BAPE sur GNL Québec: Pêches et Océans Canada absent des audiences

Le fjord du Saguenay est considéré comme un habitat critique pour les femelles bélugas accompagnés de jeunes bélugas (l’animal gris sur la photo).
Photo: GREMM Le fjord du Saguenay est considéré comme un habitat critique pour les femelles bélugas accompagnés de jeunes bélugas (l’animal gris sur la photo).

Même s’il est responsable de la protection du béluga du Saint-Laurent et qu’il a été invité comme intervenant pour le BAPE sur GNL Québec, le ministère Pêches et Océans Canada est absent des audiences cette semaine. C’est donc le promoteur du projet d’usine gazière qui répond à l’essentiel des questions posées à la commission sur cet enjeu. Mardi, l’entreprise a d’ailleurs répété qu’il n’existe pas de « consensus » sur les causes du déclin du béluga, malgré plusieurs avis scientifiques qui mettent en lumière les impacts de la navigation commerciale sur cette espèce en voie de disparition.

Alors que les promoteurs de l’usine de liquéfaction Énergie Saguenay sont nombreux à être présents aux travaux du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), certains ministères pourtant désignés comme « personnes-ressources » par l’organisme étaient de nouveau absents mardi. C’est le cas du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, responsable des questions énergétiques au Québec, mais aussi du ministère Pêches et Océans Canada (MPO), responsable de la protection des espèces marines.

Concrètement, cela signifie que le ministère responsable de la protection du béluga en vertu de la Loi sur les espèces en péril, et donc de la mise en œuvre du « programme de rétablissement » de l’espèce, n’est pas présent pour répondre aux questions des citoyens ou aux questions des commissaires qui dirigent ce BAPE.

« Pour des raisons hors de notre contrôle, Pêches et Océans Canada n’aura pas de délégué sur place ce soir », a répondu le MPO au Devoir, par courriel. « Comme confirmé aux responsables du BAPE, des représentants du MPO participeront à la séance de vendredi après-midi par visioconférence. » Les représentants du ministère seront donc absents pour toute la durée de la première partie des audiences du BAPE, qui se tient de lundi à vendredi, à part pour la toute fin des audiences. « Une équipe sera disposée à répondre par écrit à toutes les questions concernant l’expertise du ministère dans les meilleurs délais », a précisé Pêches et Océans.

Réponses par le promoteur

En l’absence des experts ayant les compétences scientifiques pour répondre aux questions sur les risques du projet GNL Québec pour le béluga, c’est le promoteur de cette usine d’exportation de gaz albertain qui a répondu jusqu’à présent à l’essentiel des questions portant sur le sujet. La directrice générale de Nature Québec, Alice-Anne Simard, a par exemple tenté mardi d’obtenir une réponse des experts du MPO au sujet de la « charte » promise par GNL Québec pour réduire les risques du trafic maritime sur le béluga, une espèce qui fréquente assidûment le fjord du Saguenay.

C’est toutefois l’entreprise qui a répondu à la question. La porte-parole principale du projet Énergie Saguenay, Stéphanie Fortin, a ainsi répété mardi qu’il n’existe pas de « consensus » sur les facteurs qui expliquent le déclin du cétacé classé « en voie de disparition ». « Il existe une incertitude sur le déclin de la population du béluga », a-t-elle également affirmé.

Dans un avis scientifique rédigé dès 2018 par des chercheurs de Pêches et Océans Canada, on souligne pourtant que la construction prévue de deux ports majeurs sur le Saguenay, dont le projet gazier Énergie Saguenay, va à l’encontre des objectifs du plan de rétablissement du béluga du Saint-Laurent.

« Cette augmentation notable du trafic aura pour conséquence d’augmenter le niveau de bruit ambiant et de réduire les fenêtres temporelles et spatiale d’opportunités pour les bélugas dans le Saguenay, son embouchure et dans l’estuaire maritime », précise le document. Puisque ces animaux font « un usage intensif des sons » pour accomplir leurs fonctions vitales d’alimentation, de communication et d’évitement des « dangers », l’augmentation du bruit dans leur habitat peut avoir des impacts négatifs significatifs. En fait, l’importance de l’environnement acoustique est telle que le bruit chronique est considéré comme une « dégradation de l’habitat ».

Dans ce contexte, « on ne peut exclure des risques élevés compte tenu de l’état actuel de la population en déclin pour laquelle le bruit a été identifié comme un des facteurs de risques », insistent les chercheurs de Pêches et Océans. L’automne dernier, les experts du gouvernement fédéral avaient par ailleurs soutenu que GNL Québec avait mal évalué les effets du projet sur le béluga. Le promoteur n’avait alors mené aucune étude pour tenter de trouver un emplacement qui serait situé en dehors de l’habitat essentiel du cétacé, alors que la Loi sur les espèces en péril l’exige.

Dans un avis d’expert du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs publié plus tôt cette année, on rappelle aussi que « le bruit et le dérangement » causés par « la navigation marchande » constituent « une activité susceptible de générer des niveaux de bruits préoccupants pour le maintien de la qualité » de l’habitat du béluga, et notamment des femelles et des jeunes qui fréquentent assidûment le Saguenay.

Enfin, des scientifiques qui étudient le béluga depuis plusieurs années ont démontré récemment que plus de 50 % de la population (et 67 % des femelles) fréquente le fjord du Saguenay, alors que l’étude d’impact produite par la firme WSP pour GNL Québec évoque un taux d’à peine 5 %. En clair, un nombre très élevé d’individus de cette espèce en voie de disparition utilise cette zone, considérée comme un « refuge acoustique » qui fait partie de « l’habitat essentiel » protégé par la législation fédérale.

Or, selon les calculs des experts du gouvernement fédéral, le nombre de passages de navires commerciaux dans le Saguenay devrait être multiplié pratiquement par trois d’ici dix ans, en incluant la réalisation d’Énergie Saguenay.

Des méthaniers GNL Québec ?

Présentation visuelle à l’appui, la porte-parole principale du projet Énergie Saguenay, Stéphanie Fortin, a pour sa part expliqué longuement que les mesures prévues par les promoteurs seront en phase avec « le programme de rétablissement » de l’espèce du MPO. Elle a notamment indiqué qu’un « programme de gains sonores » serait mis en place, afin notamment de « diminuer le bruit subaquatique », et ce, malgré l’augmentation du trafic maritime prévu sur le Saguenay dans le cadre du projet. Selon les données de GNL Québec, il y aurait entre 300 et 400 transits de navires méthaniers chaque année dans le fjord et le parc marin du Saguenay — Saint-Laurent.

« Nous ne sommes pas des armateurs », a ajouté Mme Fortin, mais l’entreprise dit avoir prévu de développer des « devis » afin que les méthaniers (des navires de 300 mètres de longueur, par 50 mètres de largeur) soient construits pour être moins bruyants.

En soirée, en réponse à une question soumise par un partisan du projet, les porte-parole de l’entreprise ont affirmé que les méthaniers seraient construits spécifiquement pour le projet GNL Québec. L’entreprise, qui a dû mettre quatre employés à pied au mois d’août en raison de ses difficultés financières, n’entend toutefois pas « gérer la flotte » d’une dizaine de navires, qui coûterait environ 2,6 milliards de dollars à construire.

Cette hypothèse de construction de navires méthaniers spécifiquement pour le projet reste en outre à confirmer. « Tout cela est très préliminaire », a précisé leur porte-parole dans le dossier, Sylvain Ménard. « Nous ne sommes pas à signer des contrats », a-t-il ajouté. Une décision serait prise uniquement une fois le projet approuvé par les gouvernements et l’investissement confirmé, soit à la fin de 2022.

Pour le moment, GNL Québec peinerait toutefois à se financer. Il faut dire qu’à la fin du mois de février, le plus important investisseur attendu pour le projet, soit le fonds Berkshire Hathaway, propriété du milliardaire américain Warren Buffett, a décidé de ne pas investir dans le projet. Celui-ci devait injecter pas moins de quatre milliards de dollars dans ce projet totalisant plus de 14 milliards de dollars (10 milliards pour Énergie Saguenay et 4 milliards pour le gazoduc). Depuis, la recherche d’investisseurs serait devenue très difficile, principalement parce que les promoteurs n’ont pas encore obtenu les autorisations gouvernementales nécessaires pour lancer les travaux.