Québec rejette l’idée d’un moratoire sur la hausse du trafic maritime sur le Saguenay

Selon de nouvelles données scientifiques, 50% de toute la population de bélugas du Saint-Laurent fréquente le fjord du Saguenay.
Photo: GREMM Selon de nouvelles données scientifiques, 50% de toute la population de bélugas du Saint-Laurent fréquente le fjord du Saguenay.

Le gouvernement Legault rejette l’idée d’un moratoire sur la hausse du trafic maritime commercial sur le Saguenay. Des chercheurs qui pilotent une étude financée par le gouvernement réclament pourtant une telle mesure après avoir découvert que les bélugas, qui sont vulnérables à la pollution sonore, sont très nombreux à fréquenter ce secteur de leur habitat.

Alors que le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) tient cette semaine la première partie de l’examen du projet GNL Québec à Saguenay, le cabinet du ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), Pierre Dufour, a indiqué lundi au Devoir que le gouvernement caquiste n’entend pas aller de l’avant avec la demande de moratoire formulée par les scientifiques. « L’imposition d’un moratoire n’est pas une option sur la table et d’ailleurs, le rapport de l’Université du Québec en Outaouais n’en fait, d’ailleurs, aucunement mention », a indiqué le cabinet du ministre Dufour, par courriel.

Le rapport en question représente un document préliminaire produit à la demande du gouvernement dans le cadre d’une étude de cinq ans qui doit permettre d’« identifier des solutions d’atténuation des impacts de la navigation sur les baleines, avec un accent sur l’enjeu du bruit sous-marin ».

Il fait surtout état de nouvelles données qui démontrent qu’au moins 50 % des bélugas, dont 67 % des femelles, fréquentent le fjord du Saguenay. Jusqu’à présent, les études d’impacts des projets industriels qui doivent provoquer une hausse du trafic indiquaient qu’à peine 5 % des bélugas du Saint-Laurent fréquentent le fjord du Saguenay chaque année. Dans son étude, GNL Québec avait justement inscrit ce chiffre, en ajoutant qu’il s’agissait donc d’une « faible proportion » de la population.

Trafic en hausse

En clair, un nombre très élevé d’individus de cette espèce en voie de disparition utilise cette zone, considérée comme un « refuge acoustique » qui fait partie de « l’habitat essentiel » protégé par la législation fédérale. L’augmentation du trafic maritime prévue au cours des prochaines années avec les projets GNL Québec et Arianne Phosphate (déjà approuvé par Québec et Ottawa) risque ainsi de les exposer à une pollution sonore de plus en plus intense. Selon des données fédérales, le nombre de transits sur le Saguenay pourrait tripler d’ici 2030.

Les chercheurs ont donc demandé un moratoire sur la hausse du trafic, le temps de compléter leur étude d’ici 2023. Mais il faut savoir que la décision du gouvernement Legault pour le projet d’usine et de terminal d’exportation de gaz naturel albertain pourrait être prise dès 2021. Et déjà, plusieurs ministres du gouvernement ont plaidé en faveur de la construction de cette usine gazière, qui serait liée à des émissions de gaz à effet de serre de près de huit millions de tonnes par année en sol canadien.

Le cabinet du ministre Pierre Dufour assure toutefois que « le gouvernement est préoccupé par la protection de l’habitat du béluga du Saint-Laurent. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous soutenons la recherche dans ce domaine ». « Nous préconisions une approche visant à identifier des mesures d’harmonisation du trafic maritime sur l’habitat du béluga », a-t-on précisé.

Dans un avis d’expert du MFFP produit dans le contexte de l’étude d’impact de GNL Québec, on rappelait d’ailleurs que « le bruit et le dérangement » causés par « la navigation marchande » constituent « une activité susceptible de générer des niveaux de bruits préoccupants pour le maintien de la qualité » de l’habitat du béluga, et notamment des femelles et des jeunes qui fréquentent assidûment le Saguenay.

Un autre avis d’experts produit par des chercheurs de Pêches et Océans Canada concluait l’an dernier que la construction prévue de deux ports majeurs sur le Saguenay, dont le projet Énergie Saguenay, va à l’encontre des objectifs du plan de rétablissement du béluga du Saint-Laurent. Puisque ces animaux font « un usage intensif des sons » pour accomplir leurs fonctions vitales d’alimentation, de communication et d’évitement des « dangers », l’augmentation du bruit dans leur habitat peut avoir des impacts négatifs significatifs, selon leurs constats.

En fait, l’importance de l’environnement acoustique est telle que le bruit chronique est considéré comme une « dégradation de l’habitat ». Dans ce contexte, « on ne peut exclure des risques élevés compte tenu de l’état actuel de la population en déclin pour laquelle le bruit a été identifié comme un des facteurs de risques », insistaient les chercheurs de Pêches et Océans.

BAPE à Saguenay

À la suite de la demande de moratoire formulée par des scientifiques, GNL Québec a fermé la porte à un changement de site pour la construction de son usine et de son terminal maritime. « En considérant l’ensemble des éléments liés au développement durable du projet, et suite à l’analyse de 14 autres sites, c’est le site de la zone industrialo-portuaire du Saguenay qui a été retenu pour la réalisation du projet Énergie Saguenay », a fait valoir l’entreprise.

La population de bélugas du Saint-Laurent est aujourd’hui estimée à 880 individus et elle poursuit son déclin. Plusieurs individus sont retrouvés morts chaque année, dont un nombre élevé de femelles depuis déjà quelques années. Selon le plus récent bilan des mortalités transmis lundi au Devoir, 13 bélugas ont été retrouvés morts jusqu’à présent cette année, dont huit femelles. Parmi les carcasses, on compte six jeunes bélugas ou nouveau-nés.

Les enjeux de protection du béluga seront abordés dans le cadre des audiences du BAPE sur le projet GNL Québec, qui se tiennent toute la semaine au Saguenay. Les impacts du transport maritime feront l’objet de deux séances, mardi soir et mercredi après-midi. Il faut toutefois noter que les promoteurs du projet Énergie Saguenay ne seront pas responsables du transport maritime du gaz naturel liquéfié. Ce sont les acheteurs, toujours inconnus, qui se chargeront de ce volet.

Les principaux enjeux environnementaux du projet GNL Québec

Émissions de gaz à effet de serre: les émissions liées au projet seront surtout produites en Alberta, mais aussi lors du transport du gaz naturel. Selon les évaluations des experts des gouvernements du Québec et du Canada, celles-ci devraient atteindre près de huit millions de tonnes par année. Les émissions produites par le projet en sol québécois devraient avoisiner les 500 000 tonnes chaque année. GNL Québec a toutefois pris l’engagement de compenser ces émissions.

Transport maritime: le gaz naturel liquéfié sera exporté à bord de navires méthaniers qui traverseront le seul parc marin du Québec, soit celui du Saguenay–Saint-Laurent. Selon les prévisions du promoteur, le projet impliquera au moins 320 passages chaque année pour des navires de 300 mètres de longueur et 50 mètres de largeur. Ce volet soulève des questions sur la protection de mammifères marins du Saint-Laurent, dont le béluga et d'autres espèces en voie de disparition.

Le projet de gazoduc de l’entreprise Gazoduq: le gazoduc qui alimentera l’usine de GNL Québec n’est pas évalué en même temps que l’usine. Le gouvernement Legault et le gouvernement Trudeau ont annoncé en mai qu’une seule évaluation environnementale commune sera menée pour ce projet. La décision d’autorisation la construction appartient uniquement au gouvernement fédéral, puisqu’il s’agit d’un gazoduc interprovincial. L’habitat de plusieurs espèces menacées se trouve sur le tracé du gazoduc.