La grande valse alimentaire

Davantage de  légumes frais passent les douanes pour quitter le pays via le Québec que pour  y entrer.
Guillaume Levasseur Archives Le Devoir Davantage de légumes frais passent les douanes pour quitter le pays via le Québec que pour y entrer.

Au Québec comme ailleurs, la pandémie a jeté une nouvelle lumière sur la notion d’autonomie alimentaire. Peut-on manger « local » à longueur d’année ? À quel point notre industrie est-elle dépendante de l’exportation ? Premier texte d’une série de trois.

Les Québécois mangent des asperges du Pérou, du poisson de la Thaïlande, des framboises du Chili. Le reste du monde mange du porc du Bas-Saint-Laurent, des laitues de la Montérégie, du homard des îles de la Madeleine. Comment la Belle Province se tire-t-elle d’affaire dans cette grande valse internationale de la nourriture : est-elle meneuse ou suiveuse ?

La réponse risque d’en étonner plusieurs. Depuis quelques années, le Québec exporte davantage de produits alimentaires qu’il n’en importe. En 2019, le Québec vendait pour 8,8 milliards de dollars de produits à l’international. La même année, les fournisseurs de la province achetaient pour 7,5 milliards de l’étranger.

Ainsi, malgré ses hivers rigoureux et son manque de main-d’œuvre agricole, le Québec a un bilan commercial positif en matière d’alimentation. « Je pense qu’on a ce qu’il faut pour se nourrir au Québec, explique Patrick Mundler, un professeur d’agriculture et d’alimentation à l’Université Laval. Dans le pire des cas, il y aurait certaines allées trop pleines dans les épiceries, et certaines plutôt vides. »

Au début de la pandémie, la question de l’autonomie alimentaire faisait jaser. Des abattoirs fermaient en raison d’éclosion de COVID-19, des travailleurs migrants ne pouvaient passer les frontières. Le premier ministre, François Legault, exprimait sa préoccupation. « On n’aurait peut-être pas pensé ça il y a un mois ou deux, mais un des services essentiels, c’est de nourrir la population », déclarait-il le 3 avril.

Cette brutale prise de conscience ne s’inscrit pas dans la tendance récente. Depuis une trentaine d’années, les politiques gouvernementales misaient avant tout sur l’exportation, observe André Mousseau, le président des Producteurs en serre du Québec (PSQ). « Essayez de trouver un programme fédéral pour le local : ça n’existait pas. On voulait aller chercher le “US dollar” », raconte-t-il.

Ainsi, les importations et les exportations sont en forte progression au Québec. Entre 2009 et 2019, elles ont augmenté respectivement de 55 % et de 95 %. L’accroissement de la mondialisation dans le domaine alimentaire ne touche cependant pas que la province.

« Les marchés sont beaucoup plus intégrés qu’ils ne l’étaient, soulève Daniel-Mercier Gouin, un professeur retraité d’agroéconomie. Le commerce international est en croissance. Et les goûts des consommateurs se sont énormément diversifiés. L’avocat est presque devenu un produit de consommation quotidienne. »

En jouant le jeu du libre-échange, le Québec crée par ailleurs une certaine « dépendance aux exportations », souligne M. Mundler. « Quand vous vous destinez aux marchés internationaux, vous êtes constamment en compétition avec les meilleurs, fait-il remarquer. Sauf que cette compétition se fait strictement au point de vue économique : elle ne prend pas en compte les environnements détruits, l’exploitation de la main-d’œuvre. »

Le bilan alimentaire du Québec dépend aussi évidemment du commerce interprovincial. Les importations et les exportations mentionnées plus haut ne concernent que les aliments passant des douanes canadiennes au Québec. Une partie de la production prend le chemin d’autres provinces, et des produits provenant d’ailleurs au pays aboutissent dans les assiettes des Québécois.

En tout et partout, lorsqu’on considère les prix payés par les distributeurs, environ la moitié des aliments consommés dans la province proviennent du Québec, un peu plus d’un quart du reste du Canada et un peu moins d’un quart d’ailleurs dans le monde.

Dans cette grande chorégraphie des aliments, y aurait-il des faux pas à éviter pour favoriser la consommation locale ? Si le Québec exporte tant de nourriture, pourquoi retrouve-t-on autant de produits étrangers sur nos tablettes ? Dans le cadre de cette série, Le Devoir s’est entretenu avec des connaisseurs de l’industrie alimentaire et s’est rendu sur le terrain pour y voir plus clair.

Crabe, homard et porc

Le cas du poisson, notamment, est préoccupant. Chaque année, les pêcheurs de l’Est de la province capturent des prises valant des centaines de millions de dollars. Les trois quarts de ce butin sont composés de crabe des neiges et de homard, surtout destinés à l’exportation. En parallèle, il est souvent difficile de trouver du poisson local à l’épicerie.

Les explications de ce déséquilibre sont purement économiques, croit Michel Saint-Pierre, qui a été sous-ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation de 2003 à 2008. « Dans les années 1970, c’était le marasme dans l’industrie des pêches. Quand les producteurs ont compris qu’il y avait un marché intéressant pour le crabe, c’était la folie. »

« Quand un pêcheur a le choix entre quelque chose qui rapporte beaucoup, ou des petites pêches diversifiées — même si c’est bon pour les amateurs de poissons, dont je suis —, le choix est évident », poursuit celui qui a consacré sa carrière au développement agroalimentaire.

Un autre cas intéressant est celui du porc. Au Québec, on en produit quatre fois plus qu’on en consomme. En 2019, la province a exporté pour 1,8 milliard de dollars de viande porcine à l’étranger, dont plus de 700 millions en Chine et au Japon.

Si cette industrie fait vivre plusieurs petits villages québécois, elle accapare des ressources qui pourraient autrement contribuer à nourrir les populations locales. M. Saint-Pierre déplore qu’à peu près 70 % des meilleures terres du Québec servent à faire pousser du maïs et du soya pour l’alimentation des porcs, alors qu’on pourrait facilement faire venir ces grains de l’Ouest.

« Ce sont des terres où on pourrait produire plein d’autres choses pour diversifier notre agriculture, dit-il. Comme des légumineuses, qui vont de plus en plus remplacer les protéines animales. C’est une alternative très valable, mais on n’en produit à peu près pas. »

Coup de pouce aux serres

Même au chapitre des légumes, la province revendique un bilan positif. Davantage de légumes frais passent les douanes pour quitter le pays via le Québec que pour y entrer. Sans surprise, ces mouvements dépendent étroitement des saisons. Quand les producteurs du sud des États-Unis sont aux prises avec les grandes chaleurs de l’été et le manque d’eau, leurs collègues canadiens bénéficient de conditions avantageuses. Les rôles du vendeur et de l’acheteur alternent ainsi au fil de l’année. Puisque ce modèle repose sur un incessant camionnage, n’y aurait-il pas moyen de s’alimenter localement à l’année ?

En matière de légumes, les serres constituent une piste de solution. Dans la foulée de la pandémie, Hydro-Québec annonçait à la mi-juillet l’élargissement de son programme de tarifs réduits d’électricité pour les producteurs en serre. Si la Régie de l’énergie donne son feu vert, le rabais s’appliquera dorénavant au chauffage, et pas seulement à l’éclairage. Par ailleurs, les serristes n’utilisant qu’une faible puissance électrique y seront maintenant admissibles.

Les Producteurs en serre du Québec réclamaient de tels changements depuis des années. « Mes producteurs me disent qu’on serait autosuffisants si on doublait nos surfaces. Les tomates, les laitues, les poivrons : on n’aurait plus besoin d’en importer », fait valoir André Mousseau, des PSQ. Il serait possible d’arriver à une telle autonomie en quatre ans, croit-il, avec des investissements d’environ un milliard de dollars pour bâtir de nouvelles serres.

Pour d’autres acteurs du monde de l’alimentation, l’autonomie alimentaire passe avant tout par l’éducation. « Le rapport aux saisons est complètement mort ! » s’exclame Élisabeth Cardin, copropriétaire du restaurant Manitoba à Montréal, qui se consacre à la cuisine du terroir. Pour manger localement en hiver, il faut briser le « mythe des patates bouillies et du navet trop cuit », croit-elle.

« Quand c’est la saison des récoltes, j’achète des fruits et légumes en grande quantité et je les transforme de trois, quatre manières différentes », explique-t-elle. Même si la restauratrice reconnaît que tout le monde n’a pas le temps de mettre en conserve, de faire fermenter ou de congeler des aliments, elle est « fascinée d’à quel point c’est facile » de manger local toute l’année.

Le fermier, militant et auteur Dominic Lamontagne souligne quant à lui l’importance du choix des consommateurs. Peu importe l’effet que ce choix a sur l’autonomie alimentaire et la qualité nutritionnelle, la majorité des gens achètent des aliments au plus bas prix, se désole-t-il. « Ce n’est pas un message le fun à donner, mais il faut considérer le revers de la médaille : c’est la faute des gens, mais ils ont aussi la possibilité de changer les choses. »

Demain : la visite d’une usine de surgélation et le potentiel de cette méthode de conservation.

À voir en vidéo


 
3 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 10 août 2020 13 h 16

    Merveilleux et si nécessaire texte !

    à faire connaître+++.

    Encourageant+++ Espoirant+++

    MERCI+++

  • Nadia Alexan - Abonnée 11 août 2020 07 h 43

    Il faut manger localement pour favoriser l'environnement.

    Le transport d'aliments à travers le monde que ce soit par avion ou par camion ne favorise pas la lutte contre les énergies fossiles et pour le développement durable. Il faudrait favoriser toujours l'agriculture locale et biologique.
    Dans l'ensemble, les fermes biologiques ont tendance à avoir un sol de meilleure qualité et à réduire l'érosion des sols par rapport à leurs homologues conventionnels. L'agriculture biologique crée généralement moins de pollution des sols et de l'eau, moins d'émissions de gaz à effet de serre et est plus économe en énergie.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 11 août 2020 09 h 18

    Depuis plus d'une quarantaine d'années nous protégeons nos terres agricoles...


    Durant cette quarantaine d'années, la ville de Brossard «a moissonné le bungalow et a récolté le split-level»* sur des terres arables de très grandes qualités, le grenouillage sanctionnant même le sort des grenouilles** des marais avoisinants.


    * Clin d'œil à «L’Amélanchier» de Ferron

    ** «Pseudacris triseriata»