La destruction de lacs permise au Québec pour stocker des résidus miniers

Le gouvernement du Québec n’interdit pas la destruction de lacs, de cours d’eau et de milieux humides pour y stocker des déchets miniers.
Photo: Source: Cliffs Natural Resources Inc. Le gouvernement du Québec n’interdit pas la destruction de lacs, de cours d’eau et de milieux humides pour y stocker des déchets miniers.

Le gouvernement du Québec n’interdit pas la destruction de lacs, de cours d’eau et de milieux humides pour y stocker des déchets miniers, a confirmé mardi soir une porte-parole du ministère de l’Environnement à l’ouverture des audiences du BAPE sur le projet de stockage des résidus de la mine de fer du Lac Bloom. La minière veut justement détruire des lacs, des milieux humides et des « cours d’eau » pour stocker 872 millions de tonnes de résidus, afin de poursuivre l’exploitation de son gisement.

Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) débutait mardi soir les audiences publiques sur le projet de stockage de la minière, qui souhaite étendre son parc de résidus miniers afin de poursuivre et d’intensifier l’exploitation de minerai de fer à son site industriel situé près de Fermont. Ces audiences ont été réclamées par des groupes environnementaux qui dénoncent la destruction de plusieurs cours d’eau et milieux humides dans le cadre de ce projet, qui prolongerait la durée de vie de la mine jusqu’en 2040.

Or, dès le départ, le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) est venu confirmer que la destruction de tels milieux naturels peut être autorisée au Québec. « À ma connaissance, il n’y a pas d’interdiction de remblayer des lacs, des cours d’eau ou des milieux humides. Ce n’est évidemment pas l’option privilégiée, mais il n’y a pas d’interdiction », a ainsi affirmé André-Anne Gagnon, chargée de projet à la direction générale de l’évaluation environnementale et stratégique du MELCC.

Il existe bien une « directive » du MELCC qui est utilisée pour l’analyse des projets miniers, connue sous le nom de « Directive 019 ». Celle-ci « n’a pas force légale », a toutefois précisé Mme Gagnon. La directive en question « vient encadrer la gestion des résidus miniers en fonction des types de résidus. Il y a un ensemble de mesures à mettre en place pour bien gérer ces résidus. Mais il n’est pas spécifié de ne pas entreposer des résidus dans un lac », a-t-elle ajouté.

Compensation

Quelle est l’approche du ministère lorsqu’une entreprise minière souhaite détruire des milieux humides ou hydriques, a alors demandé le président de la commission du BAPE, Pierre Magnan. « On demande au promoteur de faire une analyse de variantes rigoureuse pour déterminer les autres options qui sont possibles pour lui », a répondu la porte-parole du MELCC. « On considère que ça a été fait adéquatement [par la minière], mais ça ne nous empêche pas de porter un jugement en analyse environnementale par rapport aux interprétations du promoteur. Mais dans l’étude d’impact, l’analyse de variantes a été faite », a fait valoir André-Anne Gagnon.

Elle a également affirmé que le MELCC « a déjà approuvé des projets qui comportaient la perte de milieux humides et hydriques d’une certaine ampleur », mais sans fournir davantage de précisions à ce sujet. Une liste doit être déposée, à la demande du BAPE. En 2018, le gouvernement du Québec a autorisé la minière ArcelorMittal à augmenter la superficie de son parc de résidus miniers, lui aussi dans la région de Fermont. Il est question de stocker 825 millions de tonnes de résidus d’ici 2045, pour un total de 1318 millions de tonnes entre 2014 et 2045. Dans son rapport sur le projet, le BAPE précisait que ce projet entraînera « la destruction de 11 lacs, 15 étangs et 25 ruisseaux ». La minière a donc prévu un programme de « restauration » pour compenser la perte de milieux naturels.

Mme Gagnon a d’ailleurs rappelé mardi soir que le ministère privilégie l’évitement, ou alors le fait de « minimiser » les impacts ou de les « compenser ». « Quand nous sommes au pied du mur et que le projet n’a pas d’autres options que d’empiéter dans certains milieux, [il y a des mesures de] compensation. S’il y a des pertes, elles sont compensées dans la mesure du possible. »

La minière a d’ailleurs indiqué mardi soir que des projets de « compensation » ont été élaborés pour les milieux humides et hydriques qui seront détruits par le stockage prévu. Les plans de compensation doivent encore être approuvés par le MELCC. Mais les projets actuellement sur la table « ne sont pas encore suffisants » pour compenser la perte de milieux humides affectés, a précisé une porte-parole du MELCC.

Destruction inévitable

Minerai de fer Québec, qui est une filiale de la minière australienne Champion Iron, dit être obligée de détruire des lacs, des ruisseaux, des milieux humides et des zones boisées pour stocker les 872 millions de tonnes de résidus qui seront produites au cours des prochaines années d’exploitation. La minière affirme en effet que « l’espace terrestre disponible » est insuffisant. « Les différentes options étudiées dans le cadre de la variante terrestre ne seraient pas viables économiquement dans le cadre du projet », selon ce qu’on peut lire dans l’étude d’impact, dont la « mise à jour » présentée en 2019 totalise environ 5000 pages.

Contrairement à certains projets miniers, Minerai de fer Québec rejette l’idée de remplir progressivement la fosse en exploitation avec les résidus. L’entreposage de résidus ou stériles dans la fosse est « contre-indiqué dans les circonstances afin de ne pas mettre en péril l’exploitation d’une ressource potentiellement exploitable dans le futur », précise l’étude d’impact. Une affirmation réitérée mardi soir par François Lafrenière, vice-président, production durable chez Minerai de fer Québec. « Il y a encore du minerai potentiellement exploitable » sous le gisement actuellement connu, a-t-il fait valoir. Une éventuelle exploitation, après 2040, serait déterminée selon « les marchés » pour le minerai et le développement des « technologies » au cours des prochaines années.

Lors de la présentation du projet au début des audiences du BAPE mardi, M. Lafrenière a confirmé que huit lacs seraient détruits par le projet. Il a également évoqué les superficies des autres cours d’eau et des milieux humides qui seraient détruits, mais sans en préciser le nombre. Au cours d’une séance d’information tenue par le BAPE le 29 juillet, M. Lafrenière avait évoqué un total de 160 « cours d’eau » détruits. « Quand on parle de cours d’eau dans le cadre de notre projet, on parle de cours d’eau qui sont soit intermittents, soit permanents », avait-il alors ajouté. Selon les informations déjà transmises au Devoir par le ministère de l’Environnement au sujet des cours d’eau affectés ou détruits, « le projet est susceptible de toucher 38 lacs et un étang », mais aussi « 41 ruisseaux ».

Dangereux précédent

Quel que soit le nombre de cours d’eau et de milieux humides détruits, le Québec risque de créer un « dangereux précédent » en autorisant Minerai de fer Québec à procéder de la sorte, selon Ugo Lapointe, de la Coalition Québec meilleure mine. « Ça fait 20 ans que j’œuvre dans le secteur minier, 12 ans que nous suivons de près l’industrie minière, c’est notre neuvième BAPE sur un projet minier, et nous n’avons jamais vu un promoteur minier proposer de détruire un lac d’une telle envergure pour y déverser ses résidus miniers au Québec », a-t-il fait valoir mardi.

« Des solutions plus respectueuses de l’environnement existent, mais actuellement, ce sont les profits d’une compagnie minière qui priment au détriment de la protection de l’eau et des milieux hydriques. C’est totalement inacceptable. Le gouvernement a le devoir de contraindre le promoteur à déposer un meilleur scénario », a affirmé pour sa part Rébecca Pétrin, de l’organisation Eau Secours.

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