L’économie circulaire, un potentiel régional

Le porc que vous mangez a peut-être englouti le pain et les biscuits que vous n’auriez pas pu consommer ou la drêche de votre bière préférée.
Photo: iStock Le porc que vous mangez a peut-être englouti le pain et les biscuits que vous n’auriez pas pu consommer ou la drêche de votre bière préférée.

Tout sort de la terre et tout retourne à la terre. S’il a pu perdre son évidence à travers les années, ce dicton retrouve de plus en d’adeptes quand vient le temps de bâtir un modèle d’affaires. Depuis quelques années, les initiatives se multiplient chez les producteurs et transformateurs agroalimentaires pour développer des pratiques qui non seulement réduiront la quantité de déchets envoyés dans la nature, mais en feront aussi des produits de valeur pour d’autres. Lumière sur un cycle naturel repensé par l’économie circulaire.

Trouver les trésors des uns dans les poubelles des autres, c’est un peu la spécialité du Laboratoire interdisciplinaire de recherche en ingénierie durable et en écoconception (LIRIDE) de l’Université de Sherbrooke. L’un des verdicts de son directeur, Ben Amor ? Il est temps de voir plus grand en Estrie.

Le porc que vous mangez a peut-être englouti le pain et les biscuits que vous n’auriez pas pu consommer ou la drêche de votre bière préférée. C’est une idée vieille comme le monde, mais qui, dans un contexte de production à l’échelle industrielle, a trouvé son chemin à travers un système bien organisé et rentable pour tous, tant d’un point de vue environnemental que financier.

Là sont les deux facteurs qui motivent un partenariat d’économie circulaire, explique M. Amor. C’est d’ailleurs précisément ce que décortique son équipe en analysant les cycles de vie de près d’une vingtaine de matières par année selon différents critères.

Si son équipe trouve souvent une voie beaucoup plus profitable pour l’environnement et le portefeuille du producteur que l’enfouissement ou le compostage, M. Amor estime que le Québec est encore très loin de son plein potentiel.

« Ce qui est important, c’est que l’économie circulaire est une question qui a une portée régionale, dit-il. C’est au-delà des frontières d’une entreprise. Les choses peuvent se faire de gré à gré, mais on peut tirer un meilleur profit à l’échelle régionale. On n’est pas là en ce moment. Les programmes sont beaucoup axés sur les entreprises et il y a clairement une lacune. On peut mieux optimiser l’utilisation des résidus et par le fait même créer des emplois et de la recherche collective tout en étant bénéfiques pour l’environnement. »

Le fait est que l’Estrie, comme le Québec, ne connaît tout simplement pas ses ordures, soutient-il. « Il y a beaucoup de gisements de matières résiduelles dans une région, et ceux-ci ne sont pas bien connus ni documentés, explique-t-il. Quand on les connaît, on peut savoir quelles sont les technologies en place ou celles dont on aurait besoin pour développer et améliorer la productivité régionale. »

Pour atteindre cette étape, le scientifique rêve d’un centre de recherche appliquée en Estrie où pourraient collaborer tous les acteurs concernés par la quête de l’économie circulaire, notamment les chercheurs universitaires et Synergie Estrie, l’entité créée spécialement pour développer des partenariats de symbiose industrielle entre les sept MRC de la région. « Nous sommes prêts pour ça, affirme-t-il. En Estrie, nous sommes bien avancés et privilégiés, c’est important d’utiliser notre longueur d’avance pour se positionner au Québec. »

Des idées dans l’auge à cochons

Le secteur agroalimentaire est par exemple un secteur qui se prête très bien à l’économie circulaire, estime le chercheur. On pense déjà au fumier, qui sert depuis longtemps d’engrais pour les terres qui serviront à nourrir les bêtes.

« Il y a beaucoup de choses à faire en ce sens. Il y a beaucoup de compagnies qui ont des résidus agroalimentaires et qui ne savent pas quoi en faire. Pour l’instant, c’est surtout de l’enfouissement ou du compostage. On peut tirer une meilleure valeur ajoutée de ces résidus-là. »

La meunerie Côté-Girard, à Compton, contribue, par exemple, à l’une des solutions qui trouvent déjà le succès depuis un moment. Pour concocter sa moulée pour porcs, l’entreprise achète de la farine de biscuits à Prorec, une entreprise de Saint-Hyacinthe qui valorise les sous-produits d’usines de transformation alimentaire depuis presque 25 ans. Pour fermer la boucle d’économie circulaire qu’ils avaient imaginée alors qu’ils étaient producteurs porcins, les frères Stéphane et Martin Lemoine ont tout simplement créé une nouvelle entreprise qui servirait d’intermédiaire entre les fabricants de nourriture animale et les éleveurs de porc, de volaille et de vaches laitières.

Aujourd’hui, l’entreprise collecte les rejets de produits de boulangeries, de pâtes et de confiseries de même que des coproduits du blé, des gras végétaux, de la drêche et des sous-produits du lait auprès de plus de 50 usines pour détourner plusieurs centaines de tonnes de nourriture par semaine de l’enfouissement. La boulangerie St-Méthode, à Magog et à Adstock, en fait notamment partie.

« On amène tout ça à notre centre de tri et on travaille de façon à la standardiser pour en faire un aliment prêt à vendre aux meuneries, explique Stéphane Lemoine. Ça leur permet d’utiliser un aliment recyclé qui leur amène une économie, mais avec une nutrition équivalente aux grains. »

Beaucoup d’autres rejets alimentaires ont le potentiel d’être transformés en de tels ingrédients, souligne-t-il. « Il doit avoir une valeur intéressante à la fin, parce que le coût de transformation est assez élevé. Parfois, ça peut aussi nécessiter trop de transport », nuance M. Lemoine.

« Toutes nos activités équivalent à 14 000 tonnes par année de gaz à effets de serre évités, ajoute-t-il. Ce qu’on retourne en alimentation animale, c’est environ 6500 hectares de terres agricoles qui n’ont pas à être cultivés chaque année. »

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