Ottawa voit l’industrie pétrolière en mer comme un partenaire vers la «carboneutralité»

Terre-Neuve compte sur le forage de 100 puits afin de doubler la production pétrolière en mer après 2030.
Dario Lopez-Mills Associated Press Terre-Neuve compte sur le forage de 100 puits afin de doubler la production pétrolière en mer après 2030.

Le gouvernement Trudeau offre de nouveau son appui à l’industrie pétrolière en milieu marin. Cette fois, il compte financer des projets qui doivent permettre aux entreprises qui exploiteront les gisements en mer de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Selon Ottawa, cet investissement public de 24,4 millions de dollars s’inscrit dans l’objectif d’atteindre la « carboneutralité » d’ici 2050.

Selon ce qu’a annoncé mercredi le ministre fédéral des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, 16 projets de recherche et de développement seront financés par le gouvernement fédéral et supervisés par Petroleum Research Newfoundland and Labrador, un organisme dont les membres sont des entreprises pétrolières.

Ces projets portent notamment sur le brûlage du gaz sur les plateformes de forage, l’électrification des opérations d’exploitation pétrolière, l’évaluation des émissions de méthane de l’industrie et le développement technologique des navires utilisés pour des forages exploratoires.

La liste des projets soutenus par Ottawa permet aussi de constater que le gouvernement Trudeau a prévu du financement pour des projets de ExxonMobil, Husky Energy et Suncor, trois entreprises importantes de l’industrie pétrolière, notamment dans les secteurs extracôtier et des sables bitumineux. ExxonMobil et Husky, deux entreprises qui ont connu des déversements pétroliers au large des côtes de Terre-Neuve en 2018, ont par exemple reçu l’an dernier les autorisations nécessaires du gouvernement fédéral pour mener 10 nouveaux forages d’ici 2027.

« Carboneutralité »

Selon ce que précise le communiqué publié mercredi par le ministre Seamus O’Regan, les projets financés grâce à l’enveloppe de 24,4 millions de dollars permettront de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur pétrolier en milieu marin, mais aussi de faire « progresser les technologies propres ».

« Nous avons confiance dans cette industrie et les travailleurs qui l’ont façonnée. Ces 16 projets contribueront au maintien des emplois et stimuleront l’innovation pour réduire les émissions. C’est ainsi que nous atteindrons la carboneutralité d’ici 2050 », a fait valoir le ministre, cité dans un communiqué qui réitère les engagements climatiques du gouvernement Trudeau.

Selon la feuille de route fédérale, les émissions de GES doivent reculer de 40 % à 45 % d’ici 2030, par rapport au niveau de 2005, avant que le Canada atteigne la carboneutralité d’ici 2050. Selon le plus récent bilan annuel des émissions de GES du Canada, soit celui de 2019, l’exploitation pétrolière et gazière a généré 191 millions de tonnes de GES, soit 26 % de toutes les émissions du pays.

La plus grande part des émissions du secteur est imputable à l’exploitation des sables bitumineux, mais les émissions du secteur pétrolier en milieu marin pourraient augmenter de façon importante au cours des prochaines années. Le gouvernement de Terre-Neuve souhaite en effet doubler la production après 2030, afin d’atteindre 235 millions de barils par année. Cet objectif passe par la réalisation d’au moins 100 nouveaux forages d’ici la fin de la décennie.

Comment le secteur pétrolier et gazier peut-il être un partenaire vers la « carboneutralité », alors qu’il représente plus du quart des émissions de GES du Canada ? « En stimulant l’innovation pour réduire les émissions, on se met sur le chemin vers la carboneutralité d’ici 2050 », a répondu mercredi le cabinet du ministre Seamus O’Regan.

Boom pétrolier ?

Au cours des derniers mois, le gouvernement Trudeau a mis la table pour faciliter la croissance de l’industrie pétrolière au large des côtes de Terre-Neuve. Au plus fort de la crise de la COVID-19, au printemps 2020, le gouvernement a décrété l’abolition du processus d’évaluation environnementale jusqu’ici en vigueur pour tous les forages exploratoires menés sur un territoire de 735 000 km2, à l’est de Terre-Neuve. Le ministre Seamus O’Regan a alors dit vouloir « maintenir la compétitivité » de l’industrie, jugeant que celle-ci constitue « un élément important de notre avenir fondé sur la croissance propre ».

L’automne dernier, le gouvernement a aussi offert 320 millions de dollars pour soutenir les travailleurs du secteur. Il a alors confié le soin de formuler des « recommandations » sur les façons d’investir ces fonds publics à un comité contrôlé par des proches de l’industrie pétrolière. La pétrolière Husky, qui comptait un membre sur le comité, a reçu 41 millions de dollars en décembre afin de maintenir des emplois liés à un projet de développement au large de Terre-Neuve, et ce, même si l’entreprise a admis que le projet pourrait bien être arrêté.

En janvier, Ottawa a par ailleurs autorisé 40 forages en milieu marin au large des côtes de Terre-Neuve, dans une région maritime reconnue par l’ONU pour son importance écologique et biologique. Equinor, Chevron et BHP Canada réaliseront leurs forages sur des permis d’exploration qui chevauchent des « zones d’importance écologique et biologique de la Convention sur la diversité biologique des Nations unies », précisent les rapports produits par l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC).

Dans le cas des forages d’Equinor, cette zone est associée au très important secteur de pêche des Grands Bancs de Terre-Neuve. L’entreprise Chevron détient pour sa part les droits d’exploration dans une zone de « grande biodiversité » incluant « de nombreuses espèces en péril ». BHP Canada pourra également forer dans une zone qui constitue l’habitat de plusieurs espèces d’oiseaux marins, de poissons, de cétacés et de coraux, dont certaines sont protégées par la Loi sur les espèces en péril.

Les deux permis d’exploration de BHP Canada chevauchent aussi le plus important « refuge marin » mis en place par le gouvernement Trudeau dans l’est du Canada, afin de respecter ses engagements internationaux en matière de protection des milieux marins. Ce secteur de plus de 55 000 km2 est désigné sous le nom de « Fermeture du talus nord-est de Terre-Neuve ». Selon le fédéral, il s’agit d’« une zone d’importance écologique et biologique qui soutient une grande diversité, y compris plusieurs espèces en déclin ». Il est interdit d’y utiliser des engins de pêche qui toucheraient le fond marin, mais il sera possible pour la pétrolière d’y forer 20 puits exploratoires.

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