Impossible de préciser le bilan climatique du projet GNL Québec

GNL Québec affirme que son projet permettra de réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais cette affirmation reste à démontrer.
Photo: Koji Sasahara Associated Press GNL Québec affirme que son projet permettra de réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais cette affirmation reste à démontrer.

Les promoteurs du projet GNL Québec répètent depuis plusieurs mois que l’exportation de gaz naturel liquéfié permettra de réduire l’utilisation du charbon dans le monde, et donc les émissions de gaz à effet de serre. Il est toutefois impossible de vérifier cette affirmation de façon indépendante, même si le promoteur estime que 60 % de sa production servira à remplacer du charbon. Aucun acheteur potentiel du gaz n’est actuellement connu et aucun contrat de vente n’a encore été signé.

À plusieurs reprises, notamment depuis le début des travaux du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur cette usine, les porte-parole du promoteur ont affirmé que le gaz naturel liquéfié serait exporté vers l’Europe, l’Asie et l’Amérique du Sud, à raison de 11 millions de tonnes par année. Ce gaz « remplacera des énergies plus polluantes, comme le charbon et le pétrole », a souligné mercredi la porte-parole principale de GNL Québec, Stéphanie Fortin.

Est-ce que l’entreprise compte imposer une clause contractuelle aux acheteurs du gaz naturel, afin de s’assurer qu’il servira à remplacer des sources énergétiques qui émettent davantage de gaz à effet de serre (GES) ? « D’un point de vue contractuel, il est difficile pour nous d’avoir ce type de clause à l’intérieur des contrats, parce que ce n’est pas comme ça que ça fonctionne d’un point de vue contractuel et commercial. On s’engage avec des utilisateurs de gaz naturel qui eux, ensuite, vont utiliser ce gaz naturel à des fins de génération d’électricité, voire pour du transport ou même dans les procédés industriels », a répondu mardi un porte-parole de GNL Québec, Tony Le Verger.

« Cela dit, on est en discussion uniquement avec des compagnies qui se sont engagées à arrêter la consommation de charbon dans leur portefeuille d’énergie d’ici 2035, 2040 », a-t-il ajouté, en soulignant que l’entreprise est confiante de pouvoir ainsi contribuer au remplacement d’« énergies plus polluantes ».

Qui sont les acheteurs potentiels ? Est-ce que GNL Québec a déjà signé des contrats de vente pour le gaz naturel liquéfié qui serait produit à son usine de neuf milliards de dollars ? L’entreprise a refusé de répondre au Devoir cette semaine, s’en remettant aux audiences du BAPE. Jusqu’à présent, aucune expertise indépendante du promoteur n’a été présentée au cours des audiences, outre celles commandées par l’entreprise. Il n’est donc pas possible de confirmer ou d’infirmer les affirmations de l’entreprise.

Interpellés mercredi soir dans le cadre des audiences du BAPE, les représentants de GNL Québec ont affirmé que la négociation de contrats de vente est un long processus qui ne peut se conclure que dans les mois qui précèdent une décision de construction de l’usine. « La concrétisation de ces contrats prend plusieurs mois. À ce stade-ci, c’est normal que les contrats ne soient pas signés », a expliqué Stéphanie Fortin. Tony Le Verger a ajouté que des discussions auraient lieu avec des acheteurs en Pologne, en Allemagne, en Corée du Sud et en Chine, mais sans donner davantage de détails.

Remplacement du charbon

En s’appuyant sur une étude réalisée pour GNL Québec par le Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG), Tony Le Verger a par ailleurs indiqué qu’« il est possible, sur certains marchés et à certains moments, que notre gaz ne remplace pas du charbon. De mémoire, à peu près 20 % de notre production n’irait pas directement remplacer des énergies plus polluantes. On a pris ça en compte dans nos études et dans nos calculs de réduction de gaz à effet de serre, qui n’est pas un scénario optimal où on irait remplacer à 100 % du charbon ».

Les commissaires qui dirigent le BAPE ont alors demandé à M. Le Verger de présenter des données plus précises. Selon ce qu’il a exposé en se basant sur les scénarios du CIRAIG, 60 % du gaz de GNL Québec remplacerait du charbon. Une donnée similaire a été présentée mercredi soir, en se basant sur une analyse commandée à la firme Poten & Partners. Il a aussi évoqué une part de 25 % à 30 % qui remplacerait du gaz naturel. Ce serait le cas en Europe, où le gaz naturel exploité par fracturation en Alberta permettrait à certaines entreprises ou pays de changer de fournisseur.

Tony Le Verger a également évoqué, sans préciser de chiffres, le fait qu’une partie du gaz liquéfié pourrait aussi remplacer des « énergies potentiellement moins polluantes », comme le nucléaire ou l’hydroélectricité. Mercredi soir, il a évoqué un taux de 3 % pour l’hydroélectricité.

Quel que soit le scénario, GNL Québec demeure confiante que son projet permettrait de réduire de 28 millions de tonnes les émissions de gaz à effet de serre dans le monde. Au moment de dévoiler les résultats de son étude, en février 2019, le CIRAIG avait toutefois indiqué que le chiffre avancé par l’entreprise ne pouvait être confirmé de façon indépendante. Le porte-parole de l’organisme, Pierre-Olivier Roy, avait alors affirmé au Devoir qu’il demeurait des « incertitudes » sur l’utilisation finale de ce gaz, mais aussi sur les possibilités qu’il remplace des sources d’énergie plus polluantes.

Mercredi soir, Pierre-Olivier Roy a réaffirmé qu’il existe des « incertitudes » sur le bilan climatique du projet de GNL Québec. « On ne peut pas prévoir l’avenir à l’heure actuelle. Il y a toujours des fluctuations possibles », a-t-il dit au BAPE. M. Roy a indiqué qu’en fonction des contrats de vente qui seraient signés par l’entreprise, le bilan pourrait mener, selon les extrêmes, à une réduction de « 80 millions de tonnes » par année de GES, ou alors une hausse globale de « 40 millions de tonnes » de GES.

M. Roy a par la suite affirmé que pour produire l’étude qui est à la base l’argumentaire climatique de GNL Québec depuis plus d’un an, « nous n’avons pas pu vérifier que les scénarios de GNL Québec étaient avérés ». « Nous n’avons pas pu vérifier l’état des négociations », a-t-il ajouté. Concrètement, le CIRAIG n’a donc pas eu accès à toutes les données permettant d’établir un bilan climatique complet pour le projet.

Incertitudes

Le bilan climatique du projet est en effet difficile à établir sans savoir qui achèterait le gaz naturel liquéfié et comment il serait utilisé, selon Jean-Thomas Bernard, professeur invité à l’Université d’Ottawa et spécialiste de l’analyse des marchés de l’énergie. « GNL Québec ne peut certainement pas garantir de baisse des GES si elle ne connaît pas l’acheteur », a-t-il expliqué au Devoir mercredi. Selon lui, l’entreprise ne peut pas non plus imposer de clauses « environnementales » ou « climatiques » aux éventuels acheteurs. « Dans un contrat standard, cette baisse ne pourra pas être garantie puisque c’est l’acheteur qui dispose du gaz naturel selon ses besoins. Il serait inhabituel d’imposer cette restriction a l’acheteur. Même si elle apparaissait au contrat, elle serait difficile à vérifier en cours de réalisation », a expliqué M. Bernard.

Jean-Thomas a aussi rappelé que le projet GNL Québec n’a pas été conçu pour des objectifs environnementaux, mais bien pour trouver des débouchés pour la production gazière croissante dans l’ouest du Canada, en raison du recours à la technique de fracturation hydraulique. « Ce qui intéresse d’abord l’entreprise, c’est obtenir le prix le plus élevé possible pour son produit, et non pas la forme d’énergie qui sera remplacée par ce nouvel approvisionnement », a-t-il souligné.

Le tout premier paragraphe présentant le « contexte » du projet Énergie Saguenay, dans l’avis déposé en 2015, précise d’ailleurs ceci : « La production de gaz naturel de l’Ouest canadien qui était auparavant exportée vers les États-Unis sature maintenant le marché canadien et crée des surplus. Simultanément, la capacité de production de gaz naturel au Canada augmente, entraînant une baisse de prix du gaz en Amérique du Nord, ce qui accroît l’intérêt pour l’exportation du gaz naturel vers les marchés mondiaux. »

8 millions de tonnes

S’il n’est pas possible de vérifier de façon indépendante les affirmations de GNL Québec, des avis d’experts de différents ministères ont déjà soulevé des doutes sur les affirmations du promoteur de l’usine gazière. Les impacts climatiques de cette usine de liquéfaction de gaz naturel « sont très difficiles à anticiper », selon un avis d’expert produit par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, dans le contexte de l’étude d’impact de GNL Québec.

Cet avis souligne ainsi que le projet d’exportation de gaz albertain « pourrait contribuer à une possible réduction d’émissions de GES à une échelle planétaire, si le GNL [gaz naturel liquéfié] produit, lorsqu’exporté, remplace d’autres combustibles fossiles plus émissifs, contribuant ainsi à une possible réduction d’émissions de GES à une échelle planétaire ou bien, au contraire, faire augmenter les émissions globales de GES, si ce GNL remplaçait des énergies renouvelables ».

Dans son étude d’impact et dans la promotion de son projet gazier, GNL Québec affirme en outre que son complexe de liquéfaction serait « le plus vert au monde », essentiellement parce que l’usine fonctionnera à l’hydroélectricité. « Toutefois, quand toutes les étapes de la chaîne de production de GNL sont considérées, cet avantage est grandement réduit et les émissions totales de GES du projet sont plutôt dans la moyenne d’autres projets similaires au monde », ont répondu l’an dernier les experts du gouvernement du Québec, exemples à l’appui.

Ils réfutaient ainsi un argument en faveur du projet mis en avant par le promoteur et repris par plusieurs médias. « Cette performance moyenne du projet en termes d’intensités totales d’émissions de GES serait due au fait que les émissions de production du gaz naturel canadien (majoritairement non conventionnel) sont plus élevées que d’autres sources du gaz naturel », expliquait l’avis de la Direction de l’expertise climatique.

À l’échelle canadienne, les experts du ministère de l’Environnement du Québec ont précisé que les émissions liées à l’exploitation, au traitement et au transport du gaz jusqu’au Saguenay équivaudraient à 7,9 millions de tonnes de GES par année. Un chiffre similaire à celui évoqué par le CIRAIG, en tenant compte de l’exploitation gazière, par fracturation. Et globalement, le projet Énergie Saguenay « pourrait faire augmenter les émissions de GES canadiennes d’environ 8,5 millions de tonnes d’équivalents CO2 par année », selon le ministère de l’Environnement. Cela équivaut aux émissions moyennes annuelles de 3,46 millions de voitures, ou 2,4 millions de camions légers (véhicules utilitaires sports).

Un autre avis d’expert produit par le ministère de la Santé et des Services sociaux estime que GNL Québec devrait fournir des données historiques sur les émissions de GES du Québec, « afin de pouvoir apprécier l’impact du projet dans la lutte contre les changements climatiques ». Concrètement, les émissions annuelles totales liées au projet équivaudraient à annuler toutes les réductions d’émissions obtenues entre 1990 et 2016.

Malgré les incertitudes persistantes sur l’impact climatique réel du projet de GNL Québec, plusieurs ministres du gouvernement de François Legault ont vanté les bénéfices écologiques de cette usine de traitement de gaz albertain. Le ministre de l’Environnement Benoit Charette a déjà dit que cette usine pourrait avoir des « mérites » environnementaux. Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles Jonatan Julien a dit que GNL Québec était un projet « vertueux » réduirait « de manière formidable » les émissions de gaz à effet de serre « à travers le monde ». Le premier ministre François Legault a également affirmé que ce projet pouvait « aider la planète » à réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur énergétique. Son gouvernement n’entend pas tenir compte des millions de tonnes de gaz à effet de serre liées à l’exploitation gazière dans sa prise de décision sur le projet.

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