Le vent tourne, mais trop lentement

Photo: Johannes Eisele Agence France-Presse L’Union européenne a confirmé vendredi son intention de réduire ses émissions de GES de 55% d’ici 2030, par rapport à 1990.

Le 12 décembre 2015, 195 délégations approuvent l’Accord de Paris, première entente mondiale de lutte contre la crise climatique. Cinq ans plus tard, le vent semble être en train de tourner en faveur d’un sursaut d’ambition de la part de plusieurs États. Mais les progrès sont toujours trop lents pour éviter l’emballement climatique.

Ministre français des Affaires étrangères en 2015, Laurent Fabius présidait la conférence de l’ONU qui lui a permis, au terme d’un marathon de négociations complexes, de confirmer l’adoption de l’Accord de Paris en frappant la table avec son petit marteau vert. Cinq ans plus tard, il admet toutefois que la communauté internationale n’est toujours pas en voie de limiter le réchauffement global. « Nous ne sommes pas encore là », a-t-il laissé tomber cette semaine dans le cadre d’une discussion organisée par l’ambassade du Canada à Paris.

M. Fabius estime cependant que cette entente mondiale « a déjà un effet » sur l’action climatique. « Avant l’Accord de Paris, nous étions sur une trajectoire qui pouvait nous conduire vers un réchauffement de 6 °C ou 7 °C d’ici la fin du siècle. Aujourd’hui, alors que nous ne sommes pas au bout du processus, nous sommes sur une trajectoire de hausse de 3 °C à 4 °C. Maintenant, il faut passer à 2 °C et 1,5 °C », a-t-il expliqué.

La tâche s’annonce colossale, d’autant plus que le recul éphémère des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) provoqué par la pandémie aura un effet « insignifiant » sur la trajectoire climatique, prévenait mercredi le Programme des Nations unies pour l’environnement. Concrètement, on s’attend à une baisse record de 7 % des émissions mondiales de CO2 en 2020. Mais pour espérer limiter le réchauffement selon les recommandations des scientifiques, soit à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, il faudrait que les émissions mondiales de GES chutent de 7,6 % chaque année entre 2020 et 2030.
 

 

Autant dire que « l’ambition climatique » attendue lors d’un sommet organisé ce samedi par les Nations unies devra être au rendez-vous. Optimiste, Laurent Fabius observe d’ailleurs que « le vent est en train de tourner ». L’Union européenne a confirmé vendredi son intention de réduire ses émissions de GES de 55 % d’ici 2030, par rapport à 1990. La Chine, premier émetteur mondial, a annoncé en septembre qu’elle serait carboneutre d’ici 2060. Le nouveau président américain, Joe Biden, qui compte investir 2000 milliards de dollars pour le climat, a également pris position en faveur de la carboneutralité pour 2050.

Le gouvernement de Justin Trudeau, qui a bonifié son propre plan vendredi, a formulé le même engagement. En tout, 127 pays représentant 63 % des émissions mondiales étudient cette option de la « carboneutralité » ou ont pris des engagements à cet effet. S’ils atteignent leur cible, il serait possible de limiter le réchauffement à 2,1 °C d’ici 2100, selon le scénario le plus optimiste publié la semaine dernière par l’organisation Climate Action Tracker.

Relance verte ?

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’atténuation des changements climatiques et les forêts tropicales à l’Université McGill, Catherine Potvin salue le fait qu’on assiste à une normalisation de l’idée de « carboneutralité », alors qu’elle était pour ainsi dire absente du discours politique il y a de cela cinq ans. Qui plus est, « la relance verte est au cœur du discours » de plusieurs États, alors que de nombreux observateurs et les groupes écologistes redoutaient que l’enjeu climatique soit évacué par la crise de la COVID-19.

Mme Potvin cite en exemple la Chine, « qui accélère le développement de technologies vertes, ce qui est très encourageant, puisque plusieurs autres pays vont bénéficier de ces développements. Et le pays s’en va vers une réduction des émissions très proactive ». Selon elle, le signal envoyé par cette puissance économique toujours très dépendante des énergies fossiles pourrait bien contribuer à verdir les plans de relance ailleurs dans le monde.

« Il faut que les plans de relance ne soient pas bruns ou gris, mais verts », a justement illustré cette semaine Laurent Fabius. « Contrairement à la COVID-19, il n’y a pas de vaccin contre le réchauffement climatique. Mais il y a un remède, qui est la mise en œuvre intégrale de l’Accord de Paris », a-t-il ajouté dans le cadre d’un échange virtuel avec la ministre de l’Infrastructure, Catherine McKenna. Cette dernière a poursuivi en insistant sur l’urgence d’agir au cours de la prochaine décennie. « D’ici 2030, si on ne voit pas de réduction des émissions de gaz à effet de serre, ce sera très difficile de faire ce qu’on s’est engagés à faire à Paris », a-t-elle souligné, en rappelant le besoin de prendre des décisions « basées sur la science ».

Tremplin ou fardeau ?

Or, les scientifiques sont formels : il faut laisser sous terre l’essentiel des ressources fossiles, dont le pétrole et le gaz, sans quoi il sera impossible d’éviter le pire. Est-ce que la construction de trois nouveaux pipelines d’exportation de pétrole des sables bitumineux, la croissance de la production gazière et l’augmentation de l’exploitation pétrolière en milieu marin sont compatibles avec les objectifs climatiques du Canada ? « Les investisseurs recherchent de plus en plus des solutions propres et, pour rester compétitif, notre secteur pétrolier et gazier devra être le plus propre du monde. Nous disposons des ressources naturelles, des talents commerciaux et des travailleurs acharnés pour fabriquer les produits que le monde réclame à mesure que nous progressons vers une économie plus propre et plus durable », a répondu par courriel le cabinet du ministre de l’Environnement, Jonatan Wilkinson.

Catherine Potvin reconnaît que le discours du gouvernement Trudeau sur la question climatique est plus avancé que celui des conservateurs, « qui n’avaient aucun plan climat ». Elle souligne au passage l’imposition d’une tarification sur le carbone (qui continuera d’augmenter jusqu’en 2030, selon ce qui a été annoncé vendredi), malgré l’opposition de plusieurs provinces, ainsi que la mise en œuvre du Cadre pancanadien sur la croissance propre et les changements climatiques.
 

 

Cinq ans après l’élection des libéraux, l’écologiste Laure Waridel critique quant à elle sévèrement le parti pris du gouvernement Trudeau en faveur de l’industrie pétrolière et gazière. « Il y a de cela cinq ans, j’avais beaucoup d’espoir que le gouvernement prenne enfin ses responsabilités. Mais aujourd’hui, c’est très décevant. Oui, il y a eu des éléments intéressants, comme les investissements dans les transports en commun et la protection des milieux naturels. Mais la première chose à faire, ce serait de se sortir des énergies fossiles, alors que le gouvernement a plutôt choisi de racheter le pipeline Trans Mountain. »

L’autrice de l’ouvrage La transition, c’est maintenant est d’ailleurs catégorique : « Il sera impossible d’atteindre nos cibles tout continuant l’exploitation pétrolière et gazière. » Ottawa n’a toutefois pas prévu d’imposer une réduction au secteur. Selon l’industrie, la production des seuls sables bitumineux pourrait atteindre 3,8 millions de barils par jour en 2030, soit 1,3 milliard de barils par année. Le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador, appuyé par le fédéral, compte aussi doubler la production pétrolière en milieu marin d’ici la fin de la décennie.

Or, si le ministre des Ressources naturelles du Canada, Seamus O’Regan, estime que cette industrie est « un élément important de notre avenir fondé sur la croissance propre », l’ONU affirme au contraire que la croissance de la production d’énergies fossiles ne peut que nous éloigner du respect de l’Accord de Paris, et nous rapprocher de l’abîme climatique.

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6 commentaires

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  • Pierre Boucher - Inscrit 12 décembre 2020 03 h 06

    Lucidité

    https://www.youtube.com/watch?v=7W33HRc1A6c&t=303s

  • Pierre Boucher - Inscrit 12 décembre 2020 03 h 13

    2018, 2019

    Vente record de VUS et pickups.
    Y'a des égos qui vont comprendre trop tard.

    • Jean Richard - Abonné 12 décembre 2020 11 h 11

      Ce qui est le plus inquiétant, ce ne sont pas les VUS et les camionnettes en elles-mêmes, mais l'usage qu'on en fait. Et l'usage qu'on en fait, il est subtilement orienté par les constructeurs automobiles.

      Il y a quelques années, l'industrie de la bière était omniprésente à la télévision, alors le plus influent média public. Les dommages causés par une surconsommation de bière étaient connus : accidents sur la route, alcoolisme, obésité, problèmes de santé... On était coincé entre deux chaises : ne pas réduire les recettes publicitaires des télédiffuseurs tout en tentant de réduire les méfaits de la bière industrielle. On a donc légiféré : Molson, Labatt et compagnie pouvaient continuer à acheter du temps d'antenne pour la publicité, mais il était désormais interdit de montrer la bière elle-même à la télé. Finies les belles images de bière qui coule dans un verre en formant une grosse mousse blanche. Cette règle est tombée depuis.

      Après la bière, ce fut le tabac. Les méfaits du tabac sur la santé étant bien connus, on y est allé de façon radicale : finie la publicité pour l'industrie du tabac. Et en 2020, cette règle est encore en vigueur.

      La bière coule de moins en moins à l'écran et la cigarette ne boucane plus du tout. Or, comme la voiture a horreur du vide, le temps d'antenne libéré par les gros brasseurs et les fabricants de cigarettes a été envahi par l'industrie automobile. Si on décortiquait les principales publicités des constructeurs, on se retrouverait devant une évidence : l'usage excessif de la voiture est tout aussi nocif que celui de la bière ou du tabac. La publicité automobile est mensongère et pire, elle incite à un usage malsain (entre autres les VUS qui foncent à vive allure dans la nature, hors des routes. Certains pays européens ont déjà interdit cette forme de publicité. Les gens sont influençables et l'industrie automobile le sait, elle qui manipule ces gens au point de les inciter à saccager l'environnement en VUS.

  • Marc Pelletier - Abonné 12 décembre 2020 08 h 39

    Qui passera à l'action ?

    Le laxisme évident constaté chez les citoyens dans l'application des mesures sanitaires pour contrer le virus actuel, n'a rien pour alimenter mon optimisme en regard des dérèglements climatiques.

    Le je, moi,moi est encore trop ancré dans les cerveaux !

    Il est honteux de constater que la Chine a l'intention poser de véritables actions avant nous : enfin, espérons que ce n'est pas que du vent.

  • René Racine - Abonné 12 décembre 2020 09 h 57

    Retrouvons le "Paradis" sur terre

    Accuser la pollution par CO2 comme principe de tous les malheurs planétaires est une illusion frivole et une perte de temps. Les donneurs de leçon ont toujours aimé s'en prendre aux fautes d'autrui et cette fois encore les écologistes sont alarmistes et s'arment contre le fruit défendu les énergies fossiles. Vilain problème car la nouvelle religion écologique n'offre que peu d'alternative connu et réel avec effet minime. Il ne faut pas oublier le rêve de la science-fiction avec des invention révolutionnaires qui occasionneront aussi leur lot de problèmes éventuels. La taxe carbone va faire son oeuvre en attaquant le pouvoir de choisir comment dépenser son fric, toute une bénédiction. Les riches seront encore plus riches et les pauvres seront plus pauvres. Vive la Taxe carbone, c'est la nouvelle potion magique.
    Il y a trop d'humains, des milliards. Certains dans les pays pollueurs et riches s'occupent uniquement de vivre dans une société de surconsommation, de loisir de toutes sortes, de bouffe raffinée ou de fast food, de transport planétaire avec les aéronefs de tout genre, train haute-vitesse, de communication sophistiquée avec les différentes plateformes des téléphones "intelligents, les ordinateurs partout gérant les vies avec l'intelligence artificielle... Il y a un prix à payer d'être si nombreux dans le bateau du BIEN-ÊTRE du paradis postmoderne qui a écarté les maladies les plus dangereuses, les famines de n'avoir rien à manger, les grandes guerres où on crevait par millions. La POLUTION humaine par la surexploitation de toutes ressources de la terre en commençant par l'eau. Le prix élevé des changements bons et moins bons passe naturellement par le climat. Ce serait plus dramatique de se diriger dans une glaciation, la nature du climat passe d'un extrême à l'autre et l'humain imparfait ne fait que s'adapter ou mourir.

  • Michel Morisset - Inscrit 12 décembre 2020 13 h 28

    Remise en contexte

    Les modèles du GIEC sont basés sur un budget d'origine CO2eg fixe de 2 900 000 gigatonnes. On a utilisé 78% de ce budget .Il reste environ 637 gigatonnes de CO2eq.
    Si l'on maintient les émissions au niveau actuel, c.a.d qu'on les plafonne, alors il reste environ 16 ans si l'on veut avoir une probabilité > 66% de limiter la température à 2 degC par rapport à l'ère préindustrielle de 1861–1880.
    Selon le site Carbon Brief pour la cible de 1,5 degC:
    > 66% 5,2 ans
    > 50% 9,8 ans
    > 33% 16,5 ans
    Donc toute intervention doit d'abord rappeler ces quartes quantités;
    La date de référence: 1861–1880
    Le budget CO2eq restant: 637 gigatonnes de CO2eq
    La probabilité de succès: >33, >50 ou >66%, mais pas >90%
    Le nombre d’années restantes au même rythme d'émissions et l'effet des mesures de réduction des GES sur la cible, le nombre d'années, la probabilité et les impacts sur l'économie.
    Noter qu'aucun, mais aucun plan, ne permet de réaliser un cible de 1,5 degC à 90% et même à 66% de probabilité de succès.
    Alors il reste la neutralité carbone sur un échéance de 30 ans, puis une très longue période (>100 ans) à émissions négatives.
    Finalement il reste l'espoir, l'optimiste, la politique et la fuite en avant.
    N.B. Il semble que la mention du budget CO2eq soit passé sous silence depuis 2 à 3 ans. Bien curieux de voir s'il reviendra à l'avant plan.