Cinq éléments à retenir du BAPE sur GNL Québec

Les questions sur les risques du transport maritime pour le béluga ont été nombreuses au cours des audiences publiques du BAPE.
Photo: GREMM Les questions sur les risques du transport maritime pour le béluga ont été nombreuses au cours des audiences publiques du BAPE.

Le Devoir a suivi toute la semaine la première partie des travaux du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) qui analyse le projet d’usine de liquéfaction de gaz naturel Énergie Saguenay, de GNL Québec. Voici cinq éléments à retenir de ces audiences :

1- L’enjeu des émissions de gaz à effet de serre

La crise climatique a été au cœur des questions débattues au cours de la semaine d’audiences publiques à Saguenay. Il faut dire que selon les calculs des experts du gouvernement du Québec et de celui du Canada, les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées au projet au pays atteindraient chaque année plus de huit millions de tonnes (l’équivalent de 3,4 millions de voitures).

Le promoteur affirme pour sa part que son projet permettrait de remplacer des combustibles plus polluants, comme le charbon, et donc de réduire les émissions mondiales de GES de 28 millions de tonnes. Ces prévisions s’appuient sur une étude commandée au Centre international de référence sur le cycle de vie des produits (CIRAIG). Son auteur, Pierre-Olivier Roy, a toutefois dit au BAPE qu’il existe des « incertitudes » sur ce bilan climatique mis de l’avant par GNL Québec. Il a ainsi indiqué qu’en fonction des contrats de vente qui seraient signés par l’entreprise, le bilan pourrait mener, selon les extrêmes, à une réduction de « 80 millions de tonnes » par année de GES, ou alors une hausse globale de « 40 millions de tonnes » de GES.

Pour avoir un portrait précis du bilan, il faudra attendre de connaître les acheteurs éventuels et l’utilisation qu’ils feront du gaz qui serait liquéfié au Saguenay. Les représentants de GNL Québec ont d’ailleurs affirmé que la négociation de contrats de vente est un long processus qui ne peut se conclure que dans les mois qui précèdent une décision de construction de l’usine. Leur porte-parole Tony Le Verger a indiqué que des discussions auraient lieu avec des acheteurs en Pologne, en Allemagne, en Corée du Sud et en Chine, mais sans donner davantage de détails. Selon ce qu’il a exposé en se basant sur les scénarios du CIRAIG, 60 % du gaz de GNL Québec remplacerait du charbon.

Le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques a précisé par ailleurs que son « analyse » des GES du projet se limiterait au seul territoire du Québec, en raison de la juridiction provinciale. Il ne tiendra donc pas compte des émissions liées à l’exploitation du gaz naturel en Alberta, par fracturation, ni des émissions en « aval », soit lors de la combustion de ce gaz, ailleurs dans le monde.

Est-ce que le BAPE tiendra compte de tous les GES liés au projet ? « Vous allez devoir lire le rapport qui sera déposé au ministre [de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette] au mois de janvier [2021] », a simplement répondu lundi le président de cette commission du BAPE, Denis Bergeron.

2- Le béluga et le transport maritime

Les méthaniers qui viendraient charger du gaz naturel liquéfié aux installations de GNL Québec navigueraient dans le fjord du Saguenay et le parc marin, à raison de 300 à 400 passages par année. Les navires traverseraient donc l’habitat essentiel reconnu et protégé du béluga du Saint-Laurent, une espèce en voie de disparition dont le déclin pourrait être lié à la pollution sonore croissante dans les milieux marins.

Selon ce qu’a affirmé à plusieurs reprises GNL Québec au cours de la semaine, les mesures prévues par les promoteurs seront en phase avec « le programme de rétablissement » de l’espèce élaboré par le gouvernement fédéral. La porte-parole principale du projet Énergie Saguenay, Stéphanie Fortin, a notamment indiqué qu’un « programme de gains sonores » serait mis en place, afin de « diminuer le bruit subaquatique », et ce, malgré l’augmentation du trafic maritime prévu sur le Saguenay. Selon les prévisions des experts fédéraux, ce trafic pourrait tripler d’ici 2030.

L’entreprise a aussi révélé au BAPE qu’elle envisage de développer des « devis » afin que les méthaniers (des navires de 300 mètres de longueur, par 50 mètres de largeur) soient construits spécifiquement pour ce projet. Cette hypothèse de construction de navires pour le projet reste cependant à confirmer.

Quel que soit le modèle de navire, le bruit que génère les méthaniers peut avoir des impacts sur les bélugas, a expliqué vendredi Véronique Lesage, de Pêches et Océans Canada. « Dire que les grands navires marchands n’interfèrent pas avec la communication des bélugas ou leurs activités, c’est faux », a-t-elle résumé.

Dans un avis scientifique rédigé en 2018 par des chercheurs de Pêches et Océans Canada, on souligne aussi que la construction prévue de deux ports majeurs sur le Saguenay, dont le projet gazier Énergie Saguenay, va à l’encontre des objectifs du plan de rétablissement du béluga du Saint-Laurent.

Puisque ces animaux font « un usage intensif des sons » pour accomplir leurs fonctions vitales d’alimentation, de communication et d’évitement des « dangers », l’augmentation du bruit dans leur habitat peut avoir des impacts négatifs significatifs. En fait, l’importance de l’environnement acoustique est telle que le bruit chronique est considéré comme une « dégradation de l’habitat ». Dans ce contexte, « on ne peut exclure des risques élevés compte tenu de l’état actuel de la population en déclin pour laquelle le bruit a été identifié comme un des facteurs de risques », insistent les chercheurs de Pêches et Océans.

Fait à noter, par ailleurs : l’habitat du béluga n’est pas protégé par la législation québécoise sur les espèces menacées ou vulnérables, et ce, même si l’espèce est inscrite comme étant « menacée » depuis mars 2000. « Ce sont des processus qui commencent. Nous sommes au début du processus de protection de l’habitat du béluga du Saint-Laurent. Quelle sera la portée finale de la protection supplémentaire ? Pour l’instant, c’est assez difficile à déterminer », a précisé le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, vendredi.

3- Un projet à la recherche de clients

GNL Québec a indiqué au BAPE que la décision d’aller de l’avant avec la construction de son usine ne sera pas prise avant 2022. Et cette décision, qui impliquerait un investissement d’au moins neuf milliards de dollars (sans compter la construction d’un gazoduc de 780 kilomètres), sera prise en fonction des contrats fermes de vente qui seraient signés, a expliqué leur porte-parole Tony Le Verger.

« Avant de pouvoir prendre la décision finale d’investissement pour un projet de neuf milliards de dollars, il nous faut avoir en place des contrats de 20 ans, qui nous garantissent des revenus sur 20 ans pour pouvoir financer le projet. Si ces contrats ne sont pas rentables, il n’y aura pas de financement », a-t-il détaillé.

Pour le moment, GNL Québec connaît toutefois des difficultés financières importantes, selon les informations publiées par Le Devoir. Des mises à pied ont même été nécessaires le mois dernier. Il faut dire qu’à la fin du mois de février, le plus important investisseur attendu pour le projet, soit le fonds Berkshire Hathaway, propriété du milliardaire américain Warren Buffett, a décidé de ne pas investir dans le projet. Celui-ci devait injecter pas moins de quatre milliards de dollars dans ce projet totalisant plus de 14 milliards de dollars (10 milliards pour Énergie Saguenay et 4 milliards pour le gazoduc).

Depuis, la recherche d’investisseurs serait devenue très difficile, principalement parce que les promoteurs n’ont pas encore obtenu les autorisations gouvernementales nécessaires pour lancer les travaux. Le promoteur doit obtenir des autorisations du gouvernement du Québec et du gouvernement fédéral, au terme de deux évaluations environnementales distinctes.

4- Des absents remarqués

Tout au long de la semaine d’audiences, plusieurs intervenants qui sont venus poser des questions au BAPE ont critiqué l’absence d’experts de certains ministères pourtant impliqués dans le dossier.

Par exemple, Pêches et Océans Canada a été absent toute la semaine des audiences, à part pour une séance spéciale qui a été ajoutée le vendredi matin. Or, ce ministère est le responsable de la protection du béluga du Saint-Laurent. Le BAPE n’a pas non plus invité de représentants de la santé publique pour cette période d’audiences qui servait à répondre aux questions des citoyens. Leur expertise pourra toutefois être sollicitée pour évaluer les impacts psychologiques et sociaux de ce projet polarisant, a indiqué le BAPE.

Dans leur bilan de la semaine, les groupes environnementaux ont dénoncé vendredi l’absence de certains experts dans le cadre des audiences. « Le comble de l’absurde est survenu lorsque, en l’absence d’experts indépendants, c’est le promoteur qui a tenté d’expliquer le fonctionnement de l’Accord de Paris aux commissaires alors qu’il n’a ni l’expertise ni la neutralité requise pour le faire », a souligné Sophie Paradis, du Fonds mondial pour la nature.

« Je n’ai jamais vu une commission du BAPE aussi mal organisée et aussi complaisante envers un promoteur. Le manque d’expertises indépendantes auquel nous avons assisté est totalement déplorable et il n’a donc pas été possible de faire la lumière sur plusieurs aspects importants du projet », a lancé pour sa part Patrick Bonin, de Greenpeace.

5- Un gouvernement favorable

Alors que le BAPE siégeait à Saguenay, mercredi, le gouvernement Legault a réitéré son appui au projet. Interpellée par la députée solidaire Ruba Ghazal au sujet des projets de développement prévus pour le Saguenay-Lac-Saint-Jean, Marie-Ève Proulx a livré un plaidoyer en faveur de la réalisation du complexe de liquéfaction et d’exportation de gaz naturel.

« Ici, dans le cas du Saguenay — Lac-Saint-Jean, il y a une volonté concrète et affirmée d’aller de l’avant avec ce projet. Il faut voir qu’est-ce que ce ça peut apporter pour le Québec et tout le monde est d’avis que ça peut apporter énormément pour l’économie des régions. Je suis d’avis qu’il faut arriver à diversifier notre économie, mais ce projet-là est un projet porteur pour l’avenir du Québec », a affirmé la ministre déléguée, qui est aussi membre du « Comité ministériel de l’économie et de l’environnement ».

La ministre caquiste a dit vouloir attendre « les résultats du BAPE », mais selon elle, « il faut [aller] de l’avant pour voir la possibilité de faire en sorte que ce projet participe au développement de l’économie du Saguenay — Lac-Saint-Jean ».

Mme Proulx n’est pas la première ministre du gouvernement Legault à vanter le projet d’exportation maritime de gaz naturel. Le ministre de l’Environnement Benoit Charette a déjà dit que cette usine pourrait avoir des « mérites » environnementaux. Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles Jonatan Julien a dit que GNL Québec réduirait « de manière formidable » les émissions de gaz à effet de serre « à travers le monde ». Le premier ministre François Legault a lui aussi plaidé pour le projet au cours des derniers mois, notamment après avoir rencontré les promoteurs du projet. Il a aussi déjà affirmé que ce projet pouvait « aider la planète » à réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur énergétique.

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