Saguenay et 4 milliards pour le gazoduc de 780 kilomètres). Symbio Infrastructure tente toujours d’amasser 100 millions de dollars afin de mener le projet jusqu’au début de la construction.

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