Quand les projets industriels déchirent les communautés

Du projet Mine Arnaud, qui a divisé la population de Sept-Îles sans jamais voir le jour, il ne subsiste que des affiches installées par les partisans du projet à l'entrée du site.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Du projet Mine Arnaud, qui a divisé la population de Sept-Îles sans jamais voir le jour, il ne subsiste que des affiches installées par les partisans du projet à l'entrée du site.

Au cours de la dernière décennie, plusieurs communautés du Québec ont connu de profondes divisions provoquées par le développement de grands projets industriels. Qu’ils se soient concrétisés ou non, ces projets miniers, pétroliers ou gaziers ont entraîné dans leur sillage des fractures sociales dont on mesure toujours mal les conséquences pour les citoyens.

Le maire de Sept-Îles, Réjean Porlier, se souvient très bien de l’ampleur de la controverse provoquée par Mine Arnaud, cet imposant projet de mine à ciel ouvert soutenu par le gouvernement Couillard et qui devait marquer la relance du Plan Nord. « Le projet Mine Arnaud a divisé la population à Sept-Îles. La situation a été tendue pendant un bon bout de temps », fait-il valoir, en rappelant que la vitalité économique de la ville est étroitement liée au secteur minier.

Inquiets des risques pour la protection de l’eau potable, pour la baie de Sept-Îles, pour la route 138 et pour les voisins de la future fosse, des citoyens mobilisés contre Mine Arnaud ont été victimesd’insultes répétées dans des lieux publics, tandis que d’autres se sont littéralement fait lancer des tomates ou crever leurs pneus de voitures.

Or, malgré un rapport du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) qui constatait « l’absence d’un consensus social et la polarisation de la population », le gouvernement, actionnaire du projet, a donné le feu vert en 2015. « Je me souviens du ministre [des Ressources naturelles] Pierre Arcand, qui était venu à Sept-Îles pour s’adresser à une assemblée partisane de Mine Arnaud. Il avait dit qu’il y avait une acceptabilité sociale pour le projet, alors que la rencontre était réservée aux partisans du projet », rappelle Réjean Porlier. On connaît la suite. Malgré 30 millions de dollars d’investissements publics, la mine n’existe toujours pas, en raison du manque d’intérêt économique pour l’apatite qui devait être exploitée.

L’échec de Mine Arnaud ne signifie pas que le projet a été sans conséquence, insiste Marie-Ève Maillé, professeure associée au Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l’environnement de l’UQAM. « Les impacts sociaux et la division sont importants dans les communautés lorsqu’il y a de la polarisation autour de projets », souligne-t-elle, en énumérant plusieurs conséquences observées dans des cas similaires au Québec : dégradation des relations de voisinage, d’amitiés ou familiales, sujets tabous, boycottage de commerces, intimidation, perte de confiance dans les autorités, etc.

Mme Maillé déplore d’ailleurs le fait que les autorités se soucient peu de ces conséquences. « À Sept-Îles, si Mine Arnaud avait vu le jour, on aurait mis en place des mesures de mitigation des impacts environnementaux. Mais là, rien n’a été fait pour atténuer les impacts sociaux. Il n’y a aucune mesure. Les impacts se font sentir localement et la responsabilité de gérer cette division tombe dans la cour des municipalités, qui n’ont pas les moyens pour le faire. » Réjean Porlier constate lui aussi que la Ville a surtout été forcée de faire du « damage control » dans le dossier, alors que les décisions étaient prises ailleurs.

« Nous n’avons pas tiré suffisamment de leçons de ce genre de situation », ajoute Geneviève Brisson, qui a travaillé pendant 10 ans à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) à titre de coordonnatrice de l’équipe associée aux évaluations environnementales. « Une partie de la polarisation vient pourtant du fait que les impacts sur les communautés humaines ne sont pas assez pris en considération et que les citoyens sont conscients que ces effets ne sont pas assez pris en compte. Ils se sentent donc laissés pour compte. »

Division au Saguenay

Les divisions constatées dans la foulée de la destruction d’une partie de la ville de Malartic, pour y construire la plus grande mine d’or à ciel ouvert au Canada, dans des communautés où ont été implantés des projets éoliens et lors de la saga pétrolière sur l’île d’Anticosti risquent donc de se reproduire et de perdurer au Saguenay, avec le projet de GNL Québec. « Que ce projet voie le jour ou non, il a déjà des impacts sociaux. Il a déjà créé une division sociale, avant même de créer des impacts environnementaux. Et pourtant, c’est un angle mort de l’évaluation du projet », affirme Marie-Ève Maillé.

Même si le gouvernement a demandé une évaluation des conséquences psychologiques et sociales associées à la construction de l’usine de liquéfaction de gaz naturel albertain, les promoteurs n’ont pas tenu compte de ces enjeux dans le cadre de leur étude d’impact. L’étude a pourtant été jugée recevable par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. Qui plus est, aucun représentant de la Santé publique n’était présent lors des audiences du BAPE l’automne dernier. Dans leur rapport, les commissaires ont toutefois constaté un « débat fortement polarisé dans le milieu d’accueil, mais aussi dans l’ensemble du Québec », tout en soulignant qu’en matière d’acceptabilité sociale, « la somme des risques afférents au projet dépasse celle de ses avantages ».

Pour certains, soit on est pour GNL Québec, soit on est contre le dévelop-pement. Mais on ne pose pas la question à savoir si c’est le type de dévelop-pement qu’on veut dans la région.

 

Est-ce que le projet GNL Québec polarise la région ? Oui, selon le coordonnateur du groupe d’opposants Coalition fjord, Adrien Guibert-Barthez. « Pour certains, soit on est pour GNL Québec, soit on est contre le développement. Mais on ne pose pas la question à savoir si c’est le type de développement qu’on veut dans la région », fait-il valoir.

Directeur général de Promotion Saguenay, qui soutient le projet, Patrick Bérubé préfère évoquer une relation « complexe ». « On voit qu’il y a beaucoup de gens qui sont pour ou contre, mais peu de gens qui se retrouvent au milieu, pour avoir un dialogue qui soit constructif. » Selon lui, le débat sur le projet suscite surtout un ressentiment par rapport à d’autres régions du Québec. « J’ai l’impression qu’il y a une frustration qui se crée à l’égard des grands centres, davantage que dans la population de la région. Les gens ont l’impression que leurs enjeux économiques ne sont pas pris en considération dans le débat. Il ne faut pas oublier que notre région s’est développée grâce aux grands projets. »

Acceptabilité sociale

Du côté de l’Association minière du Québec, on estime aussi qu’il n’y a pas davantage de polarisation autour des projets miniers, même si on constate que les citoyens posent plus de questions sur les projets en développement. « Il faut éviter les amalgames entre polarisation et acceptabilité sociale. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’un projet suscite des opinions divergentes qu’il n’est pas socialement acceptable ou accepté », indique la présidente-directrice générale de l’organisation, Josée Méthot.

Le Devoir a aussi sollicité le point de vue du Conseil patronal de l’environnement du Québec et de la Fédération des chambres de commerce du Québec, qui ont tous deux refusé nos demandes d’entrevues.

Geneviève Brisson met toutefois en garde contre le recours à la caution de « l’acceptabilité sociale », une notion qui est selon elle devenue « un discours promotionnel bien récupéré par les entreprises, par les industries et par le gouvernement pour implanter des projets ». Dans ce contexte, ceux qui rejettent un projet ou posent un regard critique sont rapidement stigmatisés en étant qualifiés de partisans du « pas dans ma cour », ce qui contribue à la polarisation.

Mais ces divisions ne sont pas une fatalité, souligne Marie-Ève Maillé, en plaidant pour la mise en œuvre de « processus de réconciliation » dans les communautés qui ont été marquées par des épisodes de grande polarisation. Pour la petite communauté de l’île d’Anticosti, marquée par une « épouvantable » division provoquée par la saga pétrolière, le maire John Pineault explique que la solution réside dans l’élaboration d’autres projets plus en phase avec les richesses de la plus grande île du Québec. « On travaille pour obtenir une reconnaissance au patrimoine mondial de l’UNESCO et on veut développer le tourisme. » Selon lui, ces projets sont beaucoup rassembleurs que le forage de 12 000 puits de pétrole de schiste.
 

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